Alors que la situation en Catalogne devient critique obligeant le roi d'Espagne Felipe VI à faire, au soir de 3 octobre 2017, une alocution officielle solennelle, l'idée régionale est aussi dans l'actualité en France: les jacobins parisiano-centrés, sidérés par la crème brûlée catalane, découvrent enfin le sujet et c'est, bel et bien, un sujet sérieux qu'on aurait bien tort de rejeter avec mépris comme un romantisme infantile passéiste sinon réactionnaire: la mondialisation et la généralisation du standard culturel Nord-américain renforce le désir de nombreux habitants de réaffirmer une authenticité individuelle et collective enracinée dans le territoire habité.

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La carte des régions membres de la fédération européenne des jeux et sports traditionnels est assez éclairante...

A cela il faut ajouter la crise des grands états centraux des pays membres d'une Union européenne qui inquiète plus qu'elle ne rassure les citoyens: l'idée bien française de transposer la puissance publique d'Etat à l'échelle européenne est un échec. L'Allemagne et les pays de l'Europe centrale n'en veulent pas et les Anglais... filent à l'anglaise.

Reste l'idée régionale. Mais cette idée de région est encore un OVNI politique et géographique en France puisque c'est précisément la réalité que le jacobinisme parisiano-centré ne veut pas voir. On citera cette belle formule de Victor HUGO tiré de 1793:

"la Révolution c'est la victoire de la France sur l'Europe et la victoire de Paris sur la France."

Hier matin, sur l'antenne matinale de France Culture, le géographe et économiste (plutôt jacobin) Laurent Davezies avait néanmoins raison de dire que l'idée régionale est une idée vierge au niveau théorique et que chaque pays européen voit midi à sa porte quand il s'agit de dire de quoi "région" est le nom...

Pour notre part, nous avons fait modestement et patiemment ce travail de définition  sur l'Etoile de Normandie depuis plusieurs années car la Normandie est, pour nous, la région idéale à mi chemin entre les excès d'un nationalisme séparatiste (ne pas confondre régionalisme et nationalisme)  et les excès d'un centralisme qui ne résiste guère à la tentation de l'autoritarisme.

La situation catalane illustre parfaitement ce qu'il nous faut éviter pour préserver l'idée régionale qui est l'idée politique neuve en ce début du XXIe siècle: il faut, en effet, rappeler que l'actuel jusqu'au -boutisme nationalitaire catalan est l'ultime réponse à la provocation des jusqu'au-boutistes du Parti populaire, la droite conservatrice espagnole qui conserve justement quelques nostalgies du Franquisme hypercentralisateur suffisamment fortes pour obtenir, en 2006 du conseil constitutionnel espagnol, l'invalidation de 14 articles définissant un nouveau statut plus favorable pour l'autonomie de la Généralité de Catalogne au sein de l'Etat espagnol. Parmi ces 14 articles invalidés, celui dont l'invalidation mit le feu aux poudres: la possibilité d'avoir deux langues officielles nationales en Catalogne (le catalan et le castillan) à utiliser dans les administrations.

Et c'est ainsi que l'on peut dire que deux idiots utiles ( l'idiot Rajoy premier ministre du gouvernement central parfait idiot utile de l'idiot Puigdemont président de la généralité de Catalogne lui-même idiot parfait du précédent...) nous emmènent au bord du gouffre alors que l'idée de région vue par un régionaliste normand est, tout au contraire, une idée de modération et d'équilibre entre le pire du centralisme (le jacobinisme répressif de Robespierre ou le centralisme répressif de Franco) et le pire du régionalisme (le séparatisme nationalitaire, l'égoïsme communautaire avec utilisation de la violence politique).

Le moment est donc venu de dire clairement ce qui signifie l'idée régionale, ce qu'elle peut être et ce qu'elle ne peut surtout pas être tout comme il faut définir ce qu'une région peut faire (compétences et finances) sur un périmètre géo-historique qu'il faut aussi définir: ce sera là l'une des tâches d'un moment girondin avec, pour prendre sa tête, une région Normandie qui propose déjà ses réponses aux questions ici posées. Entre la Normandie et la Catalogne pour illustrer l'idée régionale dans un pays européen en ce début du XXIe siècle, le choix est évident...

