"CORRECTION : Voici  en PJ, la lettre définitive envoyée au siège de l'UNESCO à Paris (en date du Samedi 18/12/2010.

Lettre_UNESCO_Sud_Manche

Ce qui suit est une épreuve préliminaire"

Lettre au comité « Unesco, patrimoine mondial de l’humanité »

Objet : « Marches de Bretagne », une entreprise de marketing territorial labellisée « patrimoine mondial de l’humanité » ?

Madame, Monsieur,

Le collectif citoyen et républicain « Bienvenue en Normandie » crée en 2006 pour une expertise citoyenne des grands dossiers de l’aménagement du territoire et du projet régional en Normandie, s’interroge plus que jamais sur les enjeux et les intentions réelles de la démarche actuellement portée par le maire de Vitré (Ile et Vilaine), M. Pierre Méhaignerie, de vous soumettre une demande de labellisation « patrimoine mondial de l’Humanité » pour le projet « des Marches », à savoir la mise en réseau de divers sites médiévaux défensifs (châteaux et villes) sur l’ancienne frontière du duché de Bretagne aux confins de la Normandie, du Maine, de l’Anjou et du Poitou…

La référence à la géo-histoire du Haut Moyen-âge finalement importe peu sauf s’il s’agit de légitimer de façon symbolique une géopolitique des territoires régionaux dans la France décentralisée et ouverte sur l’Europe du XXIème siècle, première destination touristique et patrimoniale du Monde…

Tout le problème de ce projet, situé finalement entre les actuelles régions administratives de Bretagne et des « Pays de Loire » régions créées en 1956 ignorant les périmètres historiques des « provinces » dont le souvenir est aujourd’hui manipulé, est qu’il voudrait contribuer à l’émergence symbolique sur le terrain culturel et patrimonial de l’aire métropolitaine de Nantes et Rennes, épine dorsale d’une région « Grand Ouest » de taille européenne, « aussi grande que la Bavière » pour reprendre la comparaison proposée par M. Pierre Méhaignerie justement et qui fut le promoteur de cette idée dont l’actuelle demande de classement UNESCO est le dernier avatar…

Ce projet qui avance quelque peu masqué (il ne s’agit plus des « Marches de Bretagne » mais seulement des « Marches ») est donc une opération de marketing territorial qui a sa légitimité propre mais faut-il pour autant réécrire l’histoire, refaire la géographie et ignorer à ce point les réalités économiques, sociales et symboliques concrètes de la métropolisation dans l’ouest de la France (« Marches » ou marges ? Sur les « Marches » qui feront les portes ? Qui seront les paillassons ?) pour obtenir la prestigieuse onction culturelle de l’UNESCO ?

Rappelons, en effet, que la logique « Grand Ouest » est aussi redoutable que la logique « Paris /Province » à l’échelle nationale avec un centre dominant et des périphéries dominées : de notre point de vue, c'est-à-dire celui du Sud-Manche normand, par exemple (Avranchin et Pays Granvillais), le « Grand-Ouest » c’est surtout la fuite des jeunes et des talents vers Nantes ou Rennes ; c’est la zone de diffusion du journal « régional » Ouest-France fabriqué, pensé et illustré à Rennes ; c’est l’impossibilité de recevoir correctement les programmes TV de FR3 Normandie malgré l’arrivée récente de la TNT ; c’est le réseau puissant de la grande distribution (ex : Intermarché) ou de l’agroindustrie (ex : Lactalis) qui entretient la crise économique et sociale de bocages ruraux encore enclavés ; ce sont des salaires plus bas que dans la « région de Rennes » ; c’est le réseau des banques et des assurances animé de Nantes ou de Rennes ; c’est la recentralisation de certains services publics à Rennes ou Nantes ; c’est aussi la promotion sans aucune contrepartie de la Bretagne par le comité départemental de tourisme de la Manche sur la principale autoroute gratuite entre Paris et… Rennes ; c’est enfin les provocations régulières sur l’identité régionale véritable du Mont Saint Michel qui agacent de plus en plus les habitants du Sud Manche ou les hôtesses chargées d’accueillir les 3,5 millions de visiteurs annuels (cf. l’écrivain Yann Queffélec dans Paris-Match en juillet 2010).

