Devant près de trois cents personnes rassemblées dans le grand hangar des établissements PTS DUFOUR, une entreprise établie dans la zone logistique de Port Jérôme, Hervé Morin, le président normand rentré de sa tournée asiatique le moral gonflé à bloc, a proposé, à l'occasion d'un discours particulièrement offensif, de prendre le pouvoir en matière de gouvernance portuaire pour le confier aux acteurs locaux qui font vivre les grands ports maritimes sur leur territoire dans le cadre d'un établissement public piloté par la région Normandie.

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http://www.paris-normandie.fr/breves/normandie/axe-seine--herve-morin-plaide-pour-un-nouvel-etablissement-de-gestion-des-ports-MH11434679

Pour le compte de l'Etoile de Normandie, nous étions sur place et nous avons beaucoup apprécié ce discours offensif et volontaire d'Hervé Morin qui a dû faire siffler quelques oreilles fatiguées d'être ce qu'elles sont quand le président de région s'en est vertement pris à la logique gestionnaire et carriériste qui envase, petit à petit, tous les chenaux d'une ambition portuaire normande au service du rayonnement de l'économie maritime française dont les réalités restent parfaitement exotiques pour quelques haut-fonctionnaires de l'Etat central parisien.

C'est ainsi qu'il a dénoncé ces grands directeurs de ports nommés en conseil des ministres qui restent trois ou quatre ans dans leur poste (on devrait dire dans "leur" port) avant d'être nommé dans un autre selon un plan de carrière qui ignore les réalités concrètes de l'économie maritime mondiale: "pas de bruit, pas de vagues" (Hervé Morin a parlé plus crûment), tel serait l'ambition portuaire de ces haut-fonctionnaires polytechniciens qui proposent des grues, des portiques et toutes les infrastructures possibles mais qui ne veulent pas savoir ce qu'un client aimerait qu'on fasse de son conteneur en transit dans le plus beau port du monde...

Les réalités sinon les urgences commerciales devraient l'emporter sur la culture gestionnaire d'un "beau" port: on en est encore à l'époque de Louis XV qui, se plaignant d'avoir perdu sa marine de commerce et de guerre après la désastreuse Guerre de Sept ans contre l'Angleterre, se consolait en admirant les belles marines du peintre Vernet.

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La frégate ou la marine à voile et en bois portée à son point de perfection par les ingénieurs navals français (Jacques-Noël Sané). Ici l'Hermione, la frégate de La Fayette reconstituée à l'identique il y a quelques années.

Les Français ont souvent eu les meilleurs navires ou les plus beaux ports. Mais le pragmatisme entreprenant des Hollandais et des Anglais ont fait de ces derniers les maîtres des mers quitte à naviguer sur d'excellents navires pris à la France ou sur des navires copiés à partir de plans français.

Tous les armateurs s'accordent à dire que l'escale du port du Havre est l'une des plus agréables et l'une des plus efficaces du monde au niveau technique. D'ailleurs, une alliance des plus grands armateurs mondiaux a décidé d'augmenter la fréquentation de l'escale normande: le commerce maritime mondial stimulé par le développement de l'e-commerce et de la logistique que ce développement nécessite va augmenter de 80% à l'horizon 2050. La congestion menace dans les ports géants (Rotterdam en Europe).

Et il faut dire que le GPM du Havre qui plafonne à 2,5 millions d'EVP annuels depuis l'ouverture de Port 2000 en 2006 a une sacrée marge de progression. Le bon résultat prévu pour 2017 avec près de 3 millions d'EVP semble inespéré. Exploit qu'il faut relativiser si l'on a en tête que le port du Havre stagne depuis dix ans autour de 2 millions d'EVP annuels bien en deça des objectifs affichés lors de l'inauguration de Port 2000.

Michel Duval, notre expert havrais de la question portuaire nous rappelle d'ailleurs cette réalité incontournable mais douloureuse pour certains égos encravatés qui battent nos estrades:

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Hervé Morin ne s'est d'ailleurs pas privé de dire que cette stagnation était peu satisfaisante et qu'elle traduisait l'inefficacité de la gouvernance portuaire administrée à la française si l'on devait la comparer aux performances d'un port municipal belge, d'un port régional hollandais ou d'une cité portuaire allemande. Le GIE HAROPA en est resté "au milieu du gué" selon Hervé Morin tant l'activité commerciale d'une marque commerciale pourtant identifiée comme telle dans les milieux du commerce maritime reste aussi peu... commerciale.

