On pourrait penser que les célébrations du 950ème anniversaire de l'année normande extraordinaire de 1066 qui fit de Guillaume, dit le "bâtard", fondateur avec sa femme Mathilde de la ville de Caen, le conquérant de l'Angleterre, allait pouvoir accélérer concrètement la prise de conscience qui ne se fait, pour l'instant que dans les discours officiels (un mal français...):

Caen, victime des puissantes évidences de la Grande Histoire qui a passé sur la ville "avec une grande hache" comme disait Pérec, notamment en 1944 s'est quelque peu oubliée elle-même en tant que ville d'art et d'histoire dans l'ombre portée du rayonnement touristique et international du Mémorial au point que les milliers de touristes qui visitent en périphérie de Caen le Mémorial avant de se précipiter vers la côte sur les sites historiques du Débarquement, ignorent les beautés architecturales encore nobles et grandioses d'une ville que l'on croit partout ailleurs sauf à Caen, reconstruite, morne et ennuyeuse après les tragiques destructions massives de la Libération.

Avec l'actuelle municipalité, il semble enfin que se confirme la prise de conscience, sinon l'évidence: valoriser le patrimoine architectural et urbain de la ville elle-même pour la faire enfin découvrir aux touristes sinon aux Caennais eux-mêmes qui, faute d'une vraie reconnaissance institutionnelle, continuent de mal connaître leur propre ville.

En effet, dans le château de Caen les actuels musées dit de "Normandie" (qui est en fait un musée d'archéologie antique et médiévale avec une section ethnographique devenue poussièreuse) et des "Beaux-arts" (qui reste centré sur de magnifiques collections européennes de peintures des XVI-XVIIIe siècles) ignorent l'histoire de la ville de Caen: le musée d'art et d'histoire de la ville qui existait avant 1944 n'a jamais été rétabli et ce n'est pas le moindre paradoxe d'une ville aussi historique et patrimoniale qu'elle ne soit TOUJOURS PAS dotée de son musée avec une exposition permanente présentée aux habitants et aux touristes!

Ce n'est pas les lieux ni les oeuvres à présenter qui manquent: tout n'a pas été détruit en 1944!

Cependant, depuis 2013, la ville de Caen a obtenu enfin le label "ville d'art et d'histoire" qui oblige à la création d'un "centre d'interprétation du patrimoine" de la ville concernée: il y a un cahier des charges à mettre en oeuvre et il faut croire que la tâche est immense car, semble-t-il, peu de choses ont sérieusement été faites depuis des années sur la question de la valorisation et de la préservation du patrimoine architectural caennais: il faut croire que nous sommes, dans les bureaux de l'hôtel de ville, toujours dans l'immédiat Après-Guerre à gérer des urgences sans réels moyens ni vision d'ensemble tant ce patrimoine est imposant, tant il pose aussi des questions lancinantes: gérer et valoriser le patrimoine architectural et artistique d'une ville qui a failli être rasée totalement il y a 70 ans pose d'énormes questions auxquelles on n'a pas envie de répondre si l'on manque de compétence et d'une véritable volonté politique pour le faire...

Et c'est ainsi que la ville de Caen, victime de son évidence monumentale, historique et patrimoniale se retrouve totalement démunie en moyens, en méthodes, en institutions et surtout en outils juridiques pour protéger concrètement le patrimoine architectural de la ville qu'il date d'avant 1944 ou de la reconstruction des années 1950 face aux ardeurs d'une promotion immobilière qui s'obstine pour des raisons financières évidentes à privilégier des opérations de rénovation radicale sur table rase dans une ville qui a été détruite et rénovée sur près de 50% de la surface bâti après 1944...

Il y a de nombreuses friches architecturales et patrimoniales dans le centre ville de Caen: elles sont toutes menacées par principe... à l'instar du pavillon Savare qui a accidentellement brûlé en avril 2016.

