Au cours des débats de la Constituante de 1790, la passion des députés "jacobins" pour l'égalité et la centralisation avait été jusqu'à proposer un projet de découpage des anciennes provinces françaises (trop biscornues, trop féodales) en 83 carrés départementaux de 80 lieues de côté pour s'assurer d'une parfaite égalité entre tous les territoires au nom de la nouvelle nation française désormais définie comme une, indivisible et universelle:

Les particularismes, les identités géo-historiques et culturelles pourtant constitutives de la France devaient disparaître pour toujours au profit d'une collectivité nationale d'individus indifférenciés, confondus et qui se retrouveront brassés ensemble dans le sang des grandes boucheries héroïques d'un petit général corse prototype historique des grands dictateurs totalitaires à venir...

Le projet de découpage proposé par le député rouennais Thouret ou le délire territorial jacobin absolu !

Deux siècles plus tard, les identités géo-historiques anciennes qui fondent la vraie mosaïque française préservée dans le "département' (plus sagement girondin que furieusement jacobin) finalement choisi en 1790, sont toujours là, en dépit de l'action forcené de l'administration d'un état centralisée depuis Paris de tout gérer de la même façon partout et pour tous.

La réforme territoriale qui revient en seconde lecture devant le Sénat ce 28 octobre 2014 est donc historique car, pour la première fois depuis plus de deux siècles pour les territoires métropolitains français, l'Etat reconnait enfin le principe de différenciation dans l'administration territoriale car les réalités alsaciennes, savoyardes, corses, bretonnes, parisiennes ne sont pas rigoureusement identiques tout comme celles qui font qu'un territoire rural faiblement peuplé ne vit pas les mêmes réalités qu'un territoire urbain métropolisé avec plus de 2000 habitants au kilomètre carré... 

La réforme en cours est doublement difficile tant par le fait qu'il faut penser maintenant la fin de la France jacobine pour faire enfin advenir une France plus girondine que par le fait que ce saut conceptuel dans l'innovation territoriale n'a pas du tout été anticipé, ni préparé car la réforme territoriale est d'abord partie des urgences comptables bruxelloises de faire des économies et de réduire le déficit public:

A aucun moment, il n'a été question de réfléchir à l'idée de région, de décentralisation, de fédéralisme territorial pour construire à partir d'un grand débat public citoyen national fondé sur une expertise géographique, cette réforme majeure.

Le fait qu'on ait voulu définir le contenu (la carte des nouvelles régions) avant le contenant ( les compétences, les finances),le fait que la culture générale géo-historique la plus élémentaire soit ignorée, le fait que l'on ait recours à des principes totalement faux (la soi-disante "taille critique européenne") pour justifier un mode d'emploi arbitraire (fusionner des régions entre elles pour ne pas ouvrir "la boîte à Pandore" des départements, ne marche que pour la Normandie), le fait que le dessin de la nouvelle carte soit le jouet des ambitions obscures de grands barons politiciens au lieu d'être confiée, comme en 1790, à une commission de sages et d'experts géographes, historiens ou économistes, donne la détestable impression d'une réforme de Gribouille décidée au jour le jour, au petit bonheur la chance  et de laquelle n'émergerait que la confirmation évidente de l'unité normande. 

D'où le risque que la Normandie soit la seule véritable région géo-historique à taille humaine au milieu d'une carte régionale informe qui signerait finalement, la mort de l'idée de région, solidaire, identitaire et à taille humaine, après trente années de réelle décentralisation au profit d'une recentralisation pilotée par le futur réseau des grandes métropoles déjà branchées sur la mondialisation, au risque de laisser tomber une "France périphérique" (C.Guilluy) livrée à ses difficultés économiques et sociales voire à sa crise identitaire avec les conséquences politiques que l'on peut imaginer...

Ci-après, l'analyse proposée par Michel URVOY dans Ouest-France: "la réforme territoriale pour les NULS" dit-il, sachant que les "Nuls" ne sont pas ceux que l'on croît... En tout cas, ils ne sont pas ici sur l'Etoile de Normandie mais dans les cabinets des ministères concernés... Hélas !


 

Réforme pour les nuls