Sur le site d'informations Filfax qui va suivre désormais l'actualité régionale normande avec un ton plus critique qui ne le faisait autrefois, on peut lire les propos sans concessions du géographe rouennais Arnaud Brennetot, membre du groupe des quinze géographes universitaires normands et que nous publions, ci-après, car le constat fait par notre ami géographe rejoint le nôtre.

La Normandie recouvrant son unité reste à construire. C'est une friche symbolique ou un paradoxe entre une formidable notoriété à l'extérieur fondée sur un patrimoine historique et culturel inestimable et, à l'intérieur, une déprise, un déclin, une déprime sinon une dépression dont nous avons ici sur l'Etoile de Normandie analysé tous les tenants et les aboutissants et que nous venons de rappeler dans un livre qui vient de paraître ("la Normandie c'est maintenant").

La Normandie clot avec sa réunification officielle actée que depuis à peine plus d'un an, un cycle négatif ouvert par les bombes de la Libération de 1944 et qui s'est poursuivi par une reconstruction et une mise sous tutelle parisienne dans la division à partir de 1960.

La crise ouverte à la fin des années 1980 n'est pas finie: c'est la destruction des illusions de prospérité industrielle et fordienne de ce qui fut, au tournant des années 1970, la région la plus moderne de France. Depuis, la Normandie coupée en deux, passant totalement à côté de la métropolisation régionale, est devenue un angle mort à l'ouest de Paris, un véritable trou normand entre la région parisienne et les métropoles bretonnes. Bref! la Normandie subit le schéma colonial classique de domination territoriale par la mégalopole parisienne voisine mais cette domination parisienne n'explique pas tout. La belle au bois dormant normande dormait bel et bien.

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Elle vient de se réveiller. Mais elle ne marche pas encore sur ses deux pieds. Explications avec Arnaud Brennetot:

https://www.filfax.com/2017/04/13/geographe-arnaud-brennetot-normandie-region-ne-gagne/

Le géographe Arnaud Brennetot : « La Normandie est une région qui ne gagne pas »

Qu’est-ce que la Normandie ? Difficile de donner une réponse claire selon le groupe des 15 géographes normands qui ont publié « La région, de l’identité à la citoyenneté » et qui n'affichent pas un franc optimisme un an après la réunification. Entrons dans le détail avec Arnaud Brennetot, géographe à l'Université de Rouen.

 

La Normandie en débat… Elle l’a été avant les élections régionales qui se sont tenues en décembre 2015. Elle le reste un an après la fusion. Les 15 géographes des universités de Rouen, Caen et Le Havre, qui ont signé La région, de l’identité à la citoyenneté, mènent ensemble une réflexion sur les enjeux de cette grande Normandie qui souffrent d’une certaine léthargie. Et les questions sont multiples : le développement économique, l’aménagement du territoire, les transports, une métropole à inventer… Entretien avec Arnaud Brennetot, géographe à l’Université de Rouen.

Quel est l’état de santé de la Normandie ?

La Normandie est une région qui ne va pas bien, sur les plans démographique, économique et social. Certes la population augmente doucement mais moins que dans les autres régions. Dans certains territoires, elle diminue. Sur le plan économique, elle a subi toutes les vagues de désindustrialisation mais n’a pas compensé cette perte par des activités de service. L’emploi n’est pas passé d’un secteur à l’autre. Aujourd’hui, la métropole qui exerce une influence sur la Normandie, c’est Paris. Les élus et les agences publiques ont du mal à travailler ensemble. Tout cela s’appuie sur des données chiffrées.

Cette région a néanmoins des atouts.

La Normandie a des spécificités. Elle n’a pas vraiment de métropoles mais trois grandes villes, Rouen, Le Havre et Caen, une façade maritime, un fleuve et la proximité de Paris qui lui a été favorable jusque dans les années 1970. Aussi longtemps que la région restera divisée, qu’il n’y aura pas de partage de projets efficaces, elle n’ira pas bien. La question d’une véritable métropole normande est cruciale. La Normandie n’a pas de moteur économique. Pourquoi on ne peut pas occulter le fait métropolitain ? Parce qu’aucune des trois villes ne s’impose comme moteur. En contrepartie, il y a ce triangle qui peut s’appuyer sur un réseau dense de villes moyennes. Cette gouvernance est en rupture avec le schéma existant en France. Aux Pays-Bas et en Suisse, ça marche.

Comment doit-on concevoir la régionalisation ?

Les régions existent depuis la Révolution française. Le pouvoir central ne s’est jamais privé de concevoir des zones plus grandes que les départements. Comme les académies par exemple. Dans les années 1950, 1960, il y a eu l’idée d’harmoniser les périmètres, de dessiner des régions pour rendre les actions de l’État plus efficaces. On a séparé la Normandie pour des raisons économiques. Le commissaire au plan de l’époque voulait promouvoir des stratégies régionales spécifiques pour une Basse-Normandie, plus rurale, et une Haute-Normandie, industrielle, qui connaissait déjà une croissance plus forte. Cela s’est inscrit dans le marbre institutionnel jusqu’à ce que l’État entame une politique de décentralisation. On a fait des régions de nouvelles collectivités. On lui donne beaucoup de missions mais peu de moyens. Dans la puissance publique, elle pèse seulement 10 % contre 30 % pour les départements et 60 % pour les communes. C’est donc un acteur faible dans l’architecture politique. D’autant qu’elle n’a pas de pouvoir sur les autres collectivités, qu’on vient de lui supprimer la clause de compétence générale et qu’on a laissé des prérogatives importantes aux départements. Il y a un jeu de concurrence entre les niveaux que l’État n’arbitre pas. Ce qui conduit au mille-feuille territorial.