Ainsi, aussi belle soit-elle, l'escale havraise ne permet de débarquer que 20% en moyenne de la cargaison transportée par les géants des mers qui s'arrêtent devant la Porte océane: pour le "Foreland" (c'est à dire attirer les armateurs et les escales) on n'est pas mauvais mais pour ce qui est de "l'Hinterland" c'est une autre affaire! 

Le GPM du Havre est, selon Hervé Morin, victime de la myopie qui consiste à n'en faire que le port de transit de Paris: le terminus du Havre ce serait Paris. Et pour faire 300 bornes, le camion est idéal pour poser un conteneur dans une région parisienne qui se contrefiche, par ailleurs, de quel port peuvent provenir les marchandises dont elle a besoin pour ses importations et ses exportations.

Allons plus loin: faire du Havre seulement le "port de PARIS" pour que "la région parisienne puisse s'accaparer sa façade maritime" (dixit Vianney de Chalus le président d'une CCI Normandie qui n'a visiblement pas compris la dimension géopolitique de la question) c'est, à terme, TUER Le Havre car la région parisienne ne sera JAMAIS une région maritime.

Pour mémoire: l'économie maritime pèse, tout de même, 6% dans le PIB normand... Et seulement 0,2% dans le PIB francilien (qui représente plus de 30% du PIB de la France). L'intérêt de Paris pour la Mer tient donc du micron et Macron devrait s'en rendre enfin compte! Pour preuve: la bourse de Paris ignore superbement les valeurs de l'économie maritime contrairement à celles de New York ou de Shanghaï.

Il est urgent de sortir les GPM normands du cul-de-sac parisien et de penser à un hinterland beaucoup plus large non pas avec des ingénieurs mais avec des équipes de commerciaux. La ligne SNCF vers Metz et l'Allemagne via Tergnier et Amiens est déjà électrifiée tandis que la liaison Serqueux-Gisors ne propose qu'un désenclavement ferroviaire en direction de la région parisienne.  Le Havre pourrait démarcher la Suisse et l'Italie du Nord, l'Europe centrale, l'Espagne (axe Plantagenêt)  voire, tutoyer la "route de la soie" ferroviaire qui va relier, de plus en plus, la Chine à l'Europe.

L'idée serait de créer un grand réseau cohérent de la logistique du Havre à Dunkerque et Marseille pour tenir l'hinterland français qui est traversé par l'isthme européen dont le débouché logistique principal est désormais sur les grands ports de la mer du Nord car le manque de compétitivité des grands ports maritimes français handicape les entreprises françaises les plus éloignées d'Anvers ou de Rotterdam ou d'Hambourg.

Mais comment y parvenir avec une SNCF totalement défaillante? Hervé Morin envisage de faire appel à un autre opérateur ferroviaire que la SNCF pour le fret des grands ports normands.

Dans une bataille des ports qui se gagne avant tout sur terre, c'est donc à la Normandie d'être LA région française de l'économie maritime et de l'être tout azimut: 600 millions de conteneurs se baladent sur les mers du Monde chaque année.  Un trafic d'un million de conteneurs génère 1000 emplois dans la logistique à terre à condition de développer toute la valeur ajoutée possible à partir du flux des marchandises en transit. Il n'est pas normal qu'un conteneur en transit au Havre ne soit ouvert qu'à Orléans ou à GARONOR au Nord de Paris faute des plates-formes multimodales ou des entrepôts de reconditionnement ou d'amélioration des marchandises en nombre suffisant dans les abords immédiats du grand port normand.

Il ne faut plus regarder passer les conteneurs sur les camions comme des vaches: il faut donner la valeur ajoutée indispensable à certaines marchandises dans la région du port où ces marchandises sont débarquées.

Il faut aussi que Bercy cesse de nous faire les poches: les dividendes du dynamisme portuaire normand à reconstruire devont être, en priorité, réinvestis dans le développement portuaire. Tel est le souhait d'Hervé Morin qui propose, donc, de prendre le pouvoir au titre de la région Normandie pour le redonner aux acteurs de la communauté portuaire normande selon un modèle qui fait la réussite insolente des grands ports de la rangée nord européenne, modèle "hanséatique" du communalisme portuaire, qui reste parfaitement exotique dans une France marquée par un jacobinisme parisien et autoritaire qui en est la plus totale antithèse.

