Profitant d'une météo clémente et de la possibilité d'utiliser l'autoroute à contresens des flux dominants (mais en respectant la signalisation et le code de la route) c'est à dire, en partant en excursion normande sur nos frontières franciliennes, un lundi de Pentecôte à quelques heures de la grande transhumance retour de tous les autres, nous avons fait une bien agréable promenade dans l'un des hauts lieux de refondation de l'identité régionale normande au début du XIXe siècle: le belvédère de Château Gaillard surplombant le majestueux méandre de la Seine aux Andelys.

En effet, les premiers peintres et touristes anglais et français (à l'époque des gens bien comme il faut, fortunés, cultivés, curieux et bien élevés... contrairement à la faune que l'on voit passer aujourd'hui sur ces hauts lieux) ont inventé là, aux alentours des années 1820, la double contemplation du patrimoine historique et naturel de la Normandie fondant ainsi le régionalisme moderne en France: après la défaite de la forteresse de Château Gaillard en 1203, verrou de l'indépendance normande face au roi Capétien de Paris, c'est dans  l'admiration des ruines et du site de Château Gaillard que va renaître l'idée normande au XIXe siècle. Et c'est ainsi que la Normandie va devenir la région historique ou la province patrimoniale par excellence en France et ce, jusqu'à aujourd'hui et plus que jamais, puisque la Normandie est, désormais, la seule vraie région géo-historique sur la carte depuis le 1er janvier 2016.

Excursion du Lundi 16 mai 2016: Les beautés du Vexin normand. Reportage en images...

  • Château-Gaillard, la forteresse de Richard Coeur de Lion bâtie en moins de deux ans avant 1198 et qui fut prise en 1203 par l'armée du roi de France Philippe Auguste: fin de l'indépendance, de fait, pour la Normandie.

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  • Le Petit Andely et son joyau: la sobre pureté de l'église Saint Sauveur qui a échappé à peu près à tout... par miracle!

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Les églises gothiques naissent des forêts (une idée de génie du breton Chateaubriand)

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Avec son peuple de pierre et ses animaux...

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Quelques délicatesses d'architecture épargnées par les bombes de 1940: contrairement à son grand frère entièrement rasé ou presque (sauf la splendide collégiale Notre Dame), le petit Andely a été entièrement préservé des bombes alors qu'au bord du fleuve, il était le plus exposé...

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Sur l'un des sommets du plateau du Vexin, à 152 mètres d'altitude, surgit les deux vigoureux et trapus clochers de l'extraordinaire collégiale Notre Dame d'Ecouis, exceptionnel et rare édifice par sa qualité architecturale datant du tout début du XIVe siècle, fondée par Enguerrand de Marigny, le grand argentier normand du roi Philippe IV le Bel et qui mourut injustement et atrocement pendu au gibet de Maufaucon sur ordre de Louis X Le Hutin en 1315: il fallait bien donner un os à ronger aux Parisiens qui grognaient contre les Normands qui avaient obtenu de gros avantages dans la fameuse charte concédée la même année...

Il faut absolument visiter cette église qui doit compter parmi les plus belles de Normandie: elle occupe un créneau fort rare dans l'histoire de l'art. Ce n'est pas une abbatiale, ni une église paroissiale, encore moins une cathédrale mais une collégiale. Et son style vigoureux, sobre, très élégant voire raffiné dans les moindres détails, date du début du XIVe siècle, période où en France on a peu construit en raison des difficultés politiques et financières de l'époque...

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 Détail rarissime: malgré le vandalisme révolutionnaire qui mit à sac le riche intérieur de cette église (la tombe de ce pauvre Enguerrand fut ouverte et pillée et le trésor dispersé, les vitraux détruits), malgré les bombes de 1940, ce portail côté Nord est resté intact depuis le XIVe siècle... Exceptionnel!

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Comme beaucoup d'églises normandes, la collégiale d'Ecouis est consacrée à la Vierge Marie: panorama intérieur depuis la grande porte occidentale. Dans le choeur se tenaient les chanoines chargés de prier pour la mémoire d'Enguerrand de Marigny. Le premier rang de stalles est du XIVe siècle et les dossiers, d'époque Renaissance, sont richement ornés d'un décor antiquisant de médaillons, de candélabres et de trophées liturgiques qui enserre les mots de la salutation angélique à la Vierge Marie, le jour de l'Annonciation. Des vitraux contemporains d'une grande finesse ont été placés dans les grandes fenêtres du choeur, un cycle inspiré des principaux épisodes bibliques de la vie du Christ et de sa mère.

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L'Annonciation:

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Mais le plus extraordinaire ce sont les grandes statues de saints et de saintes voulues par Enguerrand de Marigny pour entourer son tombeau: il y en avait, avant 1789, une cinquantaine. Il n'en reste plus que dix! Mais ce sont des chefs d'oeuvre qui peuvent compter dans une histoire de l'art européen pour la période médiévale. Avec, notamment ces deux étonnantes statues de Marie-Madeleine l'Egyptienne toute nue mais entièrement cachée par ses cheveux! et cette Saint Véronique montrant sur son voile de pierre une Sainte Face tellement réelle qu'elle pourrait prendre la parole... Notons que ces statues sont entièrement en "ronde-bosse", c'est à dire qu'elles sont entièrement sculptées sur toutes les faces visibles!

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L'excursion s'est achevée en fin d'après-midi à Lyons la Forêt, charmant village niché au creux de la forêt du même nom, une splendide futaie qui a des allures de cathédrale. Enroulé autour d'une ancienne motte féodale en amont d'une petite vallée, le village de Lyons est parfaitement charmant: à l'entrée du village qui sert de havre de paix pour décompresser au vert le week-end à l'attention des cadres parisiens stressés de l'Ouest parisien, on lit cette pancarte: "Souriez! Vous êtes attendus!"

Autour de la place des anciennes halles, on y trouve de nombreuses galeries d'art, d'artisanat, des hôtels de charme et des restaurants de grande tradition: un certain art de vivre semble encore survivre dans cette retraite boisée qui a autrefois attiré les plus grands créateurs...

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Aux alentours de 18h00, retour vers Caen en suivant la jolie vallée de l'Andelle (au loin, les blanches ruines de l'abbaye de Fontaine Guérard et la grosse butte verte de la Côte des deux amants). Puis, en laissant sur notre gauche les cheminées orphelines de l'imposante usine papetière d'Alizay qui fournissait il y a encore peu les Parisiens en papier journal, tout en longeant la Seine, on attrappe l'A 13 à la hauteur de Tourville-la-Rivière: c'est gratuit et on roule dans le bon sens... Car de l'autre côté du rail central, un long serpent de carrosseries brillantes dans le soleil du Couchant faisait une lente reptation sans aucune fluidité vers la porte Maillot.