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Alors oui! c'est vrai, on entend depuis peu un autre son de cloche à la mairie qui voudrait nous faire croire que la prise de conscience est enfin arrivée:

1) Nouveau lieu pour l'office de tourisme. Création d'un centre d'interprétation du patrimoine caennais en ville (on ne sait toujours pas où: serait-ce dans le château ou dans l'hôtel d'Escoville?)

2) Réviser le Plan Local d'Urbanisme trop axé sur l'idée de densifier les parcelles (pour faire revenir des habitants dans la ville centre de l'agglomération) pour éviter des destructions systématiques.

3) Créer avant la fin 2017 deux périmètres en AVAP (aire de valorisation de l'architecture et du patrimoine) pour cadrer le PLU et éviter le grand n'importe quoi du côté d'une promotion immobilière toujours tentée par la médiocrité architecturale. Créer un co-pilotage entre l'architecte conseil de la ville et l'architecte des Bâtiments de France du Calvados.

4) Urbaniser la friche de la Presqu'île portuaire dans le respect des paysages et des patrimoines urbains existants (par ex: la friche Vaubenard de l'ancien hôpital Clémenceau)

5) Valoriser l'architecture et les coeurs d'îlots de la Reconstruction dans l'île Saint Jean, cet hyper-centre qui ne l'est seulement que du point de vue de la géographie car ce quartier, faute d'un entretien régulier, est devenu un repoussoir: un programme POPAC vient d'ailleurs de démarrer.

6) Requalifier l'architecture néo-hausmanienne de la Reconstruction du centre ville à l'occasion du passage du tramway en 2019, notamment l'îlot dit "Bellivet".

7) Reconstruire le 4ème côté de la place de la République pour en finir symboliquement avec la Seconde Guerre Mondiale.

Malgré ces bonnes intentions, les mauvais coups de la promotion immobilière se multiplient, les destructions volontaires ou non se poursuivent sur les "friches" convoitées par les promoteurs (par exemple, le pavillon "Savare"), les riverains et les citoyens sont de plus en plus inquiets ou en colère, pétitionnent et multiplient les recours en justice car les décisions prennent du temps et traînent en longueur, et certains choix, notamment du côté de la place de la République suscitent l'inquiétude:

Il paraît, en effet, illusoire, sinon naïf d'abandonner à un promoteur privé commercial la lourde responsabilité de restituer un 4ème côté d'architecture sur une ancienne place royale mutilée en 1944 car cette responsabilité va retomber sur les frêles épaules de l'Architecte de Bâtiments de France local qui n'a pas récemment brillé pour la pertinence de ses choix ou pour son engagement en faveur d'un patrimoine architectural caennais qui a eu le bon goût de survivre aux bombes de 1944 ou aux démolitions engendrées par la modernisation urbaine des années qui ont suivi la Libération.

Bref, les articles de presse et les images du dossier qui suit démontreront, une fois encore, qu'il y a toujours une belle distance entre la coupe et les lèvres, entre les discours et la réalité!


 

1) Le patrimoine authentiquement lié au souvenir de la Résitance et de la Libération de 1944 toujours présent en ville est menacé par l'effet "Mémorial": on détruit, on met une plaque souvenir et si vous voulez en savoir davantage allez visiter le Mémorial! La leçon des destructions massives du promoteur Eiffage (juin 2010) au coeur du site historique de l'ancien hôpital du Bon Sauveur qui avait abrité l'îlot sanitaire protégeant les populations civiles des bombardements de juin 1944 n'a pas été retenue:

Voir, par exemple, notre précédent billet en avril 2016:

http://normandie.canalblog.com/archives/2016/04/28/33732688.html

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Un nouveau site de la Libération et de la Résistance est menacé. L'ancien bâtiment de la DDE (un immeuble du début du XXe siècle) qui avait abrité le QG de la Résistance caennaise avant 1944 appartenait à une société financière norvégienne qui l'a revendu à un promoteur: il doit être détruit!