Cette opération de charme menée sous l’égide de nos valeurs consensuelles contemporaines (les thèmes du « passage », de la « rencontre » et du « brassage » des populations dans les « zones frontières ») avec les colloques et les expositions afférents et qui peut, répétons-le, avoir toute sa raison d’être s’il s’agit de faire réellement coopérer les territoires entre eux (par ex : le « Passe Porte » pour la visite de huit sites historiques situés dans le périmètre du projet), ne doit pas cependant faire illusion en masquant voire en méprisant les représentations vécues et subies par les populations vivant sur les territoires les plus marginalisés par la logique « Grand Ouest »…

Etes-vous encore dans votre rôle s’il s’agit donc de valoriser une banale opération de marketing territorial? N’y a-t-il pas un risque de dévalorisation de ce label « UNESCO » notamment en France où il est tout de même navrant d’observer que les élus et les décideurs territoriaux en usent et en abusent au point que des associations de défense et de promotion du patrimoine (la SPEFF par exemple) se sont inquiétées auprès de vous de certaines dérives…

Justement, au lieu de cautionner ce projet des « Marches » (de Bretagne) dont la pertinence historique et culturelle reste encore à démontrer notamment s’il s’agit d’y intégrer Avranches qui possède les manuscrits médiévaux du Mont St Michel déjà, à juste titre, labellisé « patrimoine mondial » depuis 1987 (on s’interrogera donc sur la cohérence…) ou s’il s’agit d’intégrer à cette « Marche » de Bretagne le château fondé à Saint-James par Guillaume Le Conquérant duc de Normandie, ville dont le maire, M. Toury s’était autrefois rendu célèbre pour avoir réclamé le rattachement de son canton au département voisin d’Ile et Vilaine, ne serait-il pas judicieux de s’inquiéter de l’avenir de la Baie du Mont Saint Michel et de sa nécessaire sanctuarisation paysagère et environnementale face aux appétits de l’industrie énergétique (implantation d’éoliennes avec co-visibilité avec le Mont et sa baie), agroindustrielle (pollution des eaux du bassin versant par les ateliers d’élevage intensif) voire touristique (enjeux des travaux de rétablissement du caractère maritime du Mont Saint Michel).

La région administrative actuelle de Bretagne, malgré certains sites naturels et historiques remarquables, n’a toujours pas obtenu de labellisation « UNESCO » : on ne peut que le déplorer et la valorisation des sites historiques des « Marches » de l’ancien duché breton peut aller de soi mais s’il s’agit, finalement, en intégrant dans ce projet Avranches et Saint James, de capter une partie du rayonnement touristique international généré par le Mont St Michel, véritable « Tour Eiffel du Moyen-âge », nous ne pourrions que nous opposer à un tel projet qui aurait pour conséquence de nier définitivement l’identité du Sud-Manche normand en tant que « pays du Mont St Michel, porte de la Normandie », de Granville au Nord, ancienne cité de corsaires et de Terreneuvas à Mortain et Savigny au Sud, célèbres pour leurs abbayes en passant par Villedieu et son art campanaire, Avranches et son « Scriptorial » qui offre au visiteur l’indispensable muséographie que l’on ne peut proposer au Mont, Saint Hilaire et ses foires jusqu’à Saint James justement où l’on s’apprête, malgré tout, à célébrer Guillaume le Conquérant à l’occasion du 11ème centenaire de la naissance de la Normandie (911-2011). Le Sud –Manche doit être valorisé avec le Mont St Michel et ne doit pas disparaître à l’ombre de la Merveille dans de fantomatiques marches d’une Bretagne avec laquelle il est nécessaire de coopérer mais pas à n’importe quel prix !

Nous sommes donc favorables au « porte à porte » mais nous refusons que le « pays du Mont Saint-Michel », pays normand, ne soit que le pas de porte ou le paillasson d’une région voisine.

Avec nos respectueuses salutations,

Philippe CLERIS,

p / o le collectif citoyen et républicain « Bienvenue en Normandie »