Pour nous cela restera comme l'un des points culminants de la saison culturelle estivale en Normandie, en cette année 2017 toujours marquée par l'ombre du fanatisme religieux version islamisme radical terroriste: nous sommes allés, comme chaque année, à quelques concerts proposés par le festival de musique ancienne d'Arques La Bataille, près de Dieppe qui fêtait ces derniers jours (du 22 au 26 août 2017) sa 20ème édition avec, sous les voûtes de la superbe église Notre Dame de l'Assomption d'Arques, les sons chatoyants d'un étonnant orgue de jubé crée il y a donc près de vingt ans et autour duquel se déroule de beaux concerts ainsi que dans les communes avoisinantes, le tout dans une logique de découverte pédagogique et de partage intellectuel voulus par Jean-Paul Combet le fondateur et directeur musical de ce festival...

http://www.academie-bach.fr/

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L'orgue de jubé crée en 1998 par le facteur Giroud et qui vient d'être repensé et complété par le facteur d'orgues normand Jean-François Dupont, peut être considéré comme l'un des plus beaux instruments de notre région à voir et à entendre... Posé sur le jubé renaissance dessiné par Philibert de l'Orme à la fin du XVIe siècle, cet instrument, placé au centre de l'église, sonne de façon éclatante...

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Le festival s'est donc placé dès sa fondation sous le haut patronnage de Jean-Sébastien Bach, le génie musical que vous savez et qui fut aussi un grand pédagogue et un grand théologien en musique. C'est la raison pour laquelle ce festival se nomme "académie Bach": la musique si vivifiante et profonde, atemporelle, du célèbre Cantor de Leipzig est donc particulièrement mise à l'honneur et permet la réflexion sur l'art musical ainsi que la curiosité pour d'autres traditions musicales.

En cette année anniversaire, un défi de taille travaillé depuis quatre ans, a été magnifiquement relevé:

Proposer à nos oreilles une rareté musicale presqu'inouïe dumoins en Normandie: faire entendre la plus grande messe de concert qui ait jamais été écrite dans toute l'histoire de la musique occidentale, à savoir la grande Messe en Si mineur de Jean-Sébastien Bach, soit près de deux heures d'intensité et de densité musicales plutôt extraordinaires... A juste titre, cette oeuvre qui est, désormais, considérée comme la toute dernière composée et écrite par Jean-Sébastien Bach (entre la fin du printemps 1748 et octobre 1749, juste avant que le célèbre Cantor ne perde définitivement la vue) est un monument universel de la musique.

Pour se faire une petite idée de ce chef-d'oeuvre:

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http://www.unesco.org/new/fr/communication-and-information/resources/multimedia/photo-galleries/preservation-of-documentary-heritage/photos-memory-of-the-world-register/2015/germany-autograph-of-h-moll-messe-mass-in-b-minor-by-johann-sebastian-bach/

Et une captation vidéo d'un concert dans une église hollandaise qui propose une interprétation "baroque"assez convaincante...

https://www.youtube.com/watch?v=76Osna4exoU

Néanmoins, le concert proposé par l'ensemble vocal belge "Vox Luminis" dirigé par Lionel Meunier samedi 26 août 2017 à l'église d'Arques fut exceptionnel par sa qualité et par son audace formelle car on pouvait entendre, pour la première fois, la Messe en Si de Bach avec un orchestre baroque soutenu par les jeux de "fond" de l'orgue en place dans l'église comme cela se faisait habituellement aux XVII et XVIIIe siècles: d'où des couleurs sonores et une plasticité ryhmique hors du commun...

https://www.voxluminis.com/fr/

Revenons, cependant, sur le monument musical laissé par Jean-Sébastien Bach au soir de sa vie car vous verrez que de la Thuringe ou de la Saxe à la Normandie il n'y a qu'un pas...

