Selon l'agence de presse suisse "Romandie" (ils sont généralement bien informés), Emmanuel Macron semble s'intéresser à nouveau de très près (de trop près) à notre plus grand trésor patrimonial normand:

La "tapisserie" (en fait, une broderie de laine colorée sur une toile de lin liturgique) du Telle du Conquest conservée à Bayeux depuis sa fabrication à la toute fin du XIe siècle (probablement en Angleterre) excite la curiosité archéologique et intellectuelle depuis les années 1750 avec la publication, par Andrew Coltee Ducarel, un archiviste anglais ayant des racines normandes protestantes, du premier guide touristique consacrée à ce monument normand insigne à la destination des tous premiers "touristes" anglais, des fils de grandes familles désireux de s'instruire sur les origines de leur pays en visitant notre Normandie...

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Mais, hélas, il ne s'agira pas ici de poursuivre cette belle tradition de curiosité intellectuelle pour le monumental patrimoine de la civilisation anglo-normande qui a fait de la Normandie, dès le début de la première moitié du XIXe siècle une terre d'érudits, d'historiens, d'archéologues et d'archivistes au point de faire de la Normandie, la région où s'élabora en France la notion de patrimoine, de monument historique et où se mit en place, avec l'engouement venu d'Angleterre des bains de mer, notre tourisme culturel contemporain.

http://www.normanconnections.com/fr/

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Il ne s'agit pas de relancer, par exemple, le programme européen INTERREG IV "Norman connections" qui aurait pu établir de façon plus durable des relations culturelles fortes entre l'Angleterre et la Normandie qui, faute d'être réunifiée lorsque ce programme européen avait été lancé, n'avait pas pu y prendre toute la place qui lui revenait: nos partenaires britanniques en furent quelque peu frustrés d'ailleurs et le Brexit risque, par principe, de mettre un terme à cette expérience qui avait permis, par exemple, d'organiser dans le donjon normand de Norwich une exceptionnelle exposition des oeuvres des peintres et coloristes anglais du XIXe siècle qui avaient dessiné les paysages et les monuments de la Normandie, berceau de l'Angleterre moderne...

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John Sell Cotman, "tower in Normandy" (circa 1830)

Non. Il ne s'agira pas de cela car Macronaparte 1er remet ses pas dans les traces laissées par les bottes du Premier consul Bonaparte préparant l'invasion de l'Angleterre en 1804: à l'époque, le tyran qui commençait à régner sur tout depuis Paris avait ordonné le transfert de la célèbre broderie normande au musée du Louvre à l'occasion d'une grande campagne de communication sur le thème de réitérer l'exploit du Conquérant: la tapisserie de Bayeux faisait tapisserie et l'intérêt qu'on y a soudain porté (au risque de l'endommager définitivement d'ailleurs) était subordonné à un intérêt politique supérieur, à savoir, servir la gloire d'un nouveau conquérant. On sait que le désastre de Trafalgar mit un terme définitif à cette prétention...

En 2018, il ne s'agit plus, bien entendu, d'envahir l'Angleterre mais de garder le lien avec l'île rebelle de l'Europe après le Brexit: la tapisserie qui vient d'être (enfin!) confiée officiellement à la ville de Bayeux dans la perspective de la création d'un futur centre d'interprétation européen du Moyen-âge qui sera le nouvel écrin pour présenter localement la tapisserie d'ici 2023 (avec la région Normandie aux commandes), est, à nouveau, le jouet des relations diplomatiques entre la France et l'Angleterre au plus haut niveau...

On pourrait s'en réjouir mais on ne le fera pas car cette grande histoire est avant tout la nôtre: il ne faudrait pas que la Normandie fasse... tapisserie!

https://www.romandie.com/news/La-France-envisage-de-preter-la-Tapisserie-de-Bayeux-au-Royaume-Uni-Elysee/881386.rom

Paris - Emmanuel Macron et Theresa May annonceront jeudi lors d'un sommet franco-britannique un programme d'échanges d'oeuvres dont "un possible prêt de la Tapisserie de Bayeux", mais "pas avant 2020", a annoncé l'Elysée mercredi.

"Ce prêt est envisagé car il y aura des travaux de restauration du musée de Bayeux pendant quelques mois", a précisé l'entourage du président de la République devant la presse. Mais "ce ne sera pas avant 2020 car c'est un objet patrimonial extrêmement fragile qui fera l'objet de travaux de restauration très importants avant quelque transport que ce soit".

