Du 10 au 12 août 2016 votre serviteur était en excursion à Guernesey, la perle des îles anglo-normandes et plus globalement d'un archipel situé au large des côtes du Cotentin normand et qui constitue notre premier outremer... le second étant l'Angleterre.

Permettez moi que soit citée de façon exhaustive cette magnifique liste à la Prévert (qui aimait la Hague) de toutes ces îles de "l'archipel normand", comme il faudrait à nouveau dire, au large de nos côtes qui forment comme une troupe suivant, du Sud vers le Nord Est, le saint patron de la Normandie, l'archange Michel qui veille depuis le haut de son Mont récemment redevenu une île...

Le Mont St Michel, Tombelaine, les îles Chausey, la Maîtresse île des Minquiers, Jersey, Les Ecréhous, Lihou, Guernesey, Herm, Jethou, Brecqhou, Sercq, Aurigny, Burhou, Les Casquets, Tatihou, îles Saint Marcouf...

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Ces îles, à commencer par les Etats et Bailliages de Jersey, Guernesey, Aurigny et seigneurie de Sercq, derniers vestiges des institutions de l'ancienne "double monarchie" royale et ducale de Normandie et d'Angleterre (1066 - 1204) sont essentielles pour une identité régionale normande qui a la chance, sinon le luxe extraordinaire, de se prévaloir non pas d'une banale identité ethno-linguistique communautaire particulière mais d'une identité profondément politique fondée sur un héritage juridique, institutionnel, pour ne pas dire un universel civilisationnel insigne...

Et quel héritage!

Nous qui pensions avoir fait à peu près le tour de la riche et profuse matière normande depuis 2004, depuis que nous militons pour le retour à l'unité normande, nous ne pensions pas faire, à l'occasion de cette visite dans les îles, une telle découverte sur le patrimoine normand qui est comme l'un de ces énormes icebergs qui cachent l'essentiel sous les eaux auxquelles nous sommes habitués...

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http://www.ccic-cerisy.asso.fr/normandieconst06.html

Cette découverte la voici:

Dans la seconde moitié du XIIe siècle, à partir du socle remarquable pour l'époque de la grande coutume de Normandie, premier droit écrit dans l'histoire de l'Europe occidentale, se met en place autour de l'institution de l'Echiquier commun à la Normandie et à l'Angleterre (avec un pôle à Caen et un autre à Londres) tous les éléments d'un véritable et authentique Etat de droit au sens moderne du mot avec cette idée fondamentale et extraordinaire pour sa modernité en plein "Moyen-âge" que dans le domaine anglo-normand, le souverain "duc et roi" est soumis à une loi qui avait déjà tous les caractères d'un "bloc constitutionnel" moderne: droit privé, droit public, loi fondamentale, contrôle de légalité du pouvoir exécutif, procédures fiables et régulières notamment pour la perception des impôts, la garantie de l'ordre public et des personnes privées et de leurs biens...

Bref! un véritable "Etat de droit" auquel les Anglais vont montrer un fort attachement en 1215 quand ils imposèrent la "Grande charte" à un Jean Sans Terre qui voulait faire comme son ennemi français capétien: un arbitraire fiscal pour payer les dettes d'un Etat en guerre...

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 http://normandie.canalblog.com/archives/2015/01/04/31254610.html

Même chose cent ans plus tard en 1315 quand les Normands réclameront avec une "Charte aux Normands" octroyée par le roi Louis X le Hutin pour la garantie que l'arbitraire légal du pouvoir capétien et parisien n'aura pas cours au moins en Normandie au nom d'un passé juridique et institutionnel prestigieux... Et c'est ainsi que dans cette fameuse charte aux Normands on trouvera une limitation de l'usage de la torture pour ne pas dire son interdiction en Normandie ou encore une réglementation des frais de justice et d'avocat en fonction de la fortune des justiciables! Choses qui existaient déjà en Normandie dès le XIIe siècle suite aux réformes conduites après 1154 par Henri II Plantagenêt.

Pour dire les choses simplement:

Depuis le XIIe siècle, en Normandie et en Angleterre, la tradition commencée par les ducs souverains chrétiens depuis le baptême de Rollon en la cathédrale de Rouen est que le pouvoir exécutif est au service d'une loi qui lui est supérieure et qui garantie la paix: cette loi ayant ses institutions propres autonomes sinon indépendantes du pouvoir exécutif (grande coutume de Normandie, Echiquier...). On pourra, d'ailleurs, fêter l'an prochain le 970ème anniversaire du concile de Caen réuni en 1047 après la victoire de Val-es-Dunes qui fera de la "paix de Dieu" la "paix du duc", d'un souverain normand dont la légitimité principale sera de préserver et de garantir la paix publique pour les personnes et les biens... contre les rapines, et les violences des "guerres privées" menées depuis des "châteaux adultérins".