A partir de la fin du printemps 1748 pour des raisons que tous les historiens et musicologues du Monde entier cherchent encore (cela rend la chose encore plus fascinante...), le vieux Bach, les yeux fatigués par des décennies d'un travail acharné, décide d'arrêter ses activités habituelles, ainsi que d'écrire sa dernière composition officielle (le sublime "art de la fugue" qui restera inachevé) pour se lancer dans un projet musical aussi grandiose que délirant: proposer aux oreilles humaines la plus grande messe jamais écrite ouverte sur la très mélancolique tonalité de Si mineur reprenant les textes liturgiques traditionnels latin en usage dans l'église catholique romaine mais qui pouvaient aussi s'entendre occasionnellement dans les églises luthériennes protestantes allemandes (Kyrie Gloria Credo Sanctus Agnus).

Pendant plus d'un an, c'est toute la maisonnée Bach à Leipzig qui va travailler régulièrement sur ce projet grandiose: Jean-Sébastien lui-même qui écrira durant l'été 1749 ses toutes dernières notes de musique originale avant que la vue ne le quitte définitivement, mais aussi sa femme Anna-Magdalena, ses deux fils encore présents avec lui, Carl-Philip-Emmanuel et Johann-Christian ainsi que les amis et étudiants de passage vont contribuer à élaborer le manuscrit, à le corriger ainsi qu'à établir toutes les copies nécessaires pour permettre l'exécution en concert de ce chef d'oeuvre qui ne devait surtout pas rester dans un tiroir: un travail titanesque de 99 pages avec 21 parties séparées (deux choeurs à quatre voix), un orchestre complet avec deux basses continues, deux tymbales et trompettes pour jouer 27 numéros de musique du premier Kyrie au "dona nobis pacem". Théologien en musique, Bach, comme on va le voir, n'a rien laissé au hasard: 27 c'est 3 puissance 3, autrement dit la Sainte Trinité (le Père, le Fils et le Saint Esprit) exaltée à sa propre puissance.

Sans entrer dans les détails, cette grande messe (plus longue que la Missa solemnis de Beethoven) est un chef d'oeuvre de théologie en musique dédié à la Trinité avec les numéros musicaux illustrant la crucifixion et la résurrection du Christ placés au centre de la composition comme la clef de voûte d'une vaste structure en arche s'étendant du début jusqu'à la fin... Un vrai tour de force car la musique de la Messe en Si recycle pour un nouvel usage définitif toute la musique vocale écrite par J-S Bach depuis sa jeunesse: c'est donc un testament musical.

Mais c'est aussi un manifeste philosophique en musique sinon un Mémorial voulu par le chrétien humaniste Bach dont la signification morale et spirituelle retrouve une soudaine et tragique urgence.

Bach était allemand, voire saxon: toute la première partie de la Messe (le Kyrie et le Gloria) fut écrite en 1733 pour l'Electeur roi de Saxe et de Pologne dans le but d'obtenir le titre envié et prestigieux de compositeur officiel de la Cour royale et électorale de Saxe. Bach, ayant des embrouilles avec le conseil municipal de Leipzig, cherchait une protection plus élevée qu'il finit par obtenir en 1736. Mais il était surtout un chrétien profondément convaincu de sa foi protestante luthérienne: c'est la raison pour laquelle il osa écrire la première messe oecuménique de l'histoire occidentale dont les textes et la musique pouvaient être entendus tant par un luthérien allemand que par un catholique romain. Pour être plus précis, c'est la messe romaine mise en musique par un musicien protestant selon les préceptes de la théologie luthérienne mais avec un tel respect des traditions les plus ancestrales de l'église chrétienne occidentale qu'un catholique romain écoutant cette messe en serait honoré.

En effet, dans le Credo (où le chrétien affirme sa foi selon les vérités énoncées lors du concile de Nicée de 325) Bach a utilisé, par deux fois, les vieilles mélodies grégoriennes du XIème siècle pour les enchâsser dans la musique générale, notamment pour le "confiteor" où il s'agit d'affirmer l'unité du signe du baptême quelque soit les confessions chrétiennes pour la rémission des péchés. L'effet musical en est saisissant tout comme celui proposé pour mettre en musique le '"expecto resurrectionem mortuorum" (j'attends la résurrection des morts) puisque Bach ose mettre en musique, lors d'un sublime adagio aux modulations inouïes sur une vingtaine de mesures, le doute dans la foi religieuse: extraordinaire !

