La langue normande s'affiche sans complexe dans l'espace public régional: par exemple, sur cette cabine de plage de Saint Adresse rhabillée à l'occasion des festivtés du 500ème anniversaire du Havre.

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La Normandie dispose d'un patrimoine immatériel aussi riche et impressionnant que son prestigieux patrimoine monumental et architectural: elle bénéficie notamment d'un patrimoine linguistique et culturel qui, sans pour autant être le support d'une identité régionale sinon régionaliste se revendiquant bruyamment ethnique ou communautaire (on laissera ce foklore parfois explosif ou secoué d'idéologie douteuse à nos amis Bretons, Basques ou Corses...) est bien plus qu'un patois rural en train de mourir et qui vaut, y compris sur ce site, le mépris stupide de certains qui ne croient que dans la  monoculture artificielle d'un jacobinisme français parisiano-centré comme d'autres croient encore en l'avenir de la monoculture agro-industrielle poussée à grands coups d'épandage de glyphosate à chaque printemps...

Le normand on l'aime ici parce que cette langue n'est pas une langue "régionale" au sens régionaliste voire "séparatiste" du mot puisqu'il s'agit d'une langue d'oïl fondatrice du français moderne mais elle n'est pas non plus qu'un simple dialecte, parler ou "patois" rural ou populaire en perdition car la langue normande a suscité une littérature spécifique ainsi qu'études et recherches érudites depuis près de deux siècles: le normand est, de fait, la seule expression culturelle provinciale française disposant d'une notoriété internationale car le Normand est le latin de l'anglais moderne tout comme il fut, dès le début du XIXe siècle, le modèle culturel à partir duquel se sont affirmées les autres identités culturelles régionales françaises (provençale, occitane, basque ou bretonne) qui, aujourd'hui, font beaucoup plus parler que les expressions culturelles normandes.

Le 12 juin 2017, les amoureux de la langue normande étaient enfin reçus par un responsable de l'administration de la nouvelle région Normandie pour un premier échange approfondi dans le but de créer dans les meilleurs délais la politique publique régionale qui n'existe pas encore pour valoriser ce patrimoine immatériel normand essentiel.

Lire ci-après, le compte-rendu de cette réunion:


Compte-rendu de la rencontre avec Vincent AUBIN directeur du nouveau service régional en charge du patrimoine normand.

Lundi 12 juin 2017 à 15h30, siège du conseil régional de Normandie, site de l’abbaye aux dames de Caen

Valoriser le patrimoine linguistique et culturel normand, un atout stratégique pour le développement régional.

Présents :

Jean-Philippe Joly, auteur chanteur compositeur en langue normande et animateur  de la Fédération des jeux et sports traditionnels normands.

Rémi Pézeril, enseignant président de l’association Magène, des Amis du Donjon (50 Bricquebec/Bricbé) et de Tec-Nor (jeux)

Tous deux représentaient la Fédération des Associations de promotion de la langue normande (FALE) créée récemment pour permettre une meilleure relation institutionnelle avec les collectivités territoriales normandes à commencer par la région Normandie afin de faire reconnaître davantage ce patrimoine culturel et linguistique normand encore trop méconnu sinon méprisé par les grands décideurs  et les médias de la région.

Philippe Cléris, enseignant, président du collectif Bienvenue en Normandie, animateur du séminaire Normandie de l’UP Caen et rédacteur du webzine Étoile de Normandie

Excusée : Chloé Herzhaft, association de la Fête des Normands

La réunion s’est déroulée dans un climat très cordial de discussion approfondie très libre sur tous les grands enjeux de valoriser spécifiquement la culture régionale normande : l’échange, commencé à 15h30 a duré jusqu’à 18h00, Monsieur Aubin ayant pris soin de nous écouter dans le but de produire une note de synthèse détaillée qui sera transmise à Monsieur Morin, président de région, via son directeur de cabinet.

Après avoir précisé les raisons immédiates de cette réunion, à savoir l’oubli de la culture régionale normande dans la présentation de la nouvelle politique culturelle de la région normande le 3 mai 2017 au cirque théâtre d’Elbeuf,  après un tour de table de présentation, Philippe Cléris a expliqué la différence à faire entre culture régionale et culture en région. 