Ailleurs et pendant longtemps (on peut même dire que ça continue jusqu'au XXIe siècle y compris en France), c'est le contraire: la loi et ses institutions sont au service du pouvoir exécutif et dès lors que ce dernier se pare de la légitimité de servir l'intérêt général (souvent confondu avec la raison d'état) la loi n'est qu'un moyen de l'action politique parmi les autres, autrement dit, un instrument du despotisme car le souverain, à l'image des anciens empereurs de Rome serait la source même de la loi, idée méprisable et scandaleuse pour les Normands, ce peuple de ... juristes!

Et ils n'auront de cesse de protester contre toutes les attaques de l'arbitraire monarchique du centralisme français qui méprise jusqu'à aujourd'hui l'idée pourtant simple qu'on ne doit pas faire de politique politicienne ou régler ses fins de mois difficiles en manipulant la loi commune au seul avantage de celui qui en aurait seul le pouvoir.

En Normandie et en Angleterre, malheur au duc-roi qui osa toucher à la règle du jeu: Henri II en fera douleureusement les frais après l'assassinat de Thomas Becket! En France, de Philippe Auguste à Nicolas Sarkozy, on n'a eu de cesse de glorifier le souverain qui piétine la loi au nom de l'efficacité de l'action politique!

C'est à l'aune de cette évidence qu'il faut lire cet extraordinaire "Manifeste aux Normands" publié et diffusé anonymement en 1771 à Rouen pour protester contre l'excès de zèle centralisateur et despotique de la réforme administrative du ministre Maupéou sous Louis XV qui proposait déjà la division définitive entre Haute et Basse Normandie et le rattachement de la Haute Normandie au ressort judiciaire de Paris en détruisant le Parlement de Rouen, héritier de l'Echiquier ducal depuis 1499.

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Ce manifeste d'un Normand réclamant l'indépendance de la Normandie en raison du viol par le pouvoir central français de principes juridiques fondamentaux est maintenant considéré par les spécialistes comme l'un des tous premières manifestations de l'esprit constitutionnaliste en France...


 Après ce long détour dans ce qu'il faut dorénavant considérer comme le "saint des saints" d'une identité normande originale, revenons à Guernesey où nous étions donc en vacances et qui fut pour nous l’occasion d’avoir l’honneur de rencontrer et de saluer, vendredi 12 août 2016, par l’entremise Sophie Poirey, chargée d'un cours unique au monde de droit normand dispensé par l'université de Caen, le bailli de l'île, l'honorable Sir Richard Collas qui a été nommé depuis quatre ans par la Reine d'Angleterre (toujours saluée comme "duc de Normandie" dans les îles même si le souverain anglais a officiellement renoncé au titre de "duc de Normandie" au Traité de Paris de 1259) et qui doit prochainement être fait docteur "honoris causa" par l'université de Caen pour son engagement en faveur des liens culturels historiques entre Guernesey et l’université normande.

Nous remercions beaucoup le bailli ainsi que son secrétaire Monsieur David Robillard de nous avoir montré la Cour royale de Guernesey, véritable maison commune de l’île où tiennent leurs réunions l’assemblée des Etats, le gouvernement de l’île avec son premier ministre élu depuis 2002 ainsi que la cour de justice présidée par Monsieur le bailli, premier magistrat de l’île qui préside aussi l’assemblée des Etats en tant que garant de la légalité des débats et des décisions prises et en tant que gardien d’un patrimoine institutionnel et juridique ancestral fondé sur le droit normand toujours en application dans l’île.

http://www.guernseyroyalcourt.gg/article/1628/Royal-Court-Home-Page

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Sir Richard Collas, dernier bailli de Guernesey sur une liste ancestrale remontant au... XIIIe siècle!

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 Sophie Poirey, universitaire spécialisée dans l'histoire du droit et chargée d'un cours unique au monde de droit normand au sein de l'office universitaire d'études normandes de l'université de Caen.

Après avoir visité les grandes salles officielles de l'étage, nous sommes descendus dans les sous-sols où le bailli et son secrétaire se sont faits une joie de tirer devant nous les grands tiroirs de bois du chartrier dans lequel sont conservées toutes les précieuses chartes royales de confirmation des droits et libertés particulières des îles par les différents souverains anglais et britanniques depuis la fin du XIVe siècle...

http://www.guernseyroyalcourt.gg/article/1652/Royal-Charters-of-Guernsey

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cour royale

 La grande salle où se réunit l'assemblée des Etats de Guernesey...