Et tout le problème géopolitique normand est là:

1) La Normandie est la seule région de France qui, de par son histoire, sa géographie urbaine et son potentiel économique, permettrait d'expérimenter un modèle alternatif au modèle dominant du centralisme étatique autoritaire peu adapté aux réalités concrètes et pratiques de l'économie maritime.

2) Prendre le pouvoir pour faire, à nouveau, de la Normandie une "place de marché maritime au coeur de l'économie mondiale" nécessitera d'établir un rapport de force politique et médiatique sérieux avec l'Etat et ses haut-fonctionnaires qui ne lâcheront pas facilement le morceau, à commencer par l'actuelle préfète de région qui ne veut pas entendre parler de "normandisation" des grands ports maritimes normands.

3) Enfin, la Normandie quoique réunifiée demeure convalescente et doit se réparer tout en construisant un projet ambitieux pour l'avenir: il va falloir mener cette ambition à bien malgré des défauts structurels qui pourraient la mettre à mal. Ainsi comment est-il possible de recréer une place de marché maritime en Normandie s'il n'y a pas à Rouen, à Caen ou au Havre, une place bancaire normande?

Car faire la Normandie maritime c'est aussi proposer une autre métropolisation du territoire que l'écrasant modèle mégalopolitain du centralisme parisien: c'est proposer un réseau de villes portuaires et maritimes qui, par leur coopération intelligente crée la masse critique nécessaire. La géo-histoire normande nous demande de lire son mode d'emploi: il serait temps que nos grands élus normands ne soient plus des analphabètes !

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Hervé Morin a donc tiré le premier ce mercredi 15 novembre 2017 non loin des quais de port Radicatel. On attend la vision d'un ancien maire du Havre la semaine prochaine avant l'arbitrage final et élyséen d'un Macron qui devrait retrouver d'urgence sur ce dossier essentiel pour le rayonnement de la France le sens du pragmatisme qui lui a permis d'arriver au pouvoir: une région peut-elle gérer directement l'intérêt national qui se déploie sur son territoire?

Hervé Morin propose un "laissez-nous faire" normand dans le domaine maritime: c'est une chance pour la France. C'est un approfondissement bienvenu de la décentralisation...

Une décentralisation détestée par la caste aristocratique des haut-fonctionnaires techniciens de l'Etat qui ont l'impression de déroger s'ils devaient, un jour, prendre leurs ordres auprès d'un conseil d'usagers et d'acteurs locaux présidé par le représentant d'une collectivité territoriale.

On espère donc qu'Emmanuel Macron n'écoutera pas le choeur persiflant des haut-fonctionnaires jacobins de Paris qui lui chatouillera les oreilles en chantant: "Morin veut donner aux Normands un pouvoir dont ils ne veulent pas."

Car les Normands se sont réveillés et certains se préparent à prendre, à nouveau, le large.

Mais pas tous... Car se gouverner soi-même ("sire de sei") c'est oser prendre les responsabilités d'un maître: l'Etat et ses représentants (l'actuel Premier ministre et la préfète qui le représente ici en Normandie) s'apprêtent, d'ailleurs, à dire qu'ils vont enfin s'occuper au mieux de nos affaires portuaires tout en laissant la région et les acteurs locaux sur un strapontin certes inconfortable mais que certains décideurs institutionnels "normands" trouveront toujours moins inconfortable qu'un grand fauteuil où pourrait se prendre de grandes décisions et s'arbitrer les grands risques.

Politiquement, la question est d'éviter de se faire à nouveau endormir par le Ministère de la PAROLE de l'Etat jacobin qui, jusqu'à la preuve de contraire, n'a pas de vision maritime dynamique et spécifique au delà d'une gestion statique, technique, fiscale et rentière finalement profondément partagée avec la CCI locale qui sait, elle aussi, parfaitement gérer une barrière de péage sur un pont.

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 Voilà donc pour les dures réalités...

Retour au rêve:

"Soyez réalistes! demandez l'impossible..."