1) Le moment GIRONDIN est arrivé dans le Nord de la France:

http://www.normandiexxl.com/article.php?id=2494

Canal Seine Nord réussit sa percée, il nous reste à combattre pour améliorer l’Axe Seine

 

Collectivités. C’est la nouvelle du jour parue dans Le Courrier Picard, la ministre des Transports Elisabeth Borne et son collègue des Comptes publics Gérald Darmanin affirment avoir trouvé "un compromis » pour que les travaux du Canal Seine Nord puissent commencer.

Pour faire redémarrer la machine, les collectivités locales (région et départements) ont décidé de reprendre le projet en main. Ce sont elles qui avanceront l'argent nécessaire pour démarrer les travaux avec peut-être la création d'une taxe sur l'immobilier de bureaux comme pour le Grand Paris; l'Etat garantit pour sa part un milliard d'euros dans les prochaines années. Ce sont encore les collectivités locales qui assureront la gouvernance même si l'Etat conservera une minorité de blocage.

Grand projet d'infrastructure. Le canal, long de 107 kilomètres entre Compiègne et Aubencheul-au-Bac, dans le Nord, a vocation à être le maillon manquant entre la Seine et le réseau fluvial de l'Europe du Nord, pour le transport de marchandises entre les pays du Bénélux et la région parisienne. Il fait partie de la vingtaine de projets d'infrastructures de transports concernés par la "pause" décrétée par le gouvernement début juillet, alors que 10 milliards d'euros manquent dans les cinq ans à venir pour honorer les engagements pris par l'Etat.

Les 3 obstacles ont été levés

Selon Gérald Darmanin, trois obstacles avaient justifié la suspension en juillet du projet maintes fois repoussé: la "gouvernance", le "financement", et "l'emprunt et les risques".

Le premier a été levé en "régionalisant" la gouvernance de la société de projet, qui deviendra un établissement public local, même si l'Etat conservera une minorité de blocage.

Le deuxième a été résolu en confiant aux collectivités locales le soin d'avancer l'argent nécessaire pour démarrer les travaux en attendant les financements de l'Etat et de l'UE, qui fonctionne "sur factures". "En échange, l'État confirme le principe du financement d'un montant d'un milliard d'euros", a précisé le ministre. "Il ne s'agira pas de crédits budgétaires, mais de taxes affectées, ce qui permet de responsabiliser tous les acteurs".

Enfin, troisième obstacle "levé", les collectivités locales assumeront "l'emprunt et les risques attenants au projet".

Selon le Huffington Post : « malgré cette interview encourageante pour le projet, Xavier Bertrand a renouvelé son appel à Emmanuel Macron et a maintenu l'appel à manifester devant l'hôtel de région d'Amiens où Emmanuel Macron est en visite ce mardi 3 octobre "Aujourd'hui, à Amiens, nous attendons des engagements clairs et précis de votre part", écrit-il dans une lettre ouverte signée par tous les présidents des collectivités locales.

La Normandie peut garder son rôle portuaire

D’un point de vue normand cela signifie ouvrir la porte de Paris aux ports du nord de l’Europe déjà sévères concurrents du Havre alors que ce port est l’accès le plus direct et le plus logique pour tous les navires qu’ils arrivent des Etats-Unis ou du sud de l’Atlantique. Mais un ensemble de données historiques, de contraintes administratives et techniques ont freiné l’essor du port du Havre. Pour que ce nouveau projet ne se traduise pas par un recul des activités de l’ensemble Haropa, il importe que celui-ci bénéficie d’investissements dont nous avons souvent parlé (chatière, développement du fret ferroviaire et fluvial) bref des investissements promis depuis des décennies mais toujours reportés.

Reste à nos élus locaux et au premier d’entre eux désormais à Matignon à faire en sorte que l’essor du canal n’entraîne pas la régression de l’Axe Seine,, c’est tout à fait possible car il a de nombreux autres atouts pourvu qu’on lui en donne les moyens.

