Alors que la valorisation du patrimoine historique et architectural est mise au coeur des stratégies d'attractivité urbaines et territoriales, notamment en Normandie qui ambitionne d'être, à juste titre, LA région française du patrimoine historique, la question lancinante se pose à Caen de refermer symboliquement la période héritée de l'Après Guerre en bâtissant quelque chose de neuf sur la parcelle autrefois occupée par l'hôtel de ville, ancien séminaire des Eudistes, totalement détruit dans la tragédie de l'été 1944.

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Reconstitution du monument disparu par numérisation proposée par l'association Cadomus: l'ancien hôtel de ville occupait le 4ème côté d'une ancienne place royale, carrée à l'architecture régulière et ordonnée.

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La place est demeurée amputée de son 4ème côté depuis l'échec d'une tentative de reconstruire in situ un hôtel de ville en 1950. Sur l'Etoile de Normandie, nous avions déjà posé l'ensemble de la problématique de ce dossier très symbolique pour l'avenir de Caen:

http://normandie.canalblog.com/archives/2016/04/10/33644921.html

Au printemps 2016 on apprend que la mairie veut bâtir sur la parcelle disponible et appartenant au domaine public depuis... 1792:

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Début juillet les deux derniers projets d'architecture en lice étaient choisis à l'occasion de la réunion d'une commission "élargie" à laquelle Monsieur l'Architecte des Bâtiments de France du Calvados n'a pas cru bon devoir venir...

Le 26 septembre 2016, on apprenait enfin, le nom de l'architecte lauréat: le cabinet Jean-Paul Viguier dessinant un centre commercial pour le compte d'un pool d'investisseurs caennais (le groupe SEDELKA / JEL).

Force est de constater qu'une fois de plus, la modernité architecturale ne saurait exister qu'en opposition frontale avec le patrimoine architectural historique, identitaire (la pierre de Caen) environnant au lieu de proposer quelque chose de plus intéressant mais aussi de plus exigeant à savoir: s'inspirer de la structure de l'architecture ancienne encore en place de cette place publique pour, à la fois, éviter un pastiche historiciste sans intérêt et permettre une cohérence et une harmonie que le projet présenté n'assume en rien. Bien au contraire!

 Vue aérienne de la place de la République. ©JEAN-PAUL VIGUIER ET ASSOCIES

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En conséquence de ce mépris des réalités élémentaires de la conception architecturale d'une place publique régulière où c'est à la place de commander l'architecture des bâtiments alentour et non l'inverse, nous avons écrit et diffusé la réflexion suivante:

REFLEXIONS sur l’avenir de la place de la République de Caen après la présentation du projet du cabinet Viguier pour SEDELKA-EUROPROM- JEL (mercredi 12 octobre, hôtel de ville)


Caen, le 13 octobre 2016

Le problème principal que pose ce projet c’est qu’on refuse de penser l’architecture de la place de la République de façon globale et harmonieuse: s’agit-il d’adapter un projet immobilier commercial à l’architecture de la place qui existe encore ou s’agit-il d’adapter ce qui reste de la place de la République amputée de son 4ème côté à l’architecture contemporaine de rupture posée comme un ovni sur le bout manquant ?

Depuis des mois je ne cesse d’alerter la mairie qui exerce sa maîtrise d’ouvrage sur le problème essentiel qu’il aurait peut-être d’abord fallu penser l’architecture de la place dans sa globalité (avec un programme précis, un plan directeur) pour ensuite insérer dans cette cohérence d’ensemble préalable le projet commercial (de qualité et fort intéressant par ailleurs) qui vient de nous être présenté. C’est là l’enjeu principal mais la balle est surtout dans le camp d’un service public de l’architecture et du patrimoine qui est plutôt aux abonnés absents sur un dossier pourtant d’importance nationale : ce n’est pas tous les jours que l’on redessine une place publique centrale historique dans une ville en France.

Le projet présenté va donc devoir évoluer tant sur la façade principale sur la place que sur la place elle-même : sur ce dernier point, Mme De La Provôté, adjointe au maire de Caen pour l’urbanisme, a fait savoir qu’une étude spécifique avec un paysagiste sera proposée ainsi qu’une consultation des habitants riverains et usagers des lieux. Quant au premier, plus délicat et sensible, il faudrait d’urgence une reprise en main à un niveau supérieur dans la hiérarchie du ministère de la Culture : pourquoi ne pas confier le suivi d’un tel dossier à Monsieur l’inspecteur régional des Monuments Historiques pour que l’esprit des lieux soit mieux valorisé et préservé ?

Ainsi, alors que l’idée de créer un jardin suspendu sur la terrasse en belvédère sur la ville est excellente (par pitié ! qu’on cesse d’appeler ça un « roof top! ») autant on regrettera cette défiance pour la pierre de taille surtout à Caen où elle est pourtant reine !

Toujours cette impitoyable police de la pensée moderniste qui avait fait dire en 2013 à un certain Rudy Ricciotti que le « salafisme » sévissait aussi dans l’architecture contemporaine.

De même, il faudrait éviter le « retour des jardins à la française » alors que s’en inspirer permettrait de dégager les façades et de rétablir l’indispensable théâtre urbain d’une vraie place publique entre le décor horizontal végétal ou sculptural et le décor vertical de l’architecture.