Jean-Philippe Joly a présenté les nombreuses initiatives prises sur le terrain par les associations culturelles normandes avec leurs moyens propres et l’intérêt de plus en plus grand que le public porte sur ces initiatives culturelles normandes. Les jeux et sports traditionnels normands commencent à remporter un vrai succès populaire notamment auprès des jeunes.

Rémi Pézeril a rappelé l’intense activité éditoriale (14 CD de chansons, 10 livres bilingues, un dictionnaire de 40 000 mots) de l’Association Magène pour la promotion de la langue normande avec très peu d’aide institutionnelle publique. La sensibilisation à la langue normande ne se fait plus qu’au collège de Bricquebec  dans le Nord Cotentin (professeure : Marie-Claire Lecoffre). Les élus locaux restent réticents craignant un « repli identitaire » idéologiquement connoté. Mais on note que l’arrivée de l’unité institutionnelle et politique normande a fait beaucoup de bien : tous les acteurs de la culture normande s’en réjouissent.

Philippe Cléris rappelle l’originalité normande en terme de culture ou d’identité régionale : une identité régionale non identitaire qui n’a pas de base ethnique, sans communautarisme ; un rapport subtil, intellectualisé, critique à l’identité régionale dont la reformulation moderne a été élaborée dès les années 1820 /1830 par les érudits normands autour de la valorisation du patrimoine historique et médiéval de la Normandie ducale ; le seul patrimoine culturel provincial français ayant une dimension mondiale car la Normandie fut le creuset de la civilisation anglo-normande : la valorisation de toutes les composantes du patrimoine normand, notamment le patrimoine immatériel (histoire, droit normand, langue normande) représente un enjeu stratégique d’attractivité notamment en lien avec le monde anglo-saxon mais pas seulement (ex : la Sicile).

En résumé : la langue normande n’est pas qu’un patois en déclin, c’est un patrimoine linguistique très tôt intellectualisé par une littérature et une poésie spécifiques et la richesse et le prestige exceptionnels des héritages normands nous permettent de valoriser une identité régionale alternative au modèle communautaire breton  médiatiquement dominant.

Vincent Aubin rappelle que la politique patrimoniale régionale normande est nouvelle par son autonomie et la volonté politique affichée pour la mettre en œuvre  avec 3 millions d’euros de budget par an et un service de 7 permanents. L’idée est de valoriser le patrimoine normand qui est exceptionnel (il est même au cœur de l’identité régionale), le patrimoine monumental qui manque d’entretien et de valorisation (retrait financier de l’État et des communes) est prioritaire mais il faut penser aussi au patrimoine immatériel normand : après avoir intégré les structures et associations déjà existantes sur le patrimoine normand dans le cadre de la réunification entre Haute et Basse Normandie,  les services de la région ne demandent qu’à pouvoir travailler avec des personnes et des associations ressources sur ce patrimoine immatériel normand. L’idée est de sortir de la monoculture de la Seconde Guerre Mondiale qui écrase encore toute l’image régionale 73 ans après 1944.

Il est dit dans la conversation que la réunification et le printemps normand qu’elle suscite permettent d’envisager une seconde reconstruction normande après 1944 : celle des esprits, des mentalités et des représentations.

Philippe Cléris ajoute que le Carnaval de Granville a été classé à l’UNESCO, qu’un projet de classement du droit normand est en cours et qu’il existe désormais la Fête des Normands : il faut donc prendre au sérieux les associations culturelles normandes et reconnaître leur travail au-delà de l’association La Loure déjà aidée par les deux ex-régions normandes et qui fait un travail de collectage et de sauvetage de la mémoire culturelle de la Normandie rurale et populaire.

Jean-Philippe Joly rappelle que les associations culturelles normandes travaillent et s’organisent très bien seules : il leur manque de la reconnaissance, de la visibilité et un soutien financier durable pour pérenniser les actions. C’est le moment d’agir : un réveil culturel normand est à l’œuvre il doit être accompagné sans complexe par l’institution régionale. On peut faire aussi bien que les Bretons sinon mieux.

Jean-Philippe Joly insiste sur le grand potentiel de diffusion internationale de la culture normande vers l’Angleterre, le Canada, les USA, les pays scandinaves (projet avec l’Islande)

Rémi Pézeril évoque la fortune universitaire de la langue normande en Angleterre (Mary Jones, Professeure à Cambridge) et aux USA (Jean-Pierre Montreuil, université d’Austin au Texas) et précise que la langue normande est en pleine renaissance à Jersey et à Guernesey. Les Etats de Jersey ont voté la création de deux postes d'enseignants en jèrriais. La Fête annuelle de la langue normande est organisée ces 17 et 18 juin à Saint-Hélier avec locuteurs, conteurs et chanteurs en jèrriais (comme le groupe les Badlabecques), en guernesiais, aorgnais et en normand "de la Grand Terre" (du Cotentin au Pays de Caux).

