Incompréhension, tristesse, solidarité... avant la colère et l'exigence de justice ! Pour qu'un vendeur d'une concession Dacia (groupe Renault) de la zone commerciale d'Evreux se suicide sur son lieu de travail en se filmant c'est qu'il y a vraiment quelque chose de grave qui doit tous nous interpeller !


 

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Emouvante marche blanche à Evreux après le suicide d’un vendeur de voitures

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« Merci d’être venus, d’être à mes côtés. De là où il est, il vous voit tous». Respirant profondément, retenant ses larmes, Sandrine Colas s’adresse à tous les gens qui sont venus manifester leur soutien après le suicide de son mari samedi dernier, au sein de la concession Dacia sur les hauteurs d’Évreux. À côté des photos de son mari, sur les grilles de la concession, des roses sont accrochées en silence, dans un recueillement pesant. «Les obsèques auront lieu lundi. Je vous préciserai les horaires», ajoute l’épouse du vendeur.

«Les gens travaillent pour vivre, pas pour mourir»

Un peu plus tôt, pendant une bonne demi-heure, le cortège arpente la zone d’activités où sont installées de nombreuses concessions automobiles, sans oublier celle de Nissan appartenant comme Dacia au groupe Renault. Sandrine Colas, sa famille et ses proches portent un tee-shirt blanc avec la mention « Pour que justice soit faite ».

«Je n’ai toujours pas eu le moindre mot, même un semblant de condoléances de la part de la direction, confie Sandrine Colas avant de revenir sur les derniers mois. « Quand il rentrait à la maison, il me parlait de ses problèmes au travail, et puis on essayait de passer à autre chose. C’est quelqu’un de joyeux naturellement. Pour qu’il en arrive là, en se filmant, c’est clairement pour que son geste marque les patrons. Les gens travaillent pour vivre, pas pour mourir!»

Convivial, professionnel, enjoué..., ce sont les qualificatifs qui viennent à l’esprit de Ghislaine, Alexandra et Valérie. «Nous sommes d’anciennes collègues de Rouen, quand il travaillait chez Conforama. Il adorait son boulot, c’était un super mec. On a dû vraiment le briser». Nadine Flébert le connaissait à peine. «Mais c’est lui qui m’a vendu ma voiture il y a quinze jours. Je l’ai trouvé très bien, à l’écoute... Ça nous a retournés mon mari et moi cette histoire. Alors je suis venue pour sa famille, ses collègues. Il faut avoir du courage de se supprimer pour dénoncer quelque chose. C’est un peu comme un sacrifice...»

Les vendeurs de la concession ne souhaitent pas s’exprimer. Pas évident alors qu’une enquête est diligentée, que les ordinateurs ont été saisis par la police. «La direction envoyait des mails jusqu’à 23h, et même pendant les vacances!», dénonce Sandrine Colas. Présent dans la marche blanche, Denis Montana, trésorier du comité d’entreprise, confirme - sans revenir sur les circonstances du drame -, «que plusieurs personnes sont en arrêt maladie, qu’il y a eu des démissionnaires par ailleurs depuis que la nouvelle direction est arrivée. La concession a rouvert mardi matin, mais l’ambiance n’y est pas».

Employée dans la concession sur une fonction non commerciale, Géraldine (prénom d’emprunt) raconte qu’elle «souffre de la pression exercée», parle «de gens qu’on envoie sur un autre poste, de vendeurs qui se font hurler dessus». La direction ? «Elle a été sourde aux remarques des délégués le 17juillet, lui disant qu’il y avait un vrai problème de communication. Réponse: on verra ça en septembre! On y est, avec un collègue suicidé! Et là, mardi matin, un des grands patrons est venu nous dire qu’il ne comprenait pas. Que pour lui, les mails (notamment) relèvent d’exigences et non de harcèlement. Il reconnaît quand même un problème de communication. Mais on lui a dit que c’était trop tard... Et on se sent tous responsable pour Sébastien car on n’a pas agi avant».

«J’ai dit à la police que je voulais témoigner»

Un ancien de la concession, François Rival, 48 ans, ne dit pas autre chose. «J’ai vu Sébastien aux alentours du 20juin. Il m’a dit qu’il n’en pouvait plus, qu’il cherchait ailleurs...» Lui aussi n’allait pas très bien. Après 25 ans comme vendeur, et «de belles années avec le groupe Ménétrier», il évoque un «tableau journalier très contraignant mais n’ayant pas causé de tels dommages dans les autres concessions». Géraldine renchérit : «La différence, c’est un dirigeant «Gueudet» à Évreux alors que les autres concessions ont conservé des directeurs «Ménétrier». François Rival ajoute qu’il en avait assez. «J’ai dit à la police que je voulais témoigner».

Dossier par Marc BRAUN

m.braun@presse-normande.com

n A noter que depuis la révélation des faits, nous n’avons pu obtenir de réaction de la direction du site Dacia à Evreux et du groupe Gueudet à Amiens.

« Humainement, c’est terrible »

Directeur de l’Association régionale pour l’amélioration des conditions de travail en Haute-Normandie (Aract), Patrick Raillard évoque la prévention nécessaire des risques psychosociaux.