C’est pourquoi, tout en gardant la structure générale du projet proposé par le cabinet Viguier (les deux bâtiments, la transparence, l’atrium central, la double peau arborée et le belvédère en terrasse), on pourrait poser ce bâtiment sur une embase en béton brut réalisée avec de la poudre de pierre de Caen de la hauteur d’un rez- de chaussée et d’un entre-sol avec toutes les ouvertures nécessaires pour entrer dans le bâtiment : ce soubassement en « béton de Caen » (à l’instar de ce qui fut souvent réalisé lors de la Reconstruction), permettrait de rétablir une continuité visuelle avec les trois côtés subsistants de la place tout en mettant davantage en valeur l’architecture aérienne proposée au-dessus par un effet évident de contraste (comme si une sculpture était posée sur un socle).

En outre, les éléments géométriques de la double peau proposée par Viguier pourraient être distribués sur la façade selon un module rythmé dont l’espacement pourrait s’inspirer des travées de fenêtres observées sur les trois alignements de façades anciennes subsistant encore sur la place de la République. Enfin, les hauteurs des niveaux intérieurs du nouveau bâtiment pourraient s’inspirer des niveaux observables dans les immeubles alentour :

Soyons clairs ! Nous n’exigeons pas de réaliser un pastiche décoratif mais que la nouvelle architecture proposée fasse preuve de la vraie sagesse qui consisterait à reprendre quelques éléments structurels de l’ancienne.

Quant à la place, il serait souhaitable d’en souligner le carré par les quatre promenades d’un cloître de verdure avec des charmilles taillées pas trop hautes pour ne pas masquer les façades, de recréer un grand tapis vert engazonné central où l’on pourrait venir s’asseoir où l’on voudrait (à l’instar d’une petite prairie centrale ou d’un « plain » comme on dit en Normandie) avec, dans l’axe central, un miroir d’eau qui nous conduirait vers l’atrium intérieur du futur centre commercial. De chaque côté de ce miroir d’eau on pourrait disposer des orangers et autres plantations en caisse (à remiser à l’intérieur du centre commercial en hiver servant ainsi d’orangerie) et implanter le long de ce parcours des sculptures de style contemporain pour créer une déambulation : il faut surtout éviter que la place ne soit traitée comme un square (comme elle le fut de 1880 à 1944 voire jusqu’à aujourd’hui) c’est-à-dire, comme un espace séparé entouré d’une clôture et trop subdivisé ou trop encombré : il faut pouvoir embrasser d’un seul coup d’oeil l’unité d’un lieu.

Enfin, dans l’atrium intérieur du futur centre commercial on pourrait y installer la statuaire publique de l’ancien hôtel de ville détruit en 1944 dont de nombreux et beaux vestiges sont remisés dans un dépôt lapidaire ainsi qu’un petit espace mémorial dédié au souvenir eudiste : s’il s’agit aussi d’attirer les touristes, rappelons que Saint Jean Eudes est le second saint normand le plus connu dans le Monde après Sainte Thérèse de Lisieux.

Voilà pour ces quelques propositions qui me paraissent être de bon sens et qui permettraient à l’actuelle proposition d’être une totale réussite.

Philippe CLERIS
SPPEF Caen (Calvados)

Voir aussi nos analyses proposées dans la presse locale:

http://www.libertebonhomme.fr/2016/10/07/entretien-philippe-cleris-veut-creer-une-association-de-defense-du-patrimoine-caennais/

Voir le compte-rendu du conseil municipal de Caen du 17 octobre 2016 où il ne fut guère question de l'architecture et du patrimoine caennais... comme d'habitude!

http://www.ouest-france.fr/normandie/caen-14000/caen-le-projet-republique-au-conseil-municipal-ce-lundi-direct-4565866

Une pétition contre ce projet architecturalement absurde vient d'être mise en ligne sur Change.org: on vous invite à la signer!

https://www.change.org/p/xavier-lecoutour-unicaen-fr-place-de-la-r%C3%A9publique-non-%C3%A0-la-confiscation-priv%C3%A9e-de-notre-bien-public-d0998505-4092-456a-b287-fc64b7856946?recruiter=51688769&utm_source=share_petition&utm_medium=email&utm_campaign=share_email_responsive

 Par ailleurs, nous vous proposons de découvrir un dessin que nous avons réalisé à partir du projet proposé qui pourrait assurer une meilleure inserstion de la modernité architecturale sur le site par le respect des structures architecturales déjà présentes autour de la place:

projet structural place de la République CaenPrincipes:

1) Respect d'une cohérence visuelle continue sur les quatre façades encadrant la place, ambiance "pierre de Caen" pour le rez-de- chaussée: pour le nouveau bâtiment on pourrait opter pour un béton brut réalisé avec de la poudre de pierre de Caen (comme ce fut déjà pratiqué pendant la Reconstruction)

2) Respect d'un rythme de façade reprenant la travée d'une fenêtre classique en hauteur et en largeur.

3) Unité visuelle des sols d'un mur à l'autre en supprimant chaussées et trottoirs (place entièrement piétonne)

4) Restitution du carré de l'ancienne place royale par un cloître de charmilles taillées avec une promenade ombragée sous une voûte de feuillages.

5) Grand espace central vide sous la forme d'un tapis vert engazonné (un "plain" comme on dit en Normandie) où l'on peut s'asseoir où l'on veut traversé d'une allée en diagonale et d'un miroir d'eau dans l'axe principal.