Cour royale fauteuil du bailli

Assemblée toujours présidée par "Monsieur le bailli" premier magistrat de l'île avec à gauche du grand fauteuil... une chaise pour le lieutenant-gouverneur représentant la Reine et à droite... une chaise pour le Premier ministre chef du gouvernement de l'île.

Dieu est mon droit

 Au dessus du fauteuil de "Monsieur le bailli" trônent les armoiries du Royaume-uni avec les trois cats normano-angevins d'Angleterre...

Devant me rendre rapidement vers la gare maritime pour reprendre le "Victor Hugo" vers la Normandie française, nous avons terminé nos échanges chaleureux sur des considérations concernant le rôle symbolique de la cathédrale de Coutances à savoir celui d'être un phare spirituel mais aussi d'architecture pour les îliens jusqu'à l'arrivée de la réforme anglicane en 1568 et le rattachement des paroisses des bailliages de Jersey et de Guernesey au diocèse anglais de Winchester... Cette conversation a beaucoup intéressé sir Richard Collas qui, pour finir, nous a montré la paire d'éperons d'or que le bailli doit présenter au souverain britannique lors d'une première visite dans l'île.

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La cathédrale de Coutances et sa tour lanterne visible de la mer et dont le second étage pouvait servir de phare symbolique pour les îles...

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L'église de Saint Pierre port ou celle de la paroisse du Castel dans le centre de l'île de Guernesey sont identiques à celles du Cotentin: la première ressemble à celle de Granville, la seconde a un clocher identique à celui de l'église de Quettreville sur Sienne, non loin de Coutances.

Ce lien culturel ancien et fort entre la Normandie et les îles a été, bien entendu, perçu et célébré comme il se doit par Victor Hugo:

travailleurs de la mer

http://culturebox.francetvinfo.fr/expositions/sculpture/depuis-un-siecle-guernesey-honore-la-memoire-de-victor-hugo-159479


 

Guernesey et les îles, un enjeu identitaire important pour l’avenir de la Normandie

Notre visite se place dans un contexte très évolutif pour les îles "anglo-normandes"mais aussi pour notre Normandie continentale française qui vient de retrouver son unité.

Le poids de la finance internationale, la montée en puissance du nouveau pouvoir du Premier ministre (depuis 2002) avec sa légitimité démocratique (un gouvernement avec une majorité et une minorité dans une assemblée des Etats élue par les habitants) et la tutelle britannique représentée par un lieutenant-gouverneur nommé par Londres font que l'ancestrale autorité du bailli, n’est plus la seule.

Et la décision du Brexit ne fait qu'aggraver cette incertitude: la finance pourrait bien fuir ailleurs, sur des îles plus intéressantes de son archipel mondial dans le cas où les banques de la City de Londres, perdant leur "permis européen", seraient tentées de se délocaliser directement sur le continent européen : dans ce nouveau contexte,  la Normandie continentale française redevient pour les îles un recours sinon une certitude.

En effet, il est hautement stratégique pour le rayonnement et l'attractivité de la Normandie continentale française nouvellement réunifiée de reprendre pied sur les îles de son archipel par le travail d'un véritable soft power institutionnel, culturel, économique... affectif envers nos cousins normands de l'outremer dont les plus lucides, (et on les trouvera à Guernesey) ont bien compris que l'avenir des îles passera par le renforcement de leurs liens de civilisation avec la Normandie.

Aussi dans cette perspective et alors que Hervé Morin doit prochainement se rendre dans les îles, nous faisons les deux grandes propositions suivantes :

1° Le classement au patrimoine immatériel de l'Humanité de l'UNESCO du droit normand:

Cette idée que nous avions déjà ici même défendue est prise très au sérieux dans les îles et le dossier est à l’étude. Le droit normand, qui est le berceau le plus ancien de l’idée moderne d’état de droit et qui demeure une institution juridique vivante, notamment à Guenesey, mérite cet honneur qui pourrait être considéré comme la charte de confirmation de ce patrimoine insigne pour le XXIe siècle…

http://normandie.canalblog.com/archives/2015/06/29/32290064.html

2° Le renforcement de tous liens économiques et culturels entre la Normandie et les îles:

Une maison de la Manche et de la Normandie existe déjà à Saint Hélier à Jersey. Nous proposons d’en créer une aussi à Guernesey mais surtout de créer une maison des îles à Caen avec une chambre de commerce spécifique Normandie/ Iles anglo-normandes. Il serait possible de créer une antenne universitaire dans les îles puisque les jeunes îliens doivent s’exiler en Angleterre pour poursuivre leurs études. Enfin, l'un des gros dossiers qui serait à mettre en oeuvre est la création d’une ligne de ferry régulière pour le fret et les automobiles depuis le port de Cherbourg puisque les îles anglo-normandes pour le gros fret ne sont desservies que par l'Angleterre ou le port de... Saint Malo!