La réforme territoriale n'a pas encore été véritablement évoquée par le biais qui devrait nous être le plus naturel, le plus évident, voire le plus urgent, si nous étions les citoyens parfaitement responsables et actifs d'un Etat qui se croit libre et définitivement débarrassé du despotisme d'un seul:

Quid, en effet, de la démocratie locale dans cette grande affaire menée par l'arbitraire du Prince?

Certes, nous nous réjouissons ici que l'unité normande puisse nous être rendue par la grâce du Prince mais au prix du charcutage territorial de quasiment toutes les autres régions française à commencer par cet outrecuidant et délirant (par le non sens géographique) apanage picto-ligéro-limougeot inspiré par une ancienne favorite du Prince mais qui a son maroquin au Gouvernement...

Que le Prince puisse disposer de façon si absolue de notre territoire à la manière d'un jardinier autocrate démontre, une fois de plus, que la France qui a beau se proclamer partout qu'elle est la plus parfaite des Républiques, peine à être une vraie démocratie... tout simplement !

Il est donc urgent de relire l'un de nos plus grands penseurs de la politique, le normand Alexis de TOCQUEVILLE ( 1805 - 1859)

http://fr.wikipedia.org/wiki/Alexis_de_Tocqueville

 

Lecture roborative à la lumière du député et conseiller général de la Manche Tocqueville, auteur des célèbres essais sur l'Ancien Régime et la Révolution ou sur la Démocratie en Amérique, que nous propose ci-dessous Gaspard Koenig sur le site du Figaro:

http://www.lefigaro.fr/vox/economie/2014/06/09/31007-20140609ARTFIG00110-francois-hollande-relisez-tocqueville.php

FIGAROVOX/CHRONIQUE - Dans PhiloVox, notre chroniqueur Gaspard Koenig éclaire l'actualité à la lumière des grands penseurs libéraux. Cette semaine, il analyse l'intérêt de la réforme territoriale à l'aide de l'auteur de De la démocratie en Amérique.


Ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure, agrégé de philosophie, Gaspard Koenig est Président du think-tank GenerationLibre.


La tribune publiée la semaine dernière par François Hollande sur la réforme territoriale ne manque pas de sel. En effet, après avoir rappelé avec émotion les grandes étapes de la décentralisation en œuvre depuis 1982, le Président assène: «Pour renforcer les régions, je (sic) propose donc de ramener leur nombre de 22 à 14». Cette formulation à elle seule ruine trente ans de décentralisation. Si celle-ci avait été effective, si en effet les territoires avaient acquis leur autonomie, leur force, leur raison d'être indépendamment du pouvoir central, jamais un homme ne pourrait décider à lui seul, après un week-end de cogitation, de les remodeler suivant ses calculs.

« Les régions sont-elles si insignifiantes, si artificielles, qu'elles puissent disparaître ou fusionner du jour au lendemain, au prix de quelques tractactions avec les élus locaux ? »

Les régions sont-elles si insignifiantes, si artificielles, qu'elles puissent disparaître ou fusionner du jour au lendemain, au prix de quelques tractactions avec les élus locaux?

Alexis de Tocqueville partageait le même sentiment d'insoutenable légèreté du redécoupage territorial dans un chapitre de l'Ancien Régime et la Révolution (1856) précisément intitulé: «Comment la France était déjà, de tous les pays de l'Europe, celui où la capitale avait acquis le plus de prépondérance sur les provinces». Il s'y étonnait « de la facilité surprenante avec laquelle l'assemblée constituante a pu détruire d'un seul coup toutes les anciennes provinces de la France, dont plusieurs étaient plus anciennes que la monarchie, et diviser méthodiquement le royaume en 83 parties distinctes, comme s'il s'était agi du sol vierge du nouveau monde. Rien n'a plus surpris et même épouvanté le reste de l'Europe ». Comment expliquer la nonchalance avec laquelle le pouvoir exécutif dispose à sa guise de nos 640 000 kilomètres carrés, et l'indifférence de ceux qui les peuplent?

C'est que, explique Tocqueville, loin de déchirer des corps vivants, « on ne faisait que dépecer des morts ». La réorganisation rapide et autoritaire du territoire opérée sous la révolution française n'était pas le point de départ de la centralisation, mais l'aboutissement d'un processus déjà entamé depuis plusieurs siècles. Tocqueville s'appesantit sur l'exemple du Languedoc pour montrer à quel point, même dans un état vaste et prospère, la liberté provinciale était subordonnée au pouvoir royal. Déjà sous l'Ancien Régime, « le ministre conçoit le désir de pénétrer avec ses propres yeux dans le détail de toutes les affaires et de régler lui-même tout à Paris ». Comment ne pas penser aujourd'hui à la réforme des rythmes scolaires?

« A partir du moment où les horaires de cantine des maternelles sont décidés dans un bureau à Paris, chacun comprend que la « nouvelle carte des régions » ne changera rien à son quotidien. »

A partir du moment où les horaires de cantine des maternelles sont décidés dans un bureau à Paris, chacun comprend que la « nouvelle carte des régions » ne changera rien ni à son identité, ni à son quotidien

Pourtant, rien ne serait plus nécessaire que de faire émerger une véritable société civile locale. Tocqueville estimait, cette fois dans la Démocratie en Amérique, que le meilleur moyen de combattre l'individualisme était de « donner une vie politique à chaque portion du territoire, afin de multiplier à l'infini, pour les citoyens, les occasions d'agir ensemble, et de leur faire sentir tous les jours qu'ils dépendent les uns des autres ». La conscience civique naît de la prise en charge des questions quotidiennes plus que des grands débats théoriques: « C'est en chargeant les citoyens de l'administration des petites affaires, bien plus qu'en leur livrant le gouvernement des grandes, qu'on les intéresse au bien public ».

Les libertés locales constituent l'exercice premier et fondateur de l'habitus politique, amenant les individus de toutes classes, de tous milieux, de toutes origines à travailler ensemble à la résolution de problèmes communs.

« La citoyenneté locale ne passe nullement aujourd'hui par les conseils régionaux, et très imparfaitement par les communes. »

Or, force est de constater que cette citoyenneté locale ne passe nullement aujourd'hui par les conseils régionaux, lits de farniente politique, et très imparfaitement par les communes, encore largement inféodées à l'autorité préfectorale. La suppression de la clause générale de compétence pour les départements et la régions, et la clarification des responsabilités respectives des différentes collectivités, représentent de ce point de vue une avancée plus significative que la réduction du nombre de régions. Mais c'est encore bien modeste.

A quand des territoires qui existent par eux-mêmes, et non par la grâce du pouvoir central? A quand une démocratie directe locale, que la technologie permet aujourd'hui? A quand l'apparition d'un véritable pouvoir de décision déconcentré qui permettrait, pour reprendre les termes de Tocqueville, de «ramener sans cesse les hommes les uns vers les autres, en dépit des instincts qui les séparent, et de les forcer à s'entr'aider»?


 

Pour aller dans le même sens mais sans le recours à Tocqueville, lire ci-dessous la tribune d'Eric CONAN parue dans le magazine Marianne dans la semaine du 6 juin 2014:

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