Dans les métiers portuaires, le pilote joue un rôle essentiel puisqu'il doit se substituer au commandant du navire pour mener le bâtiment de la haute mer jusqu'à quai. On dit d'ailleurs que les pilotes de Seine sont les plus expérimentés du Monde car ils leur faut mener des grands navires hauturiers de plusieurs milliers de tonnes jusqu'au port de Rouen situé à près de 120 km à l'intérieur des terres: piloter un navire de haute mer dans la baie, l'estuaire de la Seine voire sur la Seine elle-même vous donne largement le droit de piloter des navires dans le monde entier!

Pilotage de la Seine

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http://www.pilote-seine.fr/

Mais, une fois de plus, on tombe sur un paradoxe normand... Et comme tous les paradoxes normands, il est monumental. Alors que nous avons ici l'une des meilleures stations de pilotage du Monde (voire la meilleure...) le pilotage politique et administratif de la baie et de l'estuaire de la Seine laisse à désirer: face à des enjeux très contradictoires, des rivalités ancestrales aussi, ou des initiatives prometteuses mais freinées par de vains combats d'arrière-garde, on doit faire le constat qu'au coeur de l'enjeu le plus essentiel, le plus stratégique pour l'avenir même d'une Normandie qui vient, enfin de recouvrer son unité et sa personnalité politique, il n'y a pas de pilote normand.

Pour quelles raisons?

1) La division normande et le localisme des collectivités territoriales normandes sur les deux rives du fleuve, de l'estuaire et de la baie de la Seine, notre mer intérieure normande, a laissé le champ libre à l'Etat central et à ses haut-fonctionnaires pour organiser les activités de plus en plus complexes de cet espace qui présente un intérêt national pour la France puisqu'il s'agit de la bouche maritime de Paris: Dans le cadre d'un schéma de développement et d'aménagement de la Vallée de la Seine (1965) puis dans le cadre d'une Directive Territoriale d'Aménagement, l'Etat aménageur avait pris puissamment les choses en main face à des pouvoirs locaux normands impuissants, méfiants et divisés entre eux. S'en est suivi une véritable confiscation de cet espace essentiel, avec des initiatives brutales pour la qualité même de cet espace normand destiné à n'être que l'armoire technique classée SEVESO de la région parisienne. Avec la crise des années 1970 suscitant l'abandon des projets pharaoniques des années 1960 (avec la transformation de Rouen en banlieue industrialo-portuaire), la création du parc naturel des boucles de la Seine normande et la préservation du marais Vernier, les Normands, 40 années après les bombes de 1944, ont échappé de peu à un nouveau désastre!

Avec la réunification de la Normandie, c'est au conseil régional de Normandie de reprendre la main pour piloter de façon cohérente cet espace de la baie et de l'estuaire de la Seine, espace si essentiel à l'avenir de notre région car la tentation du surplomb jacobin et parisien est toujours prégnante pour subordonner la Normandie utile de la vallée de la Seine pour le seul profit de la région parisienne:

Du cauchemar "Seine Métropole" d'Antoine GRUMBACH (2009) à l'actuel Schéma stratégique de développement de la Vallée de la Seine PHILIZOT-VALLS (2014), l'autonomie de la Normandie est toujours contestée... à Paris!

2) Il y a eu pendant quarante ans la division entre Haute et Basse Normandie générée par le clochemerle pour la capitale régionale entre Caen et Rouen. Depuis 2016, la Normandie est réunifiée et les rôles ont été répartis également entre l'ainée et la cadette... Mais il y a, hélas, pire: la rivalité entre Rouen et Le Havre qui porte sur l'enjeu plus essentiel encore de la question maritime et portuaire. Rivalité entre un port de fond d'estuaire et un port de haute mer qui a pesé et pèse certainement encore sur les arbitrages politiques qui président à un aménagement cohérent de l'estuaire normand autour de la question essentielle d'un franchissement de la Seine en amont du port du Havre et donc, par conséquent, en aval du port de Rouen qui ne doit ni gêner le trafic maritime ni concurrencer les affaires du second par rapport au premier. On sait, par exemple, qu'à la fin du XIXe siècle, le projet d'un pont ferroviaire dans l'estuaire pour relier Le Havre à la rive du Pays d'Auge avait déjà excité la colère des Rouennais au point qu'une séparation du département de la Seine Inférieure (c'est le cas de le dire...) fut même envisagée! Les armateurs rouennais craignaient que leurs grands voiliers ne puissent passer sous le tablier du futur ouvrage. Aujourd'hui, on trouve, à juste titre, splendides, les images des grands voiliers de l'Armada passant sous le pont de... Normandie.

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On ne saurait expliquer autrement la différence d'équipement et d'aménagement de l'estuaire de la Seine entre sa rive havraise et sa rive augeronne (avec un foncier et un port de Honfleur faisant partie du domaine du Grand port maritime de Rouen) et il faudra attendre les années 1960 puis 1990 pour qu'à l'initiative puissante de la seule CCI du Havre, le problème du franchissement de l'estuaire soit provisoirement résolu avec les ponts autoroutiers toujours payants de Tancarville (1959) et de Normandie (1995) au risque d'enterrer (justement..) d'autres solutions de franchissement techniquement plus pertinentes et surtout moins coûteuses: un tunnel par caissons immergés au fond de la Seine, par exemple! Nous y reviendrons prochainement...

