Communiqué du Collectif "Bienvenue en Normandie"

L’un des plus vieux projets d’aménagement et d’infrastructures de Normandie va être une nouvelle fois reporté dans le temps : il s’agit du désenclavement ferroviaire du Port du Havre vers la rive Sud de l’Estuaire de la Seine.

Déjà, à la fin du XIXe siècle, le département de " Seine-Inférieure " avait frôlé l’éclatement lorsque les Rouennais s’étaient farouchement opposés à la construction d’un viaduc ferroviaire métallique sur l’estuaire, un projet havrais, de peur de voir limité en hauteur le gabarit nécessaire au passage des voiliers qui remontaient la Seine jusqu’au port de Rouen.

Fort heureusement, le Pont de Normandie, projet une nouvelle fois porté par les milieux économiques havrais et inauguré en 1995, n’empêche pas la remontée des navires vers Rouen a fortiori lorsqu’il s’agit des Armadas de grands voiliers…

Le problème c’est que le Pont de Normandie n’est qu’un pont routier : une solution mixte (route + fer) avait été d’abord été imaginée mais on recula face au coût… Le péage destiné à assurer le remboursement de l’emprunt pour construire l’ouvrage aurait été encore plus dissuasif qu’il n’est actuellement.

Pour autant, le désenclavement ferroviaire du port du Havre, premier port français pour le trafic des conteneurs devient une ardente nécessité : comment un port qui se trouve être dépendant à plus de 86% du transport routier pour l’éclatement de son trafic pourra-t-il résister longtemps à la concurrence de ports européens similaires voire plus petits mais tellement mieux organisés pour proposer une logistique durable ?

Le port d’Anvers, principal concurrent du Havre pour la desserte des 12 millions d’habitants de la région parisienne utilise à plus de 40% la voie fluviale et le port allemand de Brême fait avec succès l’exact contraire du port normand : 80% du trafic évacué par la voie ferroviaire… Les écologistes allemands et flamands sont heureux ! Les écolos français et les usagers du ferroviaire normands le sont beaucoup moins : les routes sont saturées de camions et le nœud ferroviaire rouennais, saturé le jour par le trafic voyageur, voit passer la nuit dans ses tunnels urbains des convois ferroviaires fret parfois classés " Sévéso " . La réouverture prochaine et complète de la ligne Motteville-Buchy-Serqueux-Gisors ne suffira pas à remédier totalement à l’urgence ferroviaire du port du Havre…

En effet, pour comprendre l’intérêt d’un désenclavement ferroviaire et fluvial du port du Havre, il faut penser qu’il s’agit là d’un enjeu national qui doit bien nous éloigner des mesquines et stériles querelles auxquelles nos élus normands nous auront que trop habitués : la réunification de l’estuaire normand par les infrastructures sera le prélude nécessaire à la fusion institutionnelle indispensable pour conduire en Normandie des projets et des ambitions qui dépassent de loin les enjeux entraperçus des clochers rouennais ou caennais… Il s’agit tout simplement de savoir maintenant si nous voulons garder ici en Normandie, donc en France, le premier potentiel d’économie maritime de notre pays .

Il faudra compter plusieurs milliards d’euros tant pour le prolongement du grand canal et la modernisation de l’écluse de Tancarville (pour une connexion directe des barges et péniches de la Seine au port du Havre) que pour le creusement d’un tunnel ferroviaire sous l’estuaire de la Seine reliant le port du Havre à Honfleur et au réseau ferré bas-normand (projet d’une grande base logistique à Mézidon-Canon sur le futur corridor fret Le Havre-Bordeaux-Espagne).

Des études techniques ont été engagées en 2006 et le coût de ce tunnel a été estimé à 500 millions d’euros par l’urbaniste Antoine Grumbach qui avait fait de ce projet l’un des éléments importants pour doter le Grand Paris de la façade maritime qui lui manque…

Ce projet semblait avancer plutôt discrètement : une délibération d’élus du 28 janvier 2008 avait notamment approuvé le schéma de cohérence territoriale (SCOT) du Havre qui prévoyait donc le tunnel ferroviaire et le prolongement du grand canal jusqu’à l’écluse de Tancarville.

