En forçant un peu le trait on pourrait résumer les effets de près de quarante années de "mondialisation néo-libérale" sur nos territoires de la façon suivante:

Plus j'habite dans une grande ville, plus je suis diplômé, plus je suis riche, plus je profite d'un travail stable et intéressant, plus je profite de la mondialisation et plus je vote en conséquence. A l'inverse, plus j'habite dans une petite ville ou à la campagne, plus je suis sans grande qualification ou faiblement diplômé, plus je suis pauvre, plus je subis la précarité ou le chômage, moins je profite de la mondialisation et plus je vote en conséquence.

Je sais, je sais... C'est caricatural mais il y a quelque chose de fondamentalement vrai dans ce constat qui est à l'origine du boulversement en cours de la sociologie politique à quelques semaines d'une élection présidentielle pour le moins extraordinaire.

En Normandie, ce constat en devient évident, voire brutal: prenons l'exemple du revenu médian mensuel qui est assez révélateur. Dans l'agglomération de Caen (notamment sa périphérie aisée du Nord Ouest), sur le littoral de la Côte Fleurie, dans le centre ville du Havre et sur la "côte" juste au dessus, dans l'agglomération de la métropole de Rouen, rive droite, le revenu médian mensuel sera supérieur ou égal à la moyenne nationale (circa 1600 euros par mois).

Mais si vous allez ailleurs, dans les quartiers périphériques populaires de Caen, du Havre ou de Rouen mais aussi dans les petites villes et bourgs de la Normandie rurale intérieure, ce revenu médian mensuel est largement inférieur à la moyenne national.

Prenons l'exemple de Lisieux, la capitale d'un Pays d'Auge qui a pour façade maritime Deauville, Trouville et Honfleur: le gradient du revenu médian mensuel fait une plongée caricaturale vers le bas entre la "côte", Pont L'Evêque et  l'A13 pour aller en enfer dans la patrie de Sainte Thérèse qui nous avait promis de nous faire pleuvoir des roses sur le Monde.

A Lisieux, en 2012, le revenu médian mensuel disponible était inférieur à... 800 euros. Cela veut dire que 50% des Lexoviens vivaient avec 800 euros par mois ou moins.

Les victimes normandes de la mondialisation sont donc nombreuses dans une Normandie encore largement industrielle et rurale où l'industrie et la ruralité se confondent. Et dans cette région industrielle où il fut encore possible jusqu'au milieu des années 1990 de trouver assez facilement un emploi sans avoir eu une forte qualification initiale, la mondialisation néo-libérale a fait des ravages.

Dans une Normandie politiquement paralysée par sa division et par un effondrement de la vision et de l'ambition, les investissements pour moderniser et adapter l'appareil productif industriel et pour relever le niveau de qualification initiale n'ont pas été suffisants et suffisamment coordonnés pour être réellement efficaces.

Nous l'avons déjà écrit ici, mainte et mainte fois, ce qui avait déjà été dénoncé aussi par les experts comptables du fameux rapport des cabinets INEUM et EDATER en 2007 sur l'impact d'une réunification régionale de la Normandie: il n'y a eu aucun pilotage et aucun financement suffisant  pour assurer une protection efficace des salariés Normands plongés dans l'océan glacé du calcul économique mondial.

On rappelera qu'un président de région, élu du parti socialiste, s'est opposé farouchement, de 1998 à 2013, à toute idée d'unité normande  en tout qu'outil privilégié d'une réponse solidaire normande à l'échelle territoriale pertinente en faisant passer les intérêts mesquins de sa boutique partisane avant l'intérêt général de notre région...

Ecouter, par exemple, ces témoignages des anciens de PLYSOROL à Lisieux, cette pépite normande qui fut, un temps, leader mondial du contreplaqué et qui a disparu corps et biens croqué par les requins de la finance chinoise, libanaise, etc...

https://www.franceculture.fr/emissions/hashtag/la-mondialisation-mon-travail-et-moi

La mondialisation est un phénomène avec lequel on vit, parfois sans s'en rendre compte. Elle a aussi des conséquences très concrètes dans le travail de chacun, qu'elle en ait causé la perte, ou qu'elle en soit la matière même. Témoignages. Un dossier d'Anne-Laure Chouin

L'entreprise de contreplaqué Plysorol à Lisieux a été vendue à un chinois avant d’être mise en liquidation judiciaire en 2012

L'entreprise de contreplaqué Plysorol à Lisieux a été vendue à un chinois avant d’être mise en liquidation judiciaire en 2012 Crédits : Jean Yves DESFOUX - Maxppp

Quelles conséquences concrètes la mondialisation a t-elle amenées dans nos vies ? Et notamment dans nos vies au travail ? Les témoignages divergent selon qu'on en soit les gagnants ou les perdants. Car l’avènement de ce "marché mondial" a fait des victimes. Difficile de le nier aujourd'hui. Des victimes qui n'auraient jamais pensé devoir la perte de leur emploi à cette tectonique complexe des marchés à laquelle beaucoup ne comprennent rien, encore aujourd'hui. C'est le cas d'Edith et de Jacqueline, qui ont travaillé plus de 30 ans dans la même usine de Lisieux, Plysorol, avant de perdre leur emploi.