Ginette Bléry


 

Commentaire de Florestan:

Allons plus loin! Après le coup d'essai de la "Nordisation" du Canal Seine-Nord la prochaine étape sera la "Normandisation" de l'AXE SEINE


 

2) Le moment girondin est arrivé aussi dans les pages du Monde, l'organe officiel du parisianisme:

Lire, par exemple, ce commentaire paru dans Paris-Normandie (28/09/17)

03-10-2017 22;03;05

Lire le texte intégral de cette tribune "girondine" parue dans Le Monde le 27 septembre 2017:

Tribune. Le président de la République a annoncé à plusieurs reprises sa volonté de réformer durablement le pays pour assurer son redressement économique et social. Cette réforme doit s’appuyer sur la mise en œuvre d’un vrai pacte girondin – véritablement décentralisateur – entre l’Etat et les régions autour d’un agenda de réformes apaisées et structurelles de l’action publique. En effet, un pays centralisé ne se réforme pas, il fait la révolution par manque de proximité avec les acteurs des territoires.

Depuis la création des « grandes régions » et le renforcement de leurs compétences, les régions sont les partenaires naturels et privilégiés de l’Etat, à condition de leur faire confiance, de libérer les énergies locales en favorisant l’expérimentation de nouvelles politiques, de leur donner l’ensemble des leviers pour conduire leur action au service de notre pays, de ses citoyens et de ses entreprises.

Remplir ses fonctions régaliennes

L’Etat joue dans notre pays un rôle central et irremplaçable. Mais, au lieu de continuer à se disperser sur l’ensemble des champs de l’action publique sans en avoir les moyens financiers ou l’expertise, il doit remplir en priorité ses fonctions régaliennes, face aux défis du terrorisme, aux désordres planétaires, au changement climatique, à l’effort de recherche pour préparer l’avenir. Il doit se reconstruire pour devenir un Etat protecteur et stratège et non plus un Etat « boîte à outils » qui intervient tous azimuts au risque de perdre le sens de son action.

L’Etat doit désormais faire un choix essentiel pour le devenir de notre pays. Il doit choisir entre maintenir envers et contre tout des services déconcentrés sur des missions opérationnelles en doublon de celles des régions ou s’appuyer sur les régions pour mener à bien les réformes utiles à notre pays. Il doit choisir entre déconcentration et décentralisation. Il doit comprendre que « qui fait tout finit par ne plus rien faire ».

Les régions sont désormais compétentes sur les principales préoccupations de nos concitoyens : le développement économique, la formation des jeunes ou des demandeurs d’emploi, la mobilité, l’emploi… Elles sont l’échelon du quotidien sur ces politiques publiques. Elles s’y sont investies massivement malgré la baisse continue de leurs ressources qu’elles subissent depuis plusieurs années.

Prêts à nouer un pacte girondin

Les régions sont aussi l’échelon de l’aménagement durable et équilibré du territoire en capacité d’accompagner ceux qui se sentent abandonnés face à l’hyperconcentration des activités économiques et scientifiques dans les métropoles. Elles peuvent réinventer les politiques d’aménagement au service de la République des territoires car elles sont devenues souvent les seuls interlocuteurs des territoires ruraux et périurbains trop longtemps délaissés.

« La confiance ne se décrète pas, elle se construit progressivement. Elle suppose dialogue et écoute »

Au-delà de nos sensibilités politiques différentes, nous avons la volonté de jouer la carte de l’intérêt général au service de la réforme de notre pays. Nous sommes prêts à nouer un pacte girondin avec l’Etat autour des réformes indispensables pour notre pays : la réduction du chômage, la lutte contre le décrochage scolaire, le développement des nouvelles mobilités, l’accompagnement des PME et des ETI [entreprises de taille intermédiaire] de nos territoires, la mobilisation des fonds européens pour le développement de nos territoires et le soutien à nos agriculteurs.

Mais la confiance ne se décrète pas, elle se construit progressivement. Elle suppose dialogue et écoute. En convoquant le 17 juillet une conférence nationale des territoires, le président de la République et le premier ministre donnaient le sentiment de vouloir construire des relations de confiance avec les collectivités locales et les régions en particulier.

