Printemps 1940, printemps et été 1944, par deux fois, la Normandie a été cruellement frappée au coeur de ses nombreuses villes... Au moins 20 000 victimes civiles et des pertes irrémédiables, définitives, en ce qui concerne un patrimoine artistitque, culturel, architectural qui était en Normandie d'une densité exceptionnelle par sa qualité et sa quantité. La Normandie qui avait déjà l'image d'une ancienne province historique et touristique a failli ne pas s'en remettre.

Ainsi, à Evrecy, l'un de ces nombreux villages martyrs normands, une commémoration des victimes civiles de l'été 1944 vient d'avoir lieu:

Hommage_victimes_civiles_1944

 

bas_relief_Flers_1950

Bas relief ornant un immeuble reconstruit à Flers symbolisant la renaissance normande (1950)

Il est d'ailleurs plus simple de faire la liste des villes normandes plus ou moins miraculées des bombes que l'inverse !

Bayeux; Orbec; Vassy; Saint Sever Calvados; St Pierre sur Dives; Honfleur; Deauville; Trouville; Touques; Cabourg; Houlgate; Granville; Villedieu les Poëles; Carentan; Saint Vaast la Hougue -Barfleur; Tinchebray; La Ferté Macé; Bagnoles de l'Orne; Alençon; Mortagne au Perche; Bellême; Bernay; Pont Audemer; Le Neufbourg; Brionne; Bolbec; Lillebonne; Montivilliers; Etretat; Fécamp; Dieppe; Le Tréport; Eu; Saint Saens; Barentin; Lyons la forêt...

 

La cité historique de Vire après le déblaiement... (1946)

Il a fallu, dans l'urgence et la pauvreté des moyens de la France libérée de l'Après Guerre, reconstruire en détruisant les dernières illusions d'une reconstruction que les populations espéraient à l'identique et qui ne fut réservée qu'aux monuments les plus insignes, histoire de ne pas étendre la destruction générale au symbolique: la ville de Saint Lô appelée longtemps la "capitale des ruines" en témoigne encore tristement puisque l'architecte MH y a décrété impossible (à savoir la reconstruction à l'identique de la façade de l'église Notre Dame) ce qui le fut ailleurs à Caen (église Saint Pierre, hôtel d'Escoville), à Rouen (cathédrale), au Havre (église Notre Dame)...

Après                                                                Avant

Il a fallu tourner la page du passé, dans les herbes folles des tables rases, une fois le déminage et le tri des gravats achevés, en innovant en inventant des organisations plus rationnelles et généreuses autour des principes modernes de la standardisation, de la mutualisation et du bien être individuel et collectif: pour le dire d'un mot, les villes normandes d'autrefois étaient joliement pittoresques mais manquaient d' hygiène et de confort, avec les destructions de la Guerre et de la Libération, la nécessaire épuration ne fut pas qu'idéologique, elle fut aussi sociale, culturelle, vis-à-vis d'un passé condamné à la ruine dont on magnifierait les plus beaux témoins au coeur de villes modernes, propres, agréables, hygiéniques... belles?

Voire... charmantes? Soixante ans après, avec notre regard qui a changé sur ces architectures austères de ciment et de béton par trop orthogonales, qui ont su, malgré le manque de moyens et l'excès idéologique du temps (on pensera par exemple aux discours délirant des experts du Ministère de la Reconstruction et de l'Urbanisme), créé une certaine qualité urbaine, voire une certaine élégance, dès lors que les architectes eurent la sagesse de travailler avec les arts décoratifs, avec des artisans de qualité (tailleurs de pierre, ferronniers, charpentiers) ou à réinventer les formules architecturales éprouvées par la tradition (style néo-régionaliste pour les petites villes du bocage; style néo-hausmanien caennais) dès lors que le cadastre faisant le lien entre l'avant et l'après 1944 était respecté sur la table rase...

On peut même avancer que pour deux cas exceptionnels, et dans deux styles totalement différents, à Aunay sur Odon et au Havre, la qualité urbaine et architecturale de la Reconstruction a réussi le tour de force de nous faire oublier presque totalement la ville disparue.

Aunay sur Odon: le classicisme et l'élégance du style néo-régionaliste normand

 

La porte océane du Havre, manifeste monumental du modernisme voulu par Auguste Perret

Et dans le cas particulier de l'art sacré, on peut même dire que les créations des années 1950 dépassèrent de très loin la mélancolique obligation de compenser un dommage de guerre: l'art du vitrail connut alors en Normandie, de 1950 à la fin des années 1960 un développement que cet art pourtant séculaire n'avait pas vu depuis le XVIe siècle !!!