Cette rivalité ancestrale entre les ports de Rouen et du Havre s'illustre encore aujourd'hui, quoique bien dissimulée derrière le paravent du GIE HAROPA (faute d'avoir pu fusionner en un seul ces deux chiens de mer normands en faïence...) sur la question de l'entretien par dragage des chenaux d'accès, notamment celui de Rouen sachant que la question de l'entretien de ce chenal est vitale pour le dernier grand port maritime de fond d'estuaire d'Europe (avec Hambourg): cette affaire fait même son grand retour dans l'actualité régionale normande notamment sur le plan environnemental et financier car, rigueur oblige, l'Etat s'était défaussé sur les Grands Ports Maritimes de sa responsabilité d'assurer l'entretien et la sécurité des voies maritimes navigables.

Dans ce contexte financier et politique incertain, les Grands Ports Maritimes normands essayent d'intégrer, de plus en plus, les réalités environnementales présentes sur leur foncier ou celles de l'estuaire ou de la baie, notamment par des mesures compensatoires (ex: l'île reposoir aux oiseaux au large de Honfleur) mais l'impact négatif sur l'environnement des aménagements et des activités portuaires reste encore trop important...

3) L'environnement, justement, parlons-en! A cause de ce que nous avons relevé plus haut, l'estuaire normand serait l'un des plus pollué d'Europe avec celui de la Vistule. La Normandie à l'Ouest de Paris, signifie que nous sommes en aval de la pollution générée par une mégalopole de 12 millions d'habitants. Nous avons ici à gérer les contraintes de plus en plus contradictoires entre des espaces naturels résiduels à préserver, des espaces ruraux, urbains, résidentiels et des zones industrielles dangereuses (ex: raffineries) et des noeuds de communication importants (ponts, échangeurs autoroutiers, voies ferrées et bientôt des bases logistiques multi-modales). La gestion de cet espace consistant à concilier tous les inconciliables devient de plus en plus complexe et si quelques outils techniques, administratifs existent, l'outil de gestion principal le plus légitime, à savoir l'outil politique, n'existe toujours pas!

On sait bien que c'est par les urgences militantes de la question environnementale que les élus locaux en viennent à concevoir, petit à petit, la défense d'un intérêt général pour cet espace de l'estuaire normand: la moindre enquête d'utilité publique précédant un projet d'aménagement ou le commencement du début d'une prospective pour un aménagement futur (on pensera par exemple à un Schéma de cohérence territoriale attaqué devant la justice administrative par des militants écologistes) fait l'objet de sévères critiques ou d'une opposition frontale de la part des riverains faute d'une culture de la maîtrise d'usage démocratique qui reste méconnue dans une France encore trop centralisée, verticale et autoritaire. La question environnementale est donc perçue  comme une menace par des aménageurs (maîtrises d'oeuvre et d'ouvrage) qui voudraient encore aménager... en rond.

4) Politiquement, enfin, nous l'avons dit, la gouvernance de l'estuaire et de la baie de la Seine normande n'est toujours pas "réunifiée" au coeur d'une Normandie qui l'est enfin depuis près d'un an: cet espace maritime et terrestre de la baie et de l'estuaire de la Seine, pourtant borné par les agglomérations urbaines et portuaires de Caen, de Havre et de Rouen demeure largement impensé alors qu'il devrait être la raison d'être d'un pôle métropolitain commun pour coopérer, diriger, aménager, valoriser cet espace commun qui est le véritable coeur de la Normandie. Mais nous avons trois pôles ou trois tentatives de pôles au lieu de n'en faire qu'un seul et le pôle métropolitain de l'Estuaire lancé à l'initiative du Havre qui est pourtant géographiquement le plus légitime est précisément celui qui a été le plus contrarié dans son développement par l'alliance mesquine de la méfiance du maire de Honfleur (qui ne sait toujours pas nager) avec l'égoïsme rouennais méprisant d'un Laurent Fabius.


 La question de mettre la poussière sous le tapis, c'est à dire, trouver une nouvelle fosse sous-marine au large des côtes normandes où déposer les futurs sédiments qui seront retirés du fond du chenal d'accès au grand port maritime de Rouen fait l'actualité régionale normande dans le cadre d'une enquête d'utilité publique qui mobilise les populations riveraines, les élus concernés ainsi que les associations de défense de l'environnement.

http://www.normandie-actu.fr/le-port-de-rouen-veut-immerger-ses-sediments-au-large-de-deauville_234950/

http://france3-regions.francetvinfo.fr/basse-normandie/calvados/port-rouen-veut-deverser-ses-boues-au-large-cotes-du-calvados-1109125.html

http://www.paris-normandie.fr/breves/normandie/immersion-des-sediments-d-haropa-port-de-rouen-au-large-de-deauville-trouville--l-enquete-publique-est-ouverte-LA7112904#.WDXwKn0neM8

http://www.robindesbois.org/non-a-la-decharge-sous-marine-du-machu-50-millions-de-tonnes-dans-la-baie-de-seine-2/

La lettre que nous publions ci-dessous, est celle d'un homme inquiet, à savoir Georges Vincent, le président du  Propeller Club de Rouen, association de promotion du GPM de Rouen dans le cadre d'un réseau international de clubs portuaires: la problématique est clairement posée. Peut-être un peu trop: à lire Monsieur Vincent, il faudrait choisir entre la préservation de l'environnement sous-marin de la baie de la Seine et l'avenir du grand port maritime de Rouen.

N'y aurait-il pas d'autres perspectives? Et si cela était possible ce serait à une gouvernance politique, démocratique régionale de trouver d'autres solutions, de les proposer pour en débattre et pour les mettre en oeuvre: il y a un intérêt régional normand. Il faut donc un pilote normand.

GPMR 1

GPMR 2

GPMR 3