Depuis, nous ne pouvons hélas que constater qu’il ne s’agissait en fait que d’un feu de paille et que la volonté jacobine de l’administration centrale avait repris le dessus. Nous avons fait des propositions concrètes pour mettre en place un agenda de réforme partagé à l’occasion de notre congrès à Orléans, le 28 septembre. A ce stade, le premier ministre n’a pas donné suite.

Non-respect de la volonté du législateur

Pis encore, alors que le législateur a voté en loi de finances initiale pour 2017 l’attribution à compter du 1er janvier 2018 d’une part de TVA aux régions à la place des dotations de l’Etat, le gouvernement a annoncé qu’il allait réduire de 450 millions d’euros le montant de la ressource attribuée aux régions – alors que ce montant ne correspondait déjà qu’à une compensation partielle de la reprise par les régions des interventions économiques des départements.

Ce non-respect de la volonté du législateur est inacceptable. Nous n’accepterons pas une telle décision qui placerait nos collectivités et tous les acteurs qui en dépendent dans une situation de grande fragilité financière.

Les régions seraient alors, en contradiction totale avec les engagements pris par le premier ministre, le seul échelon de collectivité locale dont les ressources diminueraient en 2018. Alors que le redressement productif du pays et l’emploi passent principalement par les PME et ETI partenaires des régions, diminuer les ressources des régions, c’est pénaliser notre économie et notre croissance.

Il est temps que la France rejoigne enfin les pays qui l’entourent, dont la plupart s’appuient sur un Etat mobilisé sur ses compétences essentielles et des régions fortes. Nous demandons donc solennellement au président de la République et au premier ministre de faire confiance aux régions et de tenir leurs promesses et les engagements de la nation pris à leur égard.

Philippe Richert, président de Régions de France, président de la région Grand-Est (LR)
François Bonneau, président délégué de Régions de France, président de la région
Centre-Val de Loire (PS)
Rodolphe Alexandre, président de la collectivité territoriale de Guyane (DVG)
Xavier Bertrand, président de la région Hauts-de-France (LR)
Ary Chalus, président de la région Guadeloupe (Alliance démocratique - GUSR)
Loïg Chesnais-Girard, président de la région Bretagne (PS)
Carole Delga, présidente de la région Occitanie (PS)
Marie-Guite Dufay, présidente de la région Bourgogne-Franche-Comté (PS)
Soibahadine Ibrahim Ramadani, président de la collectivité territorialede Mayotte (LR)
Alfred Marie-Jeanne, président de la collectivité territoriale de Martinique (MIM)
Hervé Morin, président de la région Normandie (UDI)
Renaud Muselier, président de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (LR)
Valérie Pécresse, présidente de la région Ile-de-France (LR)
Bruno Retailleau, président de la région Pays de la Loire (LR)
Didier Robert, président de la région Réunion (LR)
Alain Rousset, président de la région Nouvelle-Aquitaine (PS)


 

3) Le moment girondin en Normandie même où il importe de ne pas reproduire à l'échelle normande ce que nous refusons à l'échelle nationale, à savoir, la domination sans partage d'une ville unique:

La géographie urbaine normande qui invite au fonctionnement en réseau, en "cluster" nous présente l'antidote à l'hyperconcentration métropolitaine. Mais encore faut-il que nos élus normands soient convaincu de l'intérêt de s'en servir...

Lire ci-après, une nouvelle tribune proposée par le géographe caennais Nicolas Escach:

https://actu.fr/normandie/caen_14118/tribune-rouen-caen-normands-prenez-garde-sirenes-recentralisation_12827804.html

TRIBUNE. Entre Caen et Rouen, « Normands, prenez garde aux sirènes de la recentralisation ! »

Maître de conférences à l'IEP de Rennes à Caen, Nicolas Escach, docteur en géographie, alerte sur les dangers de la recentralisation des territoires dans la Normandie réunifiée.