Caen_pont_de_la_fonderie_1

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2) Place de la République: le maire Joël BRUNEAU tient beaucoup à son idée de halle commerciale dédiée à la qualité agro-alimentaire normande et nous serons le dernier à contester la pertinence de cette belle ambition pour Caen et la Normandie. Mais nous craignons, tout simplement, qu'un enfer ne soit toujours pavé de bonnes intentions. Comme nous l'avons déjà écrit ici d'ailleurs:

http://normandie.canalblog.com/archives/2016/04/10/33644921.html

La place de la République à la fin des années 1960:

place_de_la_R_publique_Caen_avant_1970

Faute de pouvoir se donner réellement les moyens d'un vrai programme d'architecture (parce qu'il faudrait le financer), nous avons suggéré à la municipalité la fusion des deux espaces publics actuels en un seul pour créer le grand parc public qui manque dans le centre ville de Caen. Nous avons aussi écrit au DRAC de Normandie pour l'alerter sur le fait que la maîtrise d'usage et l'appel d'offres prévus n'étaient pas adaptés à l'ampleur de l'enjeu de reconstruire à l'emplacement d'un monument public majeur détruit en 1944: remplacer l'ancien hôtel de ville par une halle commerciale ce n'est symboliquement pas rien! Et une période d'appel d'offres ouverte en mars et close à la mi-juin 2016 ça fait un peu court... Non?

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Le monument public disparu en 1944 revit virtuellement grâce à l'association CADOMUS...

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http://www.cadomus.org/

Relire, ci-après, le texte de cette lettre qui n'a toujours pas reçu de réponse confirmant ainsi le mépris de la haute fonction publique de ce pays d'ancien régime pour les citoyens qui osent s'occuper des affaires dites "publiques". Car, trop souvent, cette soi-disant haute fonction publique attend que des citoyens "lanceurs d'alerte" ou des associations loi 1901 prennent leurs responsabilités pour que l'intérêt général soit défendu!

lettre_au_DRAC_Place_de_la_R_publique

Mais comme le veut une tradition politique française étrange, l'élu local dialogue avec les habitants mais prend bien soin de ne pas les écouter: l'obstination confondue avec la volonté politique voilà une erreur souvent commise. Va-t-on en avoir une nouvelle illustration à Caen?

caen_place_de_la_r_publique

3) Le bombardement de Caen se poursuit, 70 ans après: faute d'avoir pu mettre les outils juridiques nécessaires en place pour cadrer l'usage d'un PLU favorisant beaucoup trop le bétonage dans le but d'éviter la baisse du nombre d'habitants dans la commune, la moindre friche d'importance est convoitée par des promoteurs qui n'ont cure de l'idée saugrenue de préserver, de valoriser ou de transformer les architectures existantes: il faut, au contraire, tout raser pour construire des cubes rationalisant toutes les contraintes de l'espace disponible pour faire le maximum de mètres carrés, l'ABF du Calvados se contentant d'arbitrer la couleur des futurs enduits ou la forme des futurs balcons... Dans la perspective future des AVAP qui va siffler la fin de la récréation caennaise pour les promoteurs, ces derniers sont tentés de faire pression actuellement sur la municipalité afin que tous les permis de démolir et de construire soient instruits avant l'arrivée des AVAP fin 2017.

La fin du château de l'avenue de Creully à Caen

http://www.tendanceouest.com/actualite-135573-la-fin-du-chateau-de-avenue-de-creully-a-caen.html

Le dossier de la villa "Démogé" (1870) de l'avenue de Creully est symbolique. Le permis de construire délivré par la ville sous l'ancienne mandature au profit du groupe Bouygues, fait actuellement l'objet d'un recours en appel devant le TA de Nantes.

C'est la raison pour laquelle, une pétition exige qu'un MORATOIRE sur la délivrance des permis soit, de fait, appliqué par la municipalité jusqu'à la mise en place effective des AVAP.