Jean-Philippe rappelle, chiffres à l’appui, l’importance du soutien financier accordé à la promotion de la culture régionale en Bretagne et dans l’ex région Picardie.

Philippe Cléris rappelle que la Normandie est dans la culture scolaire britannique et américaine mais elle est absente de l’Éducation Nationale française : l’enjeu stratégique est d’atteindre les collégiens et les lycéens qui ne connaissent que très mal leur région.

Rémi Pézeril rappelle que le dictionnaire Magène-UPNCoutançais édité par Eurocibles normand/ français et vice versa a été acheté par la région Normandie pour être diffusé dans les CDI de tous les lycées normands : le lycée de Domfront a même fait une action pilote pédagogique sur le normand.

Jean-Philippe Joly a défendu les vertus éducatives et pédagogiques du normand dans la maîtrise des apprentissages et le retour positif d’image qu’il peut procurer vers les milieux populaires normands. (Sortir du mépris social vis-à-vis des patoisants).

Philippe Cléris précise enfin qu’une scène des musiques actuelles d’expression normande tente d’exister par ses propres moyens et renouvèle la question du folklorisme idéologiquement périmée depuis la fermeture du musée des arts et traditions populaires du Bois de Boulogne fondé par Henri Rivière sous le Front populaire au profit d’un autre paradigme idéologique, celui du MUCEM de Marseille. La Normande a la chance de pouvoir revendiquer un patrimoine historique exceptionnel et une culture régionale qui invitent non pas au communautarisme identitaire mais à l’ouverture et à la réflexion collective : la Normandie pourrait être la région française UNESCO du patrimoine et de "l’histoire publique" alternative au modèle identitaire du Puy du Fou.

Mais là encore, le soutien institutionnel manque à l’instar des programmateurs du festival des "Musiques du large" de Tatihou financé par le conseil départemental de la Manche mais largement dominé par les musiques traditionnelles celtiques au détriment de la scène normande.

Vincent Aubin fait des propositions :

1) Reconnaissance institutionnelle des acteurs associatifs de la culture normande sans se substituer à eux pour faire moins bien ce qu’ils savent faire déjà très bien

2) Contractualiser financièrement avec la région Normandie sur un objectif précis : valoriser partout dans la région sur un agenda à étendre sur toute l’année civile le riche patrimoine normand physique (sites et monuments) par les richesses du patrimoine normand immatériel. Par exemple : veillées normandes, contes, histoires, lectures, théâtre, jeux, sports dans les châteaux et monuments normands.

Rémi Pézeril dit que c’est l’idée qui avait déjà été mise en œuvre en 2006 lors de la création de la comédie musicale « Les oies de Pirou » qui aurait pu avoir un plus grand succès populaire dans d’autres lieux historiques à travers la Normandie si les soutiens institutionnels avaient été plus importants. De jeunes conteurs professionnels en langue normande émergent : Nicolas Dubost spectacle entièrement en normand.

Philippe Cléris précise que la Fête des Normands pourrait faire l’objet d’une contractualisation test.

Jean-Philippe Joly soumet à Vincent Aubin un plan détaillé permettant de développer une politique régionale publique spécifique de soutien à la culture régionale.

Rémi Pézeril laisse aussi un certain nombre d’ouvrages récemment édités par l’association MAGENE qui devrait recevoir, en tant qu’éditeur éminemment normand, une aide du Centre régional des lettres… Un ouvrage des poèmes normands de Marcel Dalarun décédé en février 2017 est laissé en dépôt.

Contact est pris pour l’organisation d’une démonstration des jeux et sports traditionnels normands sur le grand tapis vert du parc de l’abbaye aux dames de Caen siège du conseil régional.

Monsieur Aubin, visiblement satisfait de cet échange approfondi nous avoue qu’il n’est pas politiquement décideur : il faudra contacter l’élue référente, Emmanuelle Dormoy, pour confirmer ces propositions.

Caen, le 19/06/17     

Philippe Cléris