Publié le 3 Oct 17 à 16:15
Le docteur en géographie, Nicolas Escach, dans une tribune, met en garde sur les dangers de la recentralisation des territoires. (©JB/Normandie-actu)

Dans une tribuneNicolas Escach, maître de conférences au campus caennais de l’Institut d’études politiques (IEP) de Rennes, met en garde sur les dangers de la recentralisation des territoires et appelle à se mobiliser pour doter Caen (Calvados) du statut de métropole. Explications.

Rouen et Caen, deux capitales pour la Normandie !

Lors de ses vœux à la presse en janvier 2015, le maire de Rouen (Seine-Maritime), Yvon Robert déclarait à propos de la réunification à venir « Il n’y a pas de débat, pas de match. La capitale est Rouen, c’est évident ». La petite phrase provoquait un tollé côté bas-normand et amorçait une mobilisation associative et citoyenne appelant à une solution d’équilibre : « Caen C…comme Capitale », « Nous sommes Guillaume », « Pour une Capitale normande Réfléchie ».

Depuis 2011, 12 géographes (devenus 15) défendaient déjà une métropole normande en réseau animée par Caen, Rouen et Le Havre. La réunification du 1er janvier 2016, grâce à l’amendement Tourret, s’ouvrait sur un partage qui serait confirmé quelques mois plus tard et qui ne pourrait être résumé par une simple division entre les ressources centrales du Conseil régional (gouvernance politique) à Caen et celles de la Préfecture de région (gouvernance administrative) à Rouen.

LIRE AUSSI : TRIBUNE. Quelle place pour Caen, capitale politique de la Normandie, en 2030 ?

En réalité, les services de la région et de l’État disposant d’antennes dans les deux villes, la réelle innovation provenait d’une tentative de répartition thématique dont les organigrammes peuvent encore témoigner. L’État en région et les directions du Conseil régional ne seraient donc pas séparés mais associés dans les mêmes villes autour de problématiques transversales : l’éducation, la recherche, la culture, l’agriculture, l’innovation médicale et la santé, l’économie numérique, le développement durable à Caen, les transports, l’aménagement des territoires, les filières industrielles, la jeunesse et les sports entre autres à Rouen.

Le silence s’imposait alors puisqu’il fallait bien dépasser l’égoïsme territorial pour s’ouvrir à un intérêt qui nous dépassait tous : la Normandie. Certes, elle avait une histoire mais la Seine créait encore une coupure dans nos vies, les Caennais se tournant volontiers vers la mer, l’ouest ou le sud, les Rouennais contribuant à la vitalité de l’axe Seine et nouant des contacts avec le Nord de la France. Mais heureusement, nous avions un bien précieux : nous commencions à avoir confiance les uns dans les autres… Un sentiment fragile que nous nous devons tous de perpétuer aujourd’hui.

Fiers de porter un nouveau modèle !

Les territoires trouvent souvent matière à innover dans la contrainte. La Normandie ne compte pas de métropole incontestable capable d’animer seule l’ensemble de la région qui repose en réalité sur deux pieds : l’axe Seine d’un côté (Paris-Rouen-Le Havre) doublé par la ligne ferroviaire Paris-Caen-Cherbourg et l’axe terre-mer des interfaces européennes de l’autre (un ensemble de portes de l’ouest au nord de l’Europe en suivant l’Atlantique puis la Manche). Logiquement, la région a été la seule en France à pousser si loin la logique bicéphale avec une répartition des administrations, des agences régionales, des antennes d’entreprises et des ligues sportives. La dynamique a même intégré, certes insuffisamment, d’autres villes comme Le Havre (agence d’attractivité) ou Évreux (comité régional du tourisme).

Nulle part en France, une telle configuration n’avait été proposée, à rebours de la tradition centralisatrice jacobine que dénonçait Jean-François Gravier en 1947 dans son ouvrage Paris et le désert français. Pourtant autour de nous, aux Pays-Bas ou en Allemagne, personne n’imaginerait une seconde une capitale unique. Créer un tel précédant nous offrait donc une source infinie de fierté et la possibilité d’inventer une nouvelle gouvernance française à partir de deux ou trois villes relativement proches les unes des autres (une heure les sépare). Bientôt, d’autres ne tarderaient pas à s’inspirer de la Normandie et de son format de gouvernance locale…

LIRE AUSSI : TRIBUNE. En Normandie, une région, une capitale, un modèle dépassé ?

