En Normandie, cette "petite patrie" matrice constitutive et indissociable de la grande, cette France qui fut "la grande Nation", il est impossible de ne vivre que dans un présent permanent, dans le refus de l'héritage de l'Histoire, dans la négation de la transmission du passé au nom d'un avenir à maîtriser, au nom d'une émancipation individualiste jamais assez émancipée.

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En Normandie (on espère aussi ailleurs) la vie humaine ne peut se réduire à une série de bilans de compétences pour demeurer performant et "employable", une compétition sportive pour être le meilleur jusqu'à ce que mort s'en suive...

Il n'est pas (encore) Normand...

La Normandie ne peut pas être qu'une boîte à idées, une marque lancée comme une savonnette, un marché de con-sommateurs, un con-cept "marketing", un "open-space" pour management expérimental, une méthode pour suivre un régime, un site Internet, une secte "new age" pour se rassurer dans l'entre-soi, un terrain de jeu pour permettre la totale expression infantile de ces grands enfants qui postulent à nous gouverner, à présider au bien public normand surtout pour le confort de leurs postérieurs...

La Normandie serait-elle trop grande, trop majestueuse, prestigieuse, finalement trop "historique" et donc encombrante? Tel un bel objet de brocante, telle cette belle armoire bien trop haute pour entrer dans nos appartements ou pavillons au confort normalisé, bas de plafond?

http://www.vazard.com/armoire-normande.html

Mais une armoire normande n'est pas éternelle: elle peut brûler ou être démembrée (par exemple: récupérer seulement les portes pour faire de "jolis" placards). Faute d'être encore comprise et utilisée, l'armoire normande n'est plus appréciée. Mise au rebus ou au musée (c'est la même chose) elle peut disparaître. Faute d'être transmise aux jeunes générations, la Normandie qui a pourtant onze siècles pourrait disparaître dans l'indifférence... Car "au jour d'aujourd'hui" (la tautologie est parlante !)  nos temps con-temporains se conçoivent comme un éternel présent, ou vivant une "fin de l'Histoire" aussi absurde que la croyance en un Age d'or passé.

Etrange paradoxe...

Et c'est peut-être la crainte presque superstitieuse de perdre l'accès à tous ces objets et ces oeuvres d'un passé devenu intimidant et étrange qui poussent des "foules sentimentales qui ont soif d'idéal" dans des cathédrales alors qu'à peine 4% des Français avouent presque honteusement encore aller à la messe tous les dimanches... Jamais le "patrimoine" n'aura été aussi grand, aussi célébré et fêté. Jamais il n'aura été autant en danger... faute de transmission ou de pratique quotidienne ou concrète. Pour ne prendre que cet exemple, toutes les églises trop petites ou trop humbles par leur qualité pour avoir la chance d'être un Monument Historique sont menacées (quand il ne s'agit pas des cimetières eux-mêmes) de transformations où l'indécence se mêle à l'absurde quand il ne s'agit pas de destruction pure et simple !

Dans notre maison de retraite de l'Histoire (c'est là le véritable projet européen), les musées sont devenus les hôpitaux de notre mémoire et la prophétie du poète René Char se précise: "nous sommes des héritiers précédés d'aucun testament". 

Mais en Normandie, terre d'histoire et de mémoire, cet oxymore est impossible à vivre ! Car l'Histoire (avec une "grande hache") a enseigné sur la terre normande saignée qu'il était toujours plus facile de détruire que de construire ou de reconstruire...

Messe d'obsèques pour les victimes civiles des bombardements de St Lô (1944)

Le Havre (1945)

http://www.crhq.cnrs.fr/1944/Basse-Normandie.php

"Au jour d'aujourd'hui"le vieux monde se doit d'être aussi jeune que les jeunes qui doivent pourtant y entrer...

Parmi les expériences existentielles les plus essentielles que procure la contemplation normande, on trouvera la nostalgie contemplative d'un monde plus vieux que soi...

Nous sommes nostalgiques et nous refusons de nous soigner ! Car nous pensons que le recours au bien public normand est indispensable pour lutter collectivement contre la médiocrité de notre époque.

La nostalgie est aujourd'hui ringarde? Alors soyons nostalgiques pour ne pas être ringard demain et pour retrouver un monde "relié" entre les vivants et les morts, entre les Hommes et les choses, les lieux et tous les autres êtres vivants: de l'Arcadie normande (nostalgie) au Paradis terrestre (idéal), il y a un chemin pour conduire une oeuvre collective, un projet normand!

On finira cette méditation normande avec cette célèbre réflexion de l'écrivain britannique Gilbert Keith Chesterton:

Un nommé Chesterton

http://www.amisdechesterton.fr/2008/09/05/deuxnouvellescitationsdechesterton/

« La tradition signifie donner des votes à la plus obscures de toutes les classes, à nos ancêtres. C’est la démocratie des morts.

La tradition refuse de se soumettre à la petite et arrogante oligarchie de ceux qui n’ont fait que de naître. Tous les démocrates s’opposent à ce que des hommes soient disqualifiés par l’accident de leur naissance ; la tradition s’oppose à les voir disqualifiés par l’accident de la mort.

La démocratie nous dit de ne pas négliger l’opinion d’un brave homme même s’il est notre valet de chambre ; la tradition nous demande de ne pas négliger l’opinion d’un brave, même s’il est notre père.

En tous les cas, je ne puis, quant à moi, séparer les deux idées de démocratie et de tradition ; il me semble évident que ce n’est là qu’une seule et même idée. Nous voulons avoir les morts dans nos conseils. Les anciens Grecs votaient avec des cailloux ; ceux-ci voteront avec des pierres tombales. C’est tout à fait régulier et officiel car la plupart des pierres tombales, comme la plupart des bulletins de vote, sont marqués d’une croix. »

(Extrait de "Orthodoxie", 1908)