Un nouveau scandale judiciaire est-il en train de poindre? La justice française est tentée de botter en touche parce que la mise en oeuvre du principe fondamental de la justice moderne, rationnelle et éclairée (Becarria au XVIIIe siècle), à savoir celui d'une responsabilité pénale précise et individuelle serait impossible à mettre en oeuvre dans cette affaire hors-norme du scandale d'une amiante qui tue dix victimes par jour (cancer du mésothéliome pleural). Pourquoi un éventuel "non-lieu"?

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Parce qu'il faudrait condamner des dizaines de décideurs de haut-vol de l'industrie ou de la haute fonction publique pour non assistance à personne à danger, voire pour meurtre avec préméditation si l'on considère que la fibre d'amiante a été signalée comme mortelle pour la vie humaine par Auribault un inspecteur du travail caennais dans un rapport après une visite dans les usines de la vallée de la Vère près de Condé sur Noireau dès... 1906 : "Les travailleurs de l’amiante sont exposés à l’action pernicieuse des poussières".

https://andeva.fr/?1906-LE-RAPPORT-AURIBAULT

Mais déjà pendant l'Antiquité, Pline l'Ancien avait remarqué que les esclaves travaillant dans les mines d'"asbeste" (amiante en grec) crachait du sang et vivait moins longtemps que les autres.

On peut comprendre que les prisons soient pleines et qu'on ne saurait envoyer au tribunal une caste sociale entière a fortiori quand cette dernière est l'une des pièces maîtresses indispensables au bon fonctionnement du pouvoir.

L'amiante est le symbole d'un système économique confondu avec la fatalité et on ne saurait faire un procès contre les nuages qui font pleuvoir sur nos têtes. Sauf que c'est oublier que la lucidité politique la plus élémentaire consiste à ne pas confondre les forces de l'économie avec la force des météores...

En attendant que la Justice de notre pays se resaisisse (car le procès des dirigeants de  la firme reine de l'amiante Eternit a eu lieu en Italie, pays où cette fibre fut d'abord utilisé de façon artisanale dès le Moyen-âge) les victimes restent méprisés et non reconnues par la justice française.


 

http://www.ouest-france.fr/sante/affaires/amiante/scandale-de-l-amiante-la-justice-s-oriente-vers-une-serie-de-non-lieux-5093470

Scandale de l’amiante. La justice s’oriente vers une série de non-lieux

  • Le parquet de Paris a requis la fin des investigations dans plusieurs enquêtes ouvertes dans le scandale de l’amiante. Le parquet de Paris a requis la fin des investigations dans plusieurs enquêtes ouvertes dans le scandale de l’amiante. | Jérôme Fouquet / Ouest-France

Coup de tonnerre dans le scandale de l'amiante : le parquet demande la fin des investigations dans plusieurs enquêtes pénales, considérant qu'il est impossible de déterminer avec certitude quand les victimes ont été intoxiquées. Une décision qui pourrait ouvrir la voie à des non-lieux dans une vingtaine de dossiers emblématiques.

« Le diagnostic d’une pathologie liée à l’amiante fait la preuve de l’intoxication, mais ne permet pas de dater l’exposition ni la contamination ». Cette déclaration, le 13 juin, du parquet de Paris va faire du bruit. Elle revient à demander la fin des investigations dans plusieurs enquêtes emblématiques ouvertes dans le scandale de l’amiante, considérant qu’il est impossible de déterminer avec certitude la date à laquelle les victimes ont été intoxiquées.

Cette décision ouvre la voie à toute une série de non-lieux dans les instructions menées sur ce drame sanitaire depuis vingt ans.

Pas d’éléments suffisamment précis

L’analyse du parquet s’aligne sur celle défendue par les juges d’instruction chargés de ces dossiers : les magistrats ont estimé, dans une ordonnance rendue le 9 juin, que « cet aléa dans la date des faits ne pourra pas permettre de conduire des investigations ciblées et efficaces de nature à réunir des charges qui pourraient être imputées à quiconque ».

En clair, qu’ils ne pouvaient réunir des éléments suffisamment précis pour renvoyer des protagonistes devant les tribunaux.

Le parquet et les magistrats instructeurs appuient leur analyse sur une expertise judiciaire diligentée en 2016 afin d’établir les liens entre la fibre cancérogène, interdite en France depuis 1997, et certaines maladies.

« C’est aberrant »

Rendue au début de l’année, « cette expertise dit le contraire de ce que la justice veut aujourd’hui lui faire dire », s’est indigné Me Sylvie Topaloff, l’un des conseils de l’Andeva, l’Association nationale de défense des victimes de l’amiante. « Selon les experts, dès que l’on a été exposé, on a été contaminé. C’est aberrant que les magistrats aient une lecture diamétralement opposée ».

Les non-lieux qui pourraient être potentiellement prononcés concernent une vingtaine de dossiers actuellement instruits au pôle de santé publique de Paris : celui de la société Eternit, premier producteur français d’amiante-ciment jusqu’à l’interdiction de la fibre, de l’usine de Condé-sur-Noireau dans le Calvados, des anciens chantiers navals de la Normed à Dunkerque, du campus de Jussieu…


 

Commentaire de Florestan:

La question de l'amiante est exemplaire car elle joue un rôle prescurseur. Les cancers vont se multiplier et les autorités publiques commencent à prendre conscience de la nocivité pour la vie humaine de plusieurs dizaines de substances artificielles non assimilables par les organismes vivants ou non bio-dégradables lâchées dans la nature depuis des années par de grands groupes industriels.

"L'angoisse de la Mort est un luxe qui touche plus l'oisif que le travailleur asphyxié par sa propre tâche". (Albert Camus, citation gravée dans le granite gris du monument aux victimes de l'amiante de Condé sur Noireau)

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https://www.franceculture.fr/emissions/le-magazine-de-la-redaction/amiante-le-proces-empoisonne-0