La routine centralisatrice : un frein tenace

Depuis quelques mois, les certitudes d’hier semblent pourtant s’effriter comme si nous n’avions pas conscience du temps d’avance que nous possédons (tant l’avenir ne peut être incarné par la centralisation). Les réunions à Rouen deviennent de plus en plus régulières faisant fi d’un modèle tournant, les centres de décision s’éloignent, tandis que les relais internationaux et européens semblent attirés de l’autre côté de la Seine. Pourquoi faudrait-il faire 150 kilomètres toutes les semaines – murmurent certains – quand tout peut être à quelques mètres de marche ? Et si le conseil régional, les services de l’État siégeant à Caen, passée une période de transition, finissaient eux-aussi par partir ? Ne serait-ce pas plus pratique ?

Après tout, Rouen est la métropole normande, chargée par ce titre d’animer un vaste « hinterland » (arrière-pays). Aux propos d’Yvon Robert cités en préambule, nous percevons que le point de départ n’était en réalité pas le même des deux côtés : là où certains élus rouennais s’attendaient à un rôle de capitale unique dès 2016 suivant un modèle lyonnais ou bordelais, la plupart des Caennais défendaient à juste titre un partage équilibré, compte tenu des lignes de force et d’excellence de chacun des pôles, conformément à un schéma plus proche du couple Dijon/Besançon ou Toulouse/Montpellier. Chaque implantation à Caen était alors vécue comme une concession, un écart au dynamisme rouennais, qu’il faudrait compenser au quintuple. 

Défendre un projet collectif moins étriqué

Alors que la répartition initiale était loin d’être défavorable à Rouen, eu égard à un modèle équilibré, les articles sur la dépossession de la métropole rouennaise commençaient à se multiplier. L’ARS (Agence régionale de santé) était accusée de favoriser le CHU de Caen ; le CROUS devait pour Valérie Fourneyron s’implanter à Rouen, se coupant au passage des principales administrations universitaires, tandis que les priorités d’investissements annoncées à l’échelle régionale semblaient gagnées par un tropisme bien monolithique. Les implantations caennaises déjà annoncées seront-elles aussi contestées ? La répartition des agences entre livre (à Caen) et image animée (à Rouen) aura-t-elle bien lieu ?

Les sirènes de la centralisation, dont nous percevons ici le danger, sont facilement explicables. Nous vivons encore aujourd’hui dans le mythe de « l’effet de pôle ». Rassembler en un même lieu, gagner en masse critique, serait la garantie d’une attractivité et d’un dynamisme économique renforcés à toutes les échelles. Nous oublions qu’un projet métropolitain est encore plus robuste s’il se conçoit à l’échelle d’un réseau de villes : chacune d’entre elles peut alors apporter son énergie, sa situation géographique, son histoire, ses habitants pour défendre un projet collectif moins étriqué. Nous serions alors capables de mieux nous connaître et l’occasion serait donnée de réellement travailler ensemble.

Recentraliser nous empêcherait de nous poser toutes ces questions et de trouver plus profondément la mesure de notre nouvelle identité. L’organisation pratique n’aurait plus qu’à suivre et là encore, nous aurions matière à innover : équipement des salles de travail en outils numériques, acculturation mutuelle aux méthodes de travail des deux ex-régions, amélioration des transports et connexions entre les villes, redéfinition des pôles thématiques, redéploiement intelligent et concerté des directions…

Le statut de métropole comme nouveau départ

Garantir l’équilibre dans toute la Normandie suppose que Caen acquiert à court ou moyen terme le statut de métropole, une structure intercommunale créée dès 2010 et remaniée en 2014, qu’ont obtenu 18 villes françaises dont certaines présentent un profil statistique similaire à la ville normande. Outre des compétences élargies, les métropoles recueillent régulièrement des aides ciblées de l’État leur permettant d’investir et d’innover dans le cadre de nouveaux pactes. Au cours de l’été 2016, le premier a octroyé 150 millions d’euros aux 15 premières métropoles françaises. Une conférence initialement appelée C15 se tient désormais chaque année pour réunir l’État et ce qu’il nomme « les locomotives de l’économie régionale » autour des enjeux de notre pays.