Enfin, chose encore plus confondante quand on pense à ce qui nous arrive collectivement, hélas, aujourd'hui avec cette vague d'attentats terroristes générés par un nouveau fanatisme religieux, Bach, pour conclure sa grande messe sur le "dona nobis pacem" à la fin de l'Agnus dei (donne nous la Paix) réutilise, à la note près, la même musique qui a servi plus tôt dans le Gloria pour chanter le "gratias agimus tibi" (nous te rendons grâce). Le lien musical tendu par Bach rend évident ce que tous les fanatismes religieux obscurcissent: pas de paix religieuse sans la grâce divine. Pas de grâce divine sans paix religieuse.

Le Père Hamel devait certainement admirer la Messe de Jean-Sébastien Bach. Dumoins, non sans émotion, nous avons pensé, un instant, au martyre pour la paix de religion de Saint Etienne de Rouvray à la fin de ce mémorable concert dans l'église d'Arques la Bataille, l'église du bon roi Henri IV, ce prince protestant qui s'était converti au catholicisme pour devenir roi de France et en finir ainsi avec trente années d'une épouvantable guerre de religion en imposant à tous une paix civile et religieuse.

En effet, du 15 au 29 septembre 1589, les troupes protestantes d'Henri de Navarre, nouveau roi de France, affrontèrent, avec le soutien des Anglais, les forces de la Ligue ultra catholique venue de Rouen et soutenue par les Espagnols. Face à un ennemi supérieur en nombre, Henri et ses troupes décidèrent de quitter Dieppe pour prendre fermement position à partir du château d'Arques: le siège fut sanglant et les troupes royales d'Henri ne purent vaincre que par le débarquement à Dieppe de plusieurs milliers de soldats envoyés par Elizabeth d'Angleterre: cette importante victoire permettra le début de la fin des guerres de religion en France.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_d%27Arques

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L'obélisque commémorant la bataille d'Arques sur les pentes de la colline dominant la vallée de l'Arques avec Dieppe au fond à droite...

Revenons, une dernière fois, au chef d'oeuvre musical d'un Bach qui pensait à tout... Les musicologues ont beau retourner un peu partout en Allemagne mais aussi à Vienne (l'ancienne capitale impériale) des bibliothèques entières, on ne sait toujours pas pour quelle raison Bach et les siens se sont embarqués dans une telle aventure au point qu'à la fin de l'année 1749, le vieux Bach était devenu aveugle... Devant tant de précipitation et de travail pour établir un matériel d'orchestre complet pour jouer dès que possible cette musique extraordinaire, on peut penser à une commande extérieure impérieuse voire impériale. On a cru, récemment, que Bach avait été contacté par la congrégation impériale de Sainte Cécile de Vienne qui avait l'habitude de commander des oeuvres hors-normes pour fêter la sainte patronne des musiciens. Un échange de lettre entre un ancien élève de Bach et un aristocrate membre de cette congrégation aura pu le faire croire mais les musicologues qui remuent tous les vieux papiers encore présents à Vienne en Autriche n'ont encore rien trouvé de convaincant pour étayer cette hypothèse.

Alors on pensera à une autre, plus personnelle certes, mais l'actualité nous oblige à la considérer...

Bach ne laissait rien au hasard, en effet pour mieux se mettre au travail pour son dernier chantier. Elever la plus grande cathédrale vocale et instrumentale de tous les temps pour mettre en musique la paix et la tolérance religieuse comme manifestation de la gloire de Dieu, durant l'année 1748, année du centième anniversaire de la Paix de Westphalie qui mettait fin, elle aussi, à trente années d'une épouvantable guerre de religion qui saigna à blanc toute l'Allemagne... La grande Messe en Si de Bach pourrait être donc considérée comme un Mémorial célébrant le retour à l'unité spirituelle de tous les chrétiens allemands.

Le plus beau et le plus grand Mémorial dédié à la paix religieuse qui puisse être et que nous avons donc écouté avec émotion et dévotion sous la voûte en bois d'une église de Normandie, la région de la Paix...

Ci-dessous, le serment de ratification du traité de Munster (janvier 1648) qui établit avec son pendant, le traité d'Osnabrück, la paix dite de "Westphalie"...

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