«Ça continue, ça existe, ce sont des drames de cette ampleur qui montrent à quel point il faut rester vigilant. On ne va pas au travail pour se suicider!», commente Patrick Raillard. Humainement, juste sur les faits, c’est terrible. Des personnes n’arrivent pas à avoir d’autres choix que de se supprimer. Alors il faut penser à la famille, aux collègues. À l’Aract, ça nous arrive de travailler à la suite d’un événement dramatique, car il faut faire le deuil. Il faut aussi déculpabiliser la famille, les collègues, et même les dirigeants parfois si une organisation est en cause. Ce drame marque. Il faut respecter le temps de la souffrance, voir comment on peut avancer».

«Un suicide en entreprise interroge tout le monde»

Avec du recul ensuite, ajoute Patrick Raillard, « il faut aussi - c’est une remarque générale - savoir jauger la part du travail dans l’acte. Plusieurs éléments peuvent entrer en ligne de compte: harcèlement, risques psychosociaux, burn-out... On implose alors. On ne voit pas les choses venir. D’où les répercussions sur la vie personnelle. Mais ça peut être aussi une situation familiale ou financière difficile qui rattrape un salarié, exacerbée par une tension en milieu professionnel. Dans tous les cas, un suicide sur un lieu de travail interroge tout le monde. Il touche beaucoup de gens, avec une question récurrente: est-ce qu’on a vu à quel point il n’était pas bien? Est-ce qu’on a anticipé suffisamment?»

Pour autant, Patrick Raillard observe que les considérations humaines ont évolué dans l’entreprise, avec un retournement après 2014. «Avant cette année-là, avec l’héritage de la crise et son arsenal de conséquences - réforme, rachat, fusion, restructuration, concurrence -, les entreprises traitaient plus le mal qu’elles ne l’anticipaient, nous sollicitaient face aux tensions observées».

Aujourd’hui, les entreprises sont beaucoup plus sensibilisées, notamment les managers et les partenaires sociaux, observe le directeur de l’Aract Haute-Normandie. «Elles se rendent compte que si elles demandent aux collaborateurs de conduire des projets qu’ils ne partagent pas ou ne sont pas bien expliqués, elles se retrouvent vite face à de grandes difficultés. Et les objectifs ne seront pas atteints. Quoi qu’il en soit, il n’y a aucun intérêt à faire souffrir».

Aujourd’hui, on parle même de qualité de vie au travail, ce qui n’était pas le cas il y a seulement deux ou trois ans. «Et si l’on parle de performance des entreprises, elle vaut aussi par leur approche sociale, renchérit Patrick Raillard. À condition que le management suive, écoute, accompagne, sans oublier de se former».

La Carsat va mener son enquête

Comment la Carsat Normandie (retraite et santé au travail) réagit face à une telle situation? Les explications d’Hervé Laubertie, ingénieur-conseil à Rouen.

Ayant en charge le service prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles, dirigeant les ingénieurs-conseils et les contrôleurs sécurité intervenant dans les entreprises, Hervé Laubertie n’a de cesse d’éviter les incidents, les accidents, et les drames comme celui d’Évreux.

«On n’a pas d’obligation d’intervention. Néanmoins, au vu des circonstances, on peut faire le choix d’intervenir, pour faire une enquête. Et c’est le cas précisément, avec l’inspection du travail, confie Hervé Laubertie. Compte tenu des faits dont nous avons actuellement connaissance, et sachant que le salarié aurait laissé un courrier, le lien avec le travail peut être avéré. On peut l’imaginer».

Ce n’est jamais anodin

Ensuite, la Carsat et l’inspection du travail vont chercher à vérifier si le lien avec le travail est direct, «ou si la personne était dépressive ou non, avait des problèmes financiers. Et si le lien est établi, est-ce un cas isolé? Est-ce un problème entre deux personnes? Ou quelque chose en lien avec une organisation de travail au sens large? Est-ce un épiphénomène, isolé?»

La Carsat peut exiger des pièces administratives, comptables, des déclarations horaires, avant de mettre en place une démarche pour comprendre le risque, établir un diagnostic sur les risques psychosociaux. «Mais pour un signalement au procureur, ou caractériser un harcèlement moral, ajoute Hervé Laubertie, c’est l’inspection du travail qui agit. Et ça peut aller au pénal».

Quoi qu’il en soit, de tels événements ne sont jamais anodins. «Le suicide au travail, on en parle beaucoup aujourd’hui. Pas seulement chez les salariés du privé. Dans la fonction publique (éducation, police... ), chez les agriculteurs, les cas de suicide sont nombreux, poursuit l’ingénieur-conseil. Il faut alors s’intéresser à l’organisation du travail, au collectif. Depuis quelques années heureusement, les entreprises du privé sont plus ouvertes à intégrer notamment le stress comme risque au même titre que l’incendie. C’est clairement lié aux débats entre partenaires sociaux au niveau national, à la prise en compte des risques psychosociaux au sein des CHSCT».

Hervé Laubertie reconnaît que la Carsat reste «sur des sollicitations nombreuses de salariés, d’employeurs aussi, qui peuvent être démunis, demandent de l’aide».

en chiffres

S’agissant des entreprises appartenant au secteur privé, la Haute-Normandie a totalisé 7 suicides en entreprise au cours de l’année 2013, dont 4 reconnus comme accident du travail par la CPAM (indemnisations à l’appui pour les ayants droit) ; 6 suicides en 2014 dont 4 reconnus ; 4 suicides depuis le début de l’année 2015 dont 3 non reconnus... Ne sont pas pris en compte les suicides dans la fonction publique, dans le secteur agricole...