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L'église ronde de Saint Pierre d'Yvetot  (1956) et son extraordinaire vitrail (l'un des plus grands d'Europe) signé Max INGRAND

Avec les dix ans célébrés cette année de la reconnaissance de l'oeuvre havraise de l'architecte Auguste Perret au titre du patrimoine universel de l'Humanité label de l'UNESCO (2005 - 2015), cela fait dix ans donc, que notre regard a changé mais ce changement n'est hélas pas encore suffisant pour changer l'image encore négative qui peut encore coller à la peau de ces nombreuses villes neuves normandes. Car cette architecture spécifique de la Reconstruction a autant de qualité que de ... défauts au regard de nos critères actuels en terme d'isolation, de confort ou d'adaptation à des usages qui n'existaient pas dans les années 1950.

La qualité intrinsèque des matériaux peut être en cause: l'usage de sable de mer dans le béton fait rouiller et apparaître les ferraillages au risque de faire tomber les modénatures des façades.

Exemple d'un bandeau en béton armé bouchardé rentrant en conflit avec de la pierre de taille en calvaire...

Les parements (notamment les crépis au ciment) autrefois clairs sont devenus gris: les solutions de coloration s'imposent donc. En revanche, le béton brut traité comme de la pierre de taille résiste très bien et mériterait de ne pas être peinturluré au "ton pierre" alors que ledit béton avait été fait avec de la poudre de pierre de Caen prise dans les gravats de la ville disparue (ex: université de Caen conçue par l'architecte Henry Bernard).

D'autres problèmes structurels se posent aussi, on en citera quatre qui affectent tout particulièrement les immeubles des centres villes reconstruits avec pour résultat, de nombreux appartements ou rez de chaussée commerciaux à vendre ou à louer qui ne trouvent pas preneur... (la concurrence commerciale et résidentielle péri-urbaine n'explique pas tout !)

1) De sérieuses différences de qualité quant aux matériaux et à l'architecture peuvent affecter un immeuble entre la façade noble sur rue et l'arrière cour (problème esthétique; problème de l'isolation phonique avec les planchers en béton armé).

La requalification de l''îlot Bellivet, au coeur du centre ville caennais aura valeur de test !

http://www.libertebonhomme.fr/2015/06/29/ilot-bellivet-a-caen-un-defi-a-relever/

2) Par principe, les centre des villes normandes reconstruites ont perdu la densité bâtie d'avant guerre remplacée par des immeubles plus hauts et moins nombreux: les coeurs d'îlots, au nom de l'hygiénisme de l'époque ont été vidés. Dans le meilleur des cas, ils ont été transformés en espaces verts arborés, dans le pire des cas ce sont des espaces encombrés de garages et bâtiments disparates particulièrement laids (ex: Caen)

3) Problème de modularité des immeubles et appartements notamment ceux qui furent construits dans la seconde phase de la Reconstruction (1955 - 1965) qui a expérimenté les techniques de standardisation industrielle de la construction: on retrouve là les mêmes problématiques que celles posées par l'architecture normée et standardisée des grands ensembles des années 1970.

4) Problème, pour le moment, en partie insoluble, de l'isolation thermique des immeubles et appartements construits après 1948: isolation par bardage extérieur au risque de faire disparaître le peu de décor proposé par une architecture déjà austère ou isolation par l'intérieur avec l'obligation de remplacer tous les réseaux d'eau, gaz et électricité d'immeubles entiers sur des quartiers entiers ! un chantier colossal ! Pour l'instant, on s'en prend aux fenêtres: les huisseries en bois à grands carreaux de couleur blanche qui faisaient le charme modeste des immeubles reconstruits sont remplacées par du ... PVC. On peut craindre qu'il faille tout refaire dans ... trente ans ! La solution pourrait résider dans des méthodes plus abouties de bardage ou de crépis extérieurs épais colorés innovants... qui n'existent pas encore !

La solution de la colorisation des façades transfigure la reconstruction saint loise: en revanche, cela n'améliore pas l'isolation des bâtiments.