"Jamais je n'aurais pensé qu'on serait racheté par des Chinois"

Avant de s'appeler Plysorol, cette entreprise leader de la fabrication de contreplaqué s'appelait Leroy. Rachetée par Pinault, puis par l'Allemand Glunz, puis par un groupe portugais, auquel a succédé le Chinois Guohua Zhang, et enfin par un Libanais. L'usine a employé plus de 1 000 personnes sur ses différents sites. En 2008, au moment des premières difficultés, le site de Lisieux fait travailler 250 personnes. Le 6 septembre 2012, le tribunal de commerce de Lisieux prononce la liquidation judiciaire de Plysorol. Aujourd'hui le site est à l'abandon, en voie de dépollution.

Edith Maunoury , entrée dans l'usine à 16 ans, en a été licenciée à 54 ans

Tout ceux qui étaient influents dans la région, on a été les voir. Bien des fois on nous disait : faut pas faire de vagues, faut pas faire de conflit avec les Chinois. A ce moment là on s'est bien rendu compte que l'usine Plysorol, c'était rien, que tout ce qui comptait c'était de conserver des bons rapports avec les Chinois

"Les trois quarts de mes collègues n'ont pas retrouvé de travail"

Ces rachats en cascade de leur usine, qui ont fini en Plan de Sauvegarde de l'Emploi (PSE) - c'est ainsi qu'on appelle désormais les plans sociaux - ont laissé un souvenir amer à Edith et Jacqueline malgré la découverte, pendant les deniers mois, d'un collectif de lutte. Après ça, elle a dû "rebondir"

J'ai fait toutes les formations que j'ai pu trouver. Je suis dans un centre d'appel à Lisieux, depuis quatre ans et demi. Ce n'est pas du tout le même salaire. Là, je suis payée au SMIC. J'ai un collègue qui est dans la rue. J'en ai d'autres qui se contentent du RSA. Finalement je regrette d'avoir passé 35 ans dans la même entreprise.

"On ne peut pas tourner la page"

Jacqueline est la belle-sœur d'Edith. Quand elle est entrée, à 21 ans à Plysorol, le site employait souvent plusieurs membres d'une même famille. Quand l'usine a fermé, ce sont des familles entières qui ont donc souffert : maris et femmes, frères et sœurs, parents et enfants.

On n'oublie pas ce qui s'est passé, mais on évite d'en parler. Parce que ça fait mal. Moi personnellement je ne l'ai pas bien vécu.

Pour en savoir plus sur les anciens de Plysorol, c'est là.

Connaissez vous le FEM ? Le Fonds Européen d''ajustement à la Mondialisation.

Le nom même de ce FEM suggère que les institutions européennes reconnaissent que la mondialisation a ses perdants. Ce FEM aide les personnes "ayant perdu leur emploi à la suite de changements structurels majeurs survenus dans le commerce international en raison de la mondialisation" ou "du fait de la crise économique et financière mondiale". Avec un budget annuel de 150 millions d'euros, il peut potentiellement financer jusqu'à 60 % du coût des projets destinés à aider les personnes ayant perdu leur emploi à retrouver du travail ou à créer leur propre entreprise. Auparavant il pouvait intervenir pour 1 000 personnes licenciées. Désormais, c'est dans le cas de 500 personnes. Il s'active si les entreprises qui licencient en font la demande.


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http://www.normandie-actu.fr/normandie-caractere-industriel-meme-emploi-baisse-45000-dix-ans_254888/

La Normandie garde son caractère industriel, malgré 45 000 emplois perdus en dix ans

Raffinage, pharmacie, chimie, agroalimentaire, transports, métallurgie... La Normandie maintient son caractère industriel, selon une étude de l'Insee. Précisions.

Mise à jour : 09/02/2017 à 10:01 par Gwendoline Kervella

La Normandie garde son caractère industriel, selon l'Insee. (Photo d'illustration ©EDF)

La Normandie garde son caractère industriel, selon l'Insee. (Photo d'illustration ©EDF)

L’Insee fait le point sur l’industrie en Normandie, qui employait plus de 200 000 salariés en 2014. Raffinage, pharmacie, chimie, agroalimentaire, transports, métallurgie… Malgré la perte de 45 000 emplois en dix ans, le caractère industriel de la région se maintient.

