La fierté ombrageuse d'Albion est mise à mal par Bruxelles, la nouvelle capitale de l'empire continental qui voudrait contraindre par des lois et des règlements les habitants d'une île qui n'a jamais plus été subjuguée depuis... 950 ans puisque nous commémorons cette année la conquête de l'Angleterre par Guillaume de Normandie.

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"Le telle du conquest" (alias tapisserie de Bayeux): la mort d'Harold Godwinson

L'historien normand Pierre Bouet nous rappelle les circonstances et surtout les conséquences de cette terrible journée du 14 octobre 1066 qui a fondé l'Angleterre moderne.


 

http://www.lefigaro.fr/international/2016/06/21/01003-20160621ARTFIG00174-c-est-a-la-bataille-d-hastings-qu-est-ne-le-sentiment-national-anglais.php

«C'est à la bataille d'Hastings qu'est né le sentiment national anglais»

Reconstitution de la bataille d'Hastings, le 14 octobre 2008 à Battle.

 

INTERVIEW - Alors que le débat sur le Brexit fait rage outre-manche, on s'apprête à fêter les 950 ans de la conquête de l'Angleterre par Guillaume le Conquérant. Une bataille fondatrice dans la construction de la nation britannique, estime l'historien médiévaliste Pierre Bouet.

En octobre 1066, les troupes normandes de Guillaume le Conquérant débarquaient sur les côtes britanniques pour conquérir le trône d'Angleterre. Face à eux, les anglo-saxons faisaient corps autour de leur roi saxon Harold, qui avait succédé à Edouard le Confesseur. C'est lors de la bataille d'Hastings qu'est réellement né le sentiment national anglais, estime aujourd'hui l'historien Pierre Bouet, médiévaliste et auteur d'un ouvrage* de référence sur le sujet. Un sentiment national qui pousse aujourd'hui une frange de la population britannique à réclamer le départ de l'Union européenne.

LE FIGARO.- Pourquoi pensez-vous que la bataille d'Hastings constitue l'acte de naissance de l'Angleterre?

Pierre BOUET.- Pour l'Angleterre, la bataille d'Hastings fut un «jour fatal», dies fatalis Angliae, pour reprendre l'expression de Guillaume de Malmesbury. Avant l'arrivée des Normands, les Anglais et les Saxons ont déjà construit une civilisation, une culture vernaculaire de langue anglo-saxonne, quand la nôtre est encore essentiellement latine. C'est autour de ces valeurs, et derrière leur roi Harold qu'ils vont se battre contre l'invasion de leur terre. Guillaume le Conquérant mettra longtemps à les soumettre, il devra contenir de nombreuses révoltes de la noblesse anglaise qui ne lui reconnaît pas d'autorité. Les aristocrates qui n'ont pas été tués sur le champ de bataille de 1066 le seront dans les 20 années qui suivent, par une politique de dépossession de leurs terres au profit des vainqueurs. Le Domesday Book nous apprend qu'en 1086, seuls deux Anglais figurent parmi les grands tenanciers (possesseurs de terres, NDLR) d'Angleterre. Tous les autres sont Normands, Bretons ou Français. Mais si les Normands installent une nouvelle aristocratie et une nouvelle hiérarchie ecclésiale, ils maintiennent les lois et les structures administratives anglo-saxonnes. Ils enrichissent cet héritage de toutes les innovations (institutionnelles, techniques, architecturales, littéraires) apparues en Normandie et dans les autres principautés françaises. C'est dans cette rencontre que naît le visage de l'Angleterre moderne, et c'est pour cela que l'on peut parler d'Hastings comme de son acte de naissance.

Quelle est la place de la bataille d'Hastings dans la mémoire collective des Britanniques?

La bataille d'Hastings fait toujours l'objet d'un débat passionné. Encore aujourd'hui, l'Angleterre nourrit toujours un sentiment ambigu à son égard. Lorsqu'on en parle avec des collègues scientifiques anglais, on note toujours un petit pincement au coeur. Beaucoup ne se sentent pas héritiers de cet épisode normand, pourtant essentiel à la construction de leur identité. L'invasion normande est la dernière invasion qui ait réussi: Ni Philippe II d'Espagne, ni Napoléon, ni Hitler n'ont pu rééditer l'exploit de Guillaume le Conquérant. De nombreux Anglais considèrent toujours les Normands comme des envahisseurs brutaux et rapaces qui auraient mis fin à la civilisation anglo-saxonne. Mais d'autres considèrent au contraire que l'arrivée des Normands a mis fins aux anciennes querelles intestines qui minaient le royaume, et lui a donné son visage moderne. Toute l'aristocratie anglaise descend de ces conquérants. Lors de sa venue à Caen pour le 9ème centenaire de la mort de Guillaume le Conquérant en 1987, le prince Charles a commencé son discours par des mots qui résument parfaitement le lien qui unit la Normandie au royaume d'Angleterre: Guillaume, votre duc, notre roi, mon ancêtre!» Il a d'ailleurs appelé son fils aîné William. C'est donc aussi une mémoire qu'ils entretiennent. Tous les deux ans, une reconstitution de la bataille mobilise jusqu'à 6000 figurants à Battle, où s'est passé l'affrontement. A Bayeux, on voit trois fois plus de petits Anglais que de Français qui viennent admirer la fameuse tapisserie de la bataille. C'est aussi dans cette ville que reposent les corps des Britanniques qui sont morts pour la libération de l'Europe lors de la Seconde Guerre mondiale. On peut y lire un inscription en latin particulièrement juste: «Nos, a Guillelmo victi, victoris patriam liberavimus.» (Nous, vaincus par Guillaume, avons libéré la patrie du vainqueur.)

Malgré leurs influences européennes, les Anglais cultivent donc un très fort sentiment d'insularité actuellement ravivé par le Brexit. Comment l'expliquer?

Effectivement, la bataille d'Hastings tourne une page importante de l'histoire d'Angleterre. Elle était jusqu'ici principalement en relation avec le monde nordique, auquel sa langue l'apparentait. Mais après 1066, elle fut plus intensément intégrée à l'Europe continentale, où elle allait jouer un rôle de plus en plus important. Ils ont ensuite dominé les mers, où ils ont contrôlé la circulation des richesses. Ils ont conquis et administré un vaste empire colonial. Ce qui se passe actuellement avec le débat sur le Brexit n'est pas propre aux Anglais, mais leur insularité donne une cohérence géographique à ce mouvement de repli. Ce débat est totalement irrationnel, mais il se tient dans un empire qui s'écroule. En perdant sa grandeur, on perd son identité. Ils avaient l'habitude de faire la loi, et voila que l'Europe vient leur imposer des règles. Et ça, ils ont du mal à l'admettre.

*Hastings, 14 octobre 1066, Pierre Bouet, chez Tallandier, 2010, 169p.