Toutes ces épineuses questions vont donc prochainement débouler sur les tables de travail de l'école nationale supérieure d'architecture de Marne la Vallée, avec laquelle le Conseil régional de Basse Normandie vient de conventionner pour entamer la réflexion sur la requalification des petites villes reconstruites de l'Ouest normand...

http://www.marnelavallee.archi.fr/page.php?id=2&sid=24&

(commentaire de Florestan: voilà encore une compétence rare que l'on ne trouverait pas en Normandie !!! Etrange ce choix de cette école de Marne La Vallée)

En effet, le 17 juillet 2015, à Vire était signé l'accord normand soutenant la requalification urbaine des villes reconstruites après Guerre: Caen, Coutances, Valognes, Avranches, Falaise, Condé sur Noireau, Lisieux, Périers, Vire, Vimoutiers, Aunay sur Odon, Villers Bocage, Flers, Evrecy, Argentan, L'Aigle, Saint Lô, Thury Harcourt, Thorigny, (doit on dire et caetera ?) sont particulièrement concernées.

http://normandinamik.cci.fr/209593-la-basse-normandie-et-letat-engagent-la-requalification-des-villes-reconstruites-apres-la

http://evenements.region-basse-normandie.fr/les-villes-reconstruites

http://www.libertebonhomme.fr/2015/03/01/les-villes-reconstruites-une-architecture-emblematique-de-nouveaux-enjeux-pour-la-basse-normandie-le-2-mars-a-l%E2%80%99universite-de-caen/

"Il est nécessaire de reprendre une vision nouvelle" a confié Laurent Beauvais. "Des problèmes de logements, de commerces ont été identifiés, toutes les compétences sont réunies pour y faire face" assure le maire de Vire, Marc Andreu Sabater.

Les élus sont désormais d'accord pour positiver sur cette architecture "marqueur fort de l'identité du territoire" pour reprendre leur jargon...

Et Laurent Beauvais d'ajouter: "C'est un devoir de mémoire qui pérénnise l'énorme mobilisation du 70e anniversaire du DDay"

(d'après La Manche Libre, 25/07/15)

La valorisation touristique n'est plus très loin... A condition de faire les travaux d'entretien, de requalification et de réaménagement nécessaires.

  • Voir aussi:

Patrice Gourbin "Les bas reliefs de la Reconstruction, art et architecture en Normandie" (1945 - 1964)

(Bulletin n°71, année 2012 de la Société des Antiquaires de Normandie)

 

  • Nos reconstructions urbaines normandes préférées:

 

Dans le style néo-régionaliste, la rue du Six juin de Flers

Mais aussi Neufchâtel en Bray (avec des chaînages de briques raffinés)

 

Ou encore la place de l'hôtel de ville de Vimoutiers...

Dans le style néo-hausmanien, la reconctruction de Caen:

 

Dans le style moderniste (art déco épuré) et utilisation assumée du béton brut: le Havre, bien sûr !

  • Ce qui est franchement moins bien réussi...

 

Le centre de Valognes, le "petit Versailles normand" dans le Nord Cotentin, restera irrémédiablement défiguré... L'architecte Yves Marie Froidevaux ayant fait ce qu'il pouvait de la ruine de l'église Saint Malo, autrefois admirable...

  • Voire ce qui est franchement, catastrophique !

L'exemple du quartier des Quatrans ou l'insertion d'une architecture préfabriquée moderniste plutôt saugrenue entre les vestiges médiévaux caennais.

 

En haut à droite de la cathédrale Saint Pierre de Lisieux, les vestiges de l'ancienne capitale des pans de bois d'avant 1944 et l'architecture de brique de style néo-régionaliste... Mais au delà de ce périmètre préservé, l'urbanisme et l'architecture sont hélas d'une grande médiocrité: immeubles commerciaux en béton, ou en briques avec toits casquette ou en terrasse, espaces interstitiels incongrus, tour d'habitation "signal" beaucoup trop haute... (pour preuve: on trouve sur Google images, plus d'images d'avant 1944 du centre ville lexovien que d'images du centre ville actuel)

A Lisieux la solution de la colorisation comme à Saint Lô sera plus limitée:

http://www.lepaysdauge.fr/2015/02/15/les-facades-seront-colorees-par-petites-touches/

L’opération de coloration inspire notre dessinateur, Chaunu.

Il faudrait envisager certaines méthodes pratiquées dans la rénovation urbaine des grands ensembles:

La destruction partielle ou totale de certains immeubles particulièrement disgracieux (opération déjà réalisée avec succès par l'architecte Rolland Castro dans le centre ville reconstruit de Lorient) et sur les nombreux espaces libres d'un centre ville lexovien ayant perdu sa densité d'avant guerre.

La construction de petites unités d'architecture contemporaine s'inspirant de la tradition de l'art du pan de bois totalement niée par l'architecte urbaniste de la reconstruction de Lisieux.

Voire la reconstruction à l'identique de l'un des célèbres manoirs à pan de bois qui faisait la réputation de la capitale du Pays d'Auge avant la Guerre.

MAISONS GRANDE-RUE ET PLACE VICTOR-HUGORUE AUX FEVRES, vers la place Victor-Hugo.

http://www.bmlisieux.com/galeries/lisieux03/lisieux03.htm