Presque un emploi sur cinq dans la région

En 2014, le secteur industriel représentait en Normandie, un peu plus de 200 000 emplois (hors Défense nationale), soit 18,9 % des emplois salariés de la région. C’est ce qu’annonce une analyse de l’Insee paru le 3 février 2017.

Et, avec 16,3 milliards d’euros, l’industrie contribue à 20,2 % de la valeur ajoutée totale de la Normandie, ce qui en fait la première région industrielle de France.

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Une part qui s’amenuise

Pourtant, l’industrie pèse de moins en moins dans l’économie régionale : elle représentait 21 % des emplois salariés en 2003. Avec 45 000 emplois « détruits » entre 2003 et 2014, l’industrie normande suit un mouvement de fond observé à l’échelle nationale.

Sur cette période, les secteurs de la cokéfaction et du raffinage (- 39 %), du matériel de transport (- 34 %) et de l’industrie chimique (- 21 %) ont vu leurs effectifs s’amoindrir. À l’inverse, la valeur ajoutée industrielle n’a cessé de progresser, avec une croissance en volume de 11 % entre 2003 et 2013, témoignant des gains de productivité de ce secteur.

Des spécificités normandes

La part des secteurs du raffinage (2 500 emplois), de la chimie (15 000 personnes) et de la pharmacie (8 700 emplois) est plus importante en Normandie que dans les autres régions.

Mais ce sont ne sont pas les domaines les plus pourvoyeurs d’emploi industriel de la région. Au titre du nombre d’emplois, trois secteurs prédominent en Normandie.

  • Les industries agroalimentaires représentent plus de 35 000 emplois, notamment dans la fabrication de produits de boulangerie-pâtisserie, la transformation de viande. La région, notamment sur l’ex-Basse-Normandie, compte quelques très grands établissements : SNV dans l’Orne, Socopa Viandes, Maîtres Laitiers du Cotentin
  • La fabrication de matériels de transport compte 25 000 salariés en Normandie, essentiellement dans l’industrie automobile (Renault en Seine-Maritime, Faurecia à Flers), la construction aéronautique (surtout dans l’ex-Haute-Normandie), et la construction navale (avec notamment, à Cherbourg, la DCNS et les Constructions mécaniques de Normandie).
  • Le secteur de la métallurgie, de la sidérurgie et de la fonderie occupe la troisième place dans le paysage industriel normand, avec plus de 21 000 salariés en 2014, même si la région n’occupe que le 8e rang dans ce domaine au niveau national. Les établissements Howmet à Dives-sur-Mer et Manoir Industries à Pitres emploient chacun plus de 400 salariés.

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Où sont les emplois ?

La répartition géographique de l'emploi industriel en Normandie. (©IGN-Insee)

La répartition géographique de l'emploi industriel en Normandie. (©IGN-Insee)

La zone d’emploi de Rouen, la plus importante de la région, compte 46 000 emplois industriels, avec un appareil notamment spécialisé dans la pharmacie et l’automobile.

Le territoire du Havre compte 27 000 emplois industriels, dont 4 700 dans la chimie. Autre zone très spécialisée, Cherbourg-Octeville, dans la construction navale et militaire, et dans le nucléaire.

À Caen, la part de l’emploi industriel est moins forte, mais la zone représente tout de même 21 000 salariés dans ce domaine.

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Des territoires très industriels

L’Insee a repéré sept territoires qui peuvent être qualifiés de « très industriels », où l’emploi est très largement lié à ces secteurs.

Certains sont très spécialisés, autour d’une activité :

  • la zone d’emploi de la Vallée de la Bresle-Vimeu, (46 % des salariés travaillent dans l’industrie) fortement spécialisée sur l’industrie du verre ;
  • celle de Nogent-le-Rotrou autour du secteur des équipements et pièces de véhicules industriels ;
  • le secteur de L’Aigle, dans la fabrication de produits métalliques ;
  • Dieppe-Caux dans la production d’électricité (la centrale de Paluel emploie 1650 personnes en 2014).

Les activités sont plus variées sur d’autres zones :

  • Dans la région de Flers sont implantés de vieilles industries, dans l’agroalimentaire, l’automobile et la métallurgie ;
  • autour d’Avranches, les industries agroalimentaires sont très présentes, tout comme la production textile (Saint-James, Louis Vuitton) ;
  • La zone de Vernon-Gisors possède un tissu assez diversifié.

Moins d’ouvriers

En Normandie, les ouvriers représentent la moitié des salariés de l’industrie. Leur nombre a fortement baissé ces 15 dernières années (-32 %). Le nombre de cadres, lui, a progressé de 33 %.