Pour signer cette pétition c'est par ici:

https://www.change.org/p/au-maire-et-pr%C3%A9sident-de-l-agglom%C3%A9ration-de-caen-normandie-caen-1944-2016-le-bombardement-%C3%A7a-suffit

4) Le château de Caen est, avec les deux abbayes mausolées pour Guillaume et Mathilde, le monument le plus emblématique de la ville, surgi des ruines en 1944; restauré et valorisé jusqu'à un certain point car ce grand espace public au coeur même de la ville est traité avec un manque de soin, de rigueur, d'ambition et de cohérence indigne de ce haut lieu de l'Histoire caennaise et normande!

Non pas qu'il n'y soit rien fait ou présenté... Bien au contraire et c'est pire: c'est l'empilement de diverses initiatives non coordonnées entre elles destinées à remplir un grand vide autant physique (l'absence du donjon rasé depuis les années 1840) que conceptuel (absence d'une muséo-graphie mettant puissamment en valeur l'épopée européenne anglo-normande ou, plus modestement, l'histoire du site ou de la ville de Caen).

Le château de Guillaume Le Conquérant défiguré...

Faute d'avoir un conservateur en chef du château de Caen (comme autrefois, il y avait là un gouverneur), l'enceinte du château de Caen est devenue une sorte de bric à brac pour parquer sa voiture, semer de l'art "comptant pour rien", pour abriter deux musées qui s'ignorent et qui s'accordent pour laisser la splendide salle de l'Echiquier toujours vide ou presque!

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L'état actuel de l'enceinte du château de Caen illustre à elle seule le paradoxe caennais:

Une présence patrimoniale historique, monumentale par son évidence qui fait l'objet des restaurations nécessaires et indispensables...

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Le rempart Nord-Ouest qui a gardé son architecture authentique du XI et XIIe siècle a été superbement restauré.

... Mais à l'intérieur de l'enceinte, l'espace historique est défiguré!

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Défiguré par les intrusions incongrues de l'art "comptant pour rien"...

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L'inévitable concours d'armures automobiles en rien médiévales... parquées devant ce qui fut le donjon en attendant le prochain tournoi!

chateau de Caen défiguré 2

Et last but not least...

Saluons la courageuse et militante installation d'une nouvelle oeuvre d'art "temporain" pour célébrer la haute présence du seigneur duc Guillaume de Normandie, roi d'Angleterre au coeur de son château, la mairie réalisant ainsi de façon audacieuse et courageuse la belle promesse de créer enfin une statue en hommage à celui qui a fondé la ville il y a plus de 9 siècles!

En effet, l'actuelle municipalité a décidé d'enrichir le fameux "parc de sculptures" voulu dans l'enceinte du château par Brigitte Lebrethon, l'ancien maire qui n'aimait pas les statues équestres...

Les images suivantes vous permettront d'apprécier la beauté radicale de la nouvelle oeuvre d'art dédiée à Guillaume et la façon harmonieuse finalement avec laquelle elle s'insère dans le paysage monumental du château et de la ville de Caen: il faut toujours voir le bon côté des choses n'est-ce pas?

château défiguré 4

château défiguré 5

château défiguré 6

Monument Guillaume Le Conquérant

Le monument dédié à la mémoire de Guillaume le Conquérant dialogue avec intensité signifiante avec la flèche de l'église Saint Pierre:

Ce totem en forme de potence symbolise la résistance à l'oppression... Un hommage aux Saxons d'Harold Godwinson, le vaincu de l'Histoire? Quant à la caméra de vidéo surveillance, elle symbolise la volonté de contrôle total du prince sur son territoire qui se manifestera avec l'entreprise extraordinaire du Domesday Book à la fin du règne du duc roi...

Hommage à Guillaume le Conquérant

Dernière vision du Monument au Conquérant dans le soleil couchant, avec au premier plan, l'hommage lige de la noblesse saxonne vaincue.

Cette installation stimulante et superbe d'art temporain signée d'un collectif de plasticiens qui souhaite garder l'anonymat devrait rester en place tout l'été dans le château de Caen dans le cadre des commémorations du 950ème anniversaire de la bataille d'Hastings.

PS: Les images ci-dessus ne sont pas celles du FRAC Normandie...