Pour la Normandie, la fusion était donc essentielle ?

C’est une phase indispensable pour relancer un projet. C’est une condition nécessaire mais pas suffisante. Il est essentiel qu’il y ait une convergence de vues de tous les élus pour porter une véritable politique d’investissement, notamment le long de l’axe Seine. Nous ne sommes pas dans une dynamique catastrophique mais la Normandie est une région qui stagne, qui ne gagne pas.

Quels sont les enjeux ?

Tout est construit sur un modèle unique qui favorise les régions périphériques. Le bassin parisien, avec au milieu une métropole mondiale, polarise les activités de service public de manière si forte qu’elle empêche tout développement de centre urbain secondaire. Un des enjeux aurait été que l’État s’engage en faveur de l’axe Seine. C’est une idée très ancienne mais le fleuve est un élément structurant du territoire qui permet une connexion entre le bassin parisien et la Manche. Depuis les années 1960, on ressort régulièrement les mêmes arguments. Au sommet de l’État, il n’y a pas de volonté de soutenir cet axe, pas de vision stratégique de l’aménagement du territoire. La LNPN ? Peut-être verra-t-elle le jour ? Avec le temps, on s’est éloigné en distance-temps. Quant au canal Seine-Nord, il va favoriser les ports de Rotterdam, Anvers et Rotterdam. C’est un choix politique non assumé et une manière de sacrifier la Normandie. On ne lui donne pas les moyens de miser sur ses atouts potentiels. De la part des élus normands, il n’y a pas eu de projets collectifs. Sauf Antoine Rufenacht qui a eu un plan régional mais n’a pas reçu d’appui de la part des élus des grandes villes.

Quelle est l’image de la Normandie ?

Elle a une image ambivalente. Elle a tout d’abord une image forte dans le reste du monde grâce à son patrimoine culturel, l’histoire et les monuments. Il est difficile de parler du climat. On vient volontiers passer un week-end en avril et en mai. Mais de là à venir y résider, il y a un grand pas. Il reste des leviers : un cadre environnemental avec des forêts et de beaux paysages, des réserves foncières. Dans ce domaine, c’est moins vrai autour de Caen. A cela s’ajoutent le patrimoine industriel, l’impressionnisme, l’Historial Jeanne d’Arc… Mais tout cela relève du passé. Il n’y a pas de soutien à l’innovation, à la création, à la prise de risque.

Qu’est-ce que la Normandie dans l’imaginaire des habitants ?

L’image de la Normandie, c’est une construction extérieure à la région à cause de l’histoire. La population n’y s’identifie pas. Elle s’identifie à son territoire, à son pays, à sa vallée. On est plutôt dans une identification locale. A côté de cela, il y a des stéréotypes : la Normandie pittoresque, la campagne verdoyante, la région laitière, les monuments… Il ne faut pas oublier que cette région est marquée par le traumatisme de la guerre, encore visible aujourd’hui dans le paysage urbain.

La Normandie réunifiée a un an. Quel bilan peut-on dresser ?

Il est encore trop tôt. Beaucoup d’acteurs, dans tous les domaines, sont en train de prendre acte de l’existence de la Normandie alors que l’État continue sa valse-hésitation.


 

Commentaire de Florestan:

Je partage la déception d'Arnaud Brennetot qui constate que le moteur métropolitain normand est en panne car une partie des élites rouennaises refusent le cadre normand réunifié en gardant ses servitudes volontaires vis à vis de la région parisienne voire un rêve absurde de fusion Haute Normandie avec la Picardie et le Nord caressé un temps par Fabius avant que le rouennais Hollande ne lui impose le retour au cadre géo-historique normand la veille de célébrer le 70ème anniversaire du débarquement de 1944.

Les élites rouennaises sont inquiètes: Rouen ne sera jamais un petit paris de province et l'ancienne seconde ville de France qui a failli devenir une banlieue de Paris dans les années 1960 au nom de l'intérêt national d'étendre la mégalopole parisienne jusqu'au Havre (au prix de la division normande), n'arrive pas à accepter le partage des fonctions métropolitaines avec Le Havre et Caen pour faire fonctionner dans la France hypercentralisée sur Paris un autre modèle territorial, celui d'un réseau urbain de villes qui marche effectivement très bien avec la Randstad Holland.

Le problème est là:

MM Sanchez et Robert se partagent le leadership rouennais avec peu de réussite et le travail de coopération métropolitain régional avec MM. Philippe et Bruneau est quasi inexistant.

Au lieu d'avoir un seul pôle métropolitain à l'échelle de la "tripolitaine  normande" Caen Rouen Le Havre dont la masse critique est de un million d'habitants, nous avons... trois pôles avec un pôle de l'estuaire qui n'émerge que maintenant car les fabiusiens rouennais via le préfet Maccioni s'y sont fermement opposés. Le localisme de clocher continue et la région Normandie, emmenée par Hervé Morin, est la seule collectivité normande à travailler utilement à l'intérêt général normand. Mais le risque, à terme, est celui d'un face à face stérile entre la région Normandie et la métropole de Rouen si M. Mayer-Rossignol en devenait, un jour, le président. Les budgets région et métropole sont quasi équivalents avec des compétences identiques.

La Normandie ne marchera que sur ses deux pieds que si à Rouen on le souhaite car c'est à Rouen qu'il faudra prendre une décision et non à Caen:

Jouer enfin dans l'équipe normande pour gagner ensemble ou se tirer une balle dans le pied ou marquer contre son camp.