Or, le tribunal administratif de Rouen vient de donner raison aux écologistes en annulant le 13 décembre dernier un document prospectif sur l’aménagement fluvial et ferroviaire de l’Estuaire qui selon les associations " Ecologie pour Le Havre " et " SOS Estuaire " ne prenait pas suffisamment en compte les contraintes environnementales des espaces naturels humides sensibles de l’estuaire, espaces classés par l’Union Européenne comme " Zone de protection spéciale site d’importance communautaire " : l’étude prospective aurait dû faire l’objet d’une " évaluation appropriée " avant toute inscription dans le SCOT .

Pour sa défense, l’Agence d’urbanisme de la région du Havre (AURH) qui a élaboré le SCOT, affirme que le problème est venu d’une mauvaise transposition , corrigée depuis, des lois européennes dans le droit français. Les élus qui portent ce SCOT essentiel pour que le développement durable de l’Estuaire normand ne soit pas qu’un " Grenelle " de plus, ont désormais deux solutions :

  1. revoir le document en faisant la concertation citoyenne et démocratique nécessaire.
  2. engager un recours devant la Cour administrative d’appel de Douai en prenant le risque d’un enlisement judiciaire d’un projet qui est pourtant d’ un intérêt national.

Les écologistes de l’association " Ecologie pour le Havre " se sont réjouis en parlant de " belle victoire "…

Voilà qui est bien présomptueux et irresponsable de leur part si l’on considère que l’encombrement des routes par des camions ou le passage de convois SEVESO dans l’agglomération rouennaise soient de " belles victoires " !

Néanmoins, cette affaire comme une autre dont on parle moins en Haute-Normandie, division administrative aidant (les lecteurs de Paris Normandie semblent ignorer Ouest France et… réciproquement !), à savoir l’affaire des boues de dragage du chenal d’accès au port de Rouen qui doivent être déposées au large de Trouville s/Mer après une enquête d’utilité publique d’un mois à peine (en octobre dernier) au nez et à la barbe d’élus de la rive sud de l’Estuaire pourtant conviés à un énième " Grenelle de l’estuaire ", démontre que nous avons cruellement besoin d’un vrai pilotage politique et démocratique de l’aménagement de l’Estuaire normand…

Les SCOT sont des documents essentiels qui permettent aux élus concernés d’être informés des grands projets et contraintes qui déterminent l’avenir des territoires : ainsi le SCOT remis en cause par la justice avait pourtant été approuvé par tous les élus de gauche comme de droite à l’exception des élus écologistes qui ont semble –t-il été contraints de poursuivre le débat démocratique devant les tribunaux…

En outre, la Directive Territoriale d’Aménagement de l’Estuaire dont le périmètre va de Bayeux à l’Ouest à Fécamp au Nord et Elbeuf à l’Est et qui permet de coordonner les études prospectives et les projets d’aménagement pilotés par la préfecture régionale de Rouen, n’a toujours pas été transposée dans les SCOT des collectivités territoriales de la rive Sud " bas –normande " : le GPM de Rouen pensait agir à sa guise, en expérimentant son dépôt de boues de dragage polluées aux métaux lourds à la limite de la zone Natura 2000 de l’estuaire et au cœur de la zone ensemencée pour des coquilles Saint Jacques " label rouge "… La réaction des élus " bas-normands " a été vive obligeant le GPM de Rouen à abandonner des pratiques quelque peu féodales tandis qu’une équipe de chercheurs de l’Université de Caen s’est vue confiée enfin une étude scientifique d’impact.

Ces deux dysfonctionnements graves montrent deux réalités :

  1. l’émiettement et l’ éparpillement institutionnel en Normandie notamment sur l’Estuaire crée des situations ubuesques. Nous piétinons ici alors qu’ailleurs en Europe, on investit pour un vrai développement durable (sans faire des " Grenelle " inutiles !)
  2. Il y a urgence à créer un pilotage démocratique et citoyen de l’Estuaire normand, notre bien commun à tous : la Normandie est la première région maritime de France !