Rester en dehors de ces négociations et de ces financements serait nous priver de ressources pour investir aujourd’hui et donc pour pérenniser nos emplois demain. Sans compter que les métropoles deviennent des références incontournables dans de nombreux domaines (culture, diplomatie…). Devenir métropole nous permettrait enfin de porter une voix plus ouverte dans de nombreux projets locaux : pourquoi ne pas prévoir un franchissement de la Seine dans le cadre de la LNPN (permettant ainsi un lien entre Caen et Le Havre) ? Comment définir avec Rouen et Le Havre une relation intelligente et gagnante avec le Grand Paris ? Dans quelle mesure pouvons-nous contribuer au développement de l’axe Paris-Londres malgré le Brexit ?

LIRE AUSSI : Tribune. À Caen, l’optimisme ? Comment se faire une place dans la grande Normandie

Cet article s’adresse aux Caennais, bien sûr. Ne pensons pas que tout s’est terminé avec la réunification. Soyons fiers de notre ville. En réalité, tout commence. Il s’adresse aux Rouennais. Nous sommes nombreux à aimer la Normandie et avec elle une ville au patrimoine incroyable et à la créativité constante. Il s’adresse aux Havrais, aux Cherbourgeois, aux Alençonnais… La moitié de ma famille vient de Rouen, je suis né à Bayeux, j’ai grandi et je vis à Caen, j’ai admiré il n’y a pas si longtemps les Voiles du Havre. Comment pourrais-je me résoudre à n’entendre qu’une seule voix ?

Nicolas Escach


 

Commentaires de Florestan:

Réponse à Nicolas Escach

Nous apprécions cette tribune de Nicolas Escach qui affirme et confirme ce que nous ne cessons de dire ici: la Normandie est LA région du réseau, l'antidote pour nous vacciner des excès de la centralisation et de l'hyper-concentration métropolitaine. Nous avons écrit au président Morin pour lui dire qu'il y a lieu de proposer un grand pari normand face au Grand Paris de Monsieur Macron...

MAIS je ne crois pas qu'il faille prendre le risque de réalimenter un clochemerle inutile avec nos amis et partenaires de Rouen: j'invite Nicolas Escach à regarder d'un peu plus près la situation rouennaise. Elle est complexe et elle est même inquiétante si l'on devait considérer que Rouen devrait être, à elle seule, la métropole normande. Nous avons ici-même évoqué à plusieurs reprises, la question rouennaise qui n'est toujours pas résolue.

Répétons-le: Rouen revient de loin, de très loin. L'ancienne seconde ville de France, amochée sous les bombes de 1940 et de 1944, mal reconstruite après, a failli terminer comme une seconde Mantes la Jolie dans une banlieue parisienne étendue jusqu'à la mer.

Le caennais Escach doit avoir cette inquiétude rouennaise à l'esprit: il faut de la confiance et de la reconnaissance mutuelles pour faire quelque chose de plus intelligent ensemble qu'un petit Paris de province normand sous le nez du Grand Paris.

Que Caen devienne à son tour une métropole en face de la métropole rouennaise me paraît être une fausse bonne idée... dangereuse qui jeterait inutilement de l'eau sur le feu.

Il serait plus judicieux que les trois grandes agglomérations urbaines normandes fusionnent leurs pôles métropolitains respectifs en un seul.

Il serait enfin judicieux que le maire de Caen aille faire un tour à Rouen. Que celui de Rouen fasse un voyage d'études à Caen et que celui du Havre... revienne au Havre!

Car, pour lors, le moteur métropolitain normand, qu'il soit mis en réseau sur les trois villes ou, hélas, concentré à Rouen, la seule métropole en titre est... en panne !