Lire ci-après, l'intégralité du manifeste "Normandie, la Seine, la Mer: au coeur de l'économie mondiale", un texte visionnaire signé "Hervé Morin, président de la région Normandie"

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https://www.normandie.fr/sites/default/files/manifeste-normandienord-sud-est-ouest.pdf

Lire, enfin, le rappel des dix principales mesures pour une Normandie "place de marché maritime au coeur de l'économie mondiale" proposées par Hervé MORIN:

Les 10 propositions

  • Faire le choix d’une gouvernance simplifiée, reposant principalement sur l’animation des réseaux d’acteurs économiques et portuaires.
  • Faire de nos ports les fers de lance d’une compétitivité économique renouvelée en les connectant toujours plus à notre territoire.
  • Engager la création d’un établissement public regroupant les ports du Havre et de Rouen, dont la Région serait le premier acteur, aux côtés des collectivités locales et de l’Etat.
  • Développer le potentiel de recherche dédié à l’économie portuaire et à la logistique, s’appuyant sur les multiples excellences des laboratoires de recherche de Normandie, afin d’accompagner et de stimuler cette nouvelle dynamique.
  •  Intégrer le développement des zones industrialo-portuaires à la démarche ; c’était l’un des objectifs de la réforme portuaire de 2008, donnons-lui enfin un contenu concret.
  • Conforter le partenariat stratégique avec Ports de Paris et l’Ile-de-France, à travers une marque commune et le renforcement des liens commerciaux.
  • Accompagner le lancement de nouveaux services ferroviaires pour stimuler le trafic de fret, tirer profit de nouveaux axes de circulation vers l’Est et vers le Sud et sortir du tout camion.
  • Se doter rapidement d’une société d’aménagement dédiée à l’Axe Seine, dont la Région sera l’actionnaire de référence, et qui travaillera en lien étroit avec l’EPFN (établissement public foncier de Normandie).
  • Créer à l’instar de tous les grands centres portuaires et économiques mondiaux qui disposent de ce type de zones, des zones économiques spéciales favorisant entre autres l’implantation rapide d’entreprises venues d’outre-Manche.
  • Proposer aux acteurs économiques désirant développer une activité sur notre territoire d’intervenir dans une fondation reconnue d’intérêt public soutenant des projets en lien avec les valeurs que nous portons.

Et retour brutal à la réalité...

Vendredi 17 novembre 2017 aura lieu à Brest un "conseil interministériel" consacré aux questions maritimes, soit quatre jours... avant les Assises de la Mer (de l'amer?) au Havre: avant de laisser la parole au ministère de la Parole en Normandie, on rend les arbitrages du réel en... Bretagne qui est une région qui, comme chacun sait, pèse d'un poids majeur dans l'économie maritime mondiale !

En effet, dans l'édition du 16 février 2017 d'un quotidien ligéro-breton bien connu qui omet, bien entendu, de rendre compte des ambitions maritimes et normandes d'Hervé Morin de la veille (précisons que Paris-Normandie fait, ce jour, honnêtement son travail), on peut lire le rappel à l'ordre suivant:

"O.F.: Quelle politique de développement envisagez-vous pour les ports français?

"Edouard Philippe: Je souhaite que l'Etat se dote d'une stratégie globale pour mettre fin à une concurrence désordonnée entre ports. La France dispose de deux façades maritimes majeures desservies par deux grands ports d'intérêt national et même européen: Le Havre et Marseille. Le port de Dunkerque est aussi un port d'intérêt européen. Ils ont vocation à rester dans le giron de l'Etat. Parallèlement, je souhaite que nous renforcions l'intégration de l'axe Rhône et de l'axe Seine. Pour les autres ports, les régions ont vocation à jouer un rôle plus important.


Commentaire de Florestan:

Monsieur Morin, pas touche au Havre! C'est trop important, trop énorme pour vous les Normands... Car il faut que le président Macron ait quelque chose à dire sur un Grand Paris étendu à l'axe Seine. En revanche, si vous voulez régionaliser le grand port maritime de Rouen et prendre, notamment, le coût du dragage de son chenal d'accès...

Mardi 21 novembre 2017, première journée des assises de la Mer, Hervé Morin doit parler avant Edouard Philippe: la fin des festivités commémorant le 500ème anniversaire de la fondation du port du Havre risque d'être mouvementée...

Mais la grande explication entre les deux hommes devrait surtout avoir lieu ce jeudi 16 novembre 2017 à Paris à l'hôtel de Matignon:

D'un côté: Hervé le Normand qui propose de respirer à nouveau l'air du grand large.

De l'autre: Edouard le Parisien qui propose de poursuivre le roupillon bien au chaud auprès de la salamandre!

 


 

Pour finir, provisoirement, sur ce sujet essentiel et chaud, lire le compte rendu complet proposé par Stéphane SIRET pour Paris-Normandie, p.9 édition du 16 novembre 2017. Rappelons que Ouest-France n'a rien publié au lendemain de la conférence de presse d'un président de région qui n'est qu'un président... normand. Ah ! Si cela avait été Jean-Yves, le ministre de la Défense de la Bretagne...

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