Oeuvre de 70 mètres de long sur 50 centimètres de haut, la Tapisserie de Bayeux est à la fois une oeuvre d'art et un document historique, symbole des liens entre l'Angleterre et le continent.

Elle décrit le voyage d'Harold en Normandie et son retour en Angleterre et son couronnement après la mort du roi Edouard le Confesseur au XIe siècle. Elle montre aussi la préparation de l'expédition organisée par Guillaume le Conquérant, la traversée de la Manche et la bataille d'Hastings.

Il s'agit d'une broderie réalisée sur une toile de lin mesurant 68,38 m, qui est constituée de neuf panneaux d'une largeur de 50 cm et de longueurs inégales (de 13,90 m à 2,43 m), selon les informations du musée de Bayeux. Elle a été confectionnée avec des fils de laine de dix couleurs différentes.

La Tapisserie de Bayeux est inscrite au registre Mémoire du Monde par l'Unesco.


(©AFP / 17 janvier 2018 09h51)


Les autorités locales normandes en charge de la conservation du précieux monument brodé apprécient plutôt moyennement l'initiative élyséenne:

https://www.ouest-france.fr/normandie/bayeux-14400/pret-de-la-tapisserie-de-bayeux-un-deplacement-difficile-5505805

Prêt de la Tapisserie de Bayeux : un déplacement difficile

Si le prêt de l’œuvre aux Britanniques est envisagé par l’Élysée, se pose les questions d’un éventuel voyage alors que la broderie reste très fragile. 

L’Élysée a confirmé, ce mercredi 17 janvier 2018, une information des médias britanniques, soit  « un possible prêt de la Tapisserie de Bayeux » mais  « pas avant 2020 ». Cet échange interviendrait ainsi durant les travaux à venir pour la réalisation du centre de compréhension et d’interprétation de l’Europe du Moyen Age, le futur musée qui accueillera l’œuvre.

Or,  « la Tapisserie est relativement bien conservée compte tenu de son ancienneté, mais est très fragile », rappelait il y a quelques mois la Direction régionale des affaires culturelles (Drac).  « La toile de lin est oxydée et présente des trous, usures, déchirures, rapiéçages qui provoquent parfois des tensions. »

Des études doivent ainsi être menées pour  « évaluer l’état de conservation » de la broderie, le dernier diagnostic remontant aux années 1982-1983. Lesdites études permettront notamment de déterminer si l’œuvre quasi millénaire nécessite une restauration.

Actuellement, les 70 m de broderie sont présentés dans une vitrine en forme de U. Si de nouveaux scénarios sont envisagés dans le cadre du futur musée, reste qu’un « voyage » s’annonce complexe.

« Une opération extrêmement délicate »

« Ce n’est pas quelque chose qui se déplace facilement, rappelle Pierre Bouet, universitaire caennais, membre du conseil scientifique constitué pour la réalisation du centre d’interprétation. Elle est actuellement dans un caisson hermétique. »

Déjà, sa manipulation pose des difficultés. En janvier 2017, lors de la fermeture annuelle du musée, des photographies avaient été réalisées pour établir une cartographie numérique.  « On était une soixantaine de personnes et on la faisait glisser sur un support centimètre par centimètre, relate l’universitaire. C’est une opération extrêmement délicate. »  Et la sortir de la pièce, puis la transporter, supposerait de  « la démonter et de l’enrouler ».

Pour l’heure, le conseil scientifique, comprenant des membres français, mais aussi anglais, américains, canadiens, italiens et belges, n’a pas été consulté sur un éventuel prêt.

Toutefois, l’idée avait été soufflée par l’un des responsables du British museum, à l’occasion d’une réunion à Londres, indique Pierre Bouet. L’homme avait alors évoqué le projet d’exposer la Tapisserie en Angleterre en  « profitant » des travaux qui nécessiteront probablement une fermeture temporaire du musée.


 Lire cet article du Figaro (17/01/18) qui revient sur l'histoire des déplacements de la tapisserie de Bayeux qui appartient au trésor de la cathédrale normande depuis 1077: pendant la Seconde Guerre Mondiale, les Allemands cherchèrent à l'utiliser à des fins de propagande... en vain car elle fut soigneusement cachée pendant toute la guerre:

http://www.lefigaro.fr/histoire/archives/2018/01/17/26010-20180117ARTFIG00178-en-1944-la-tapisserie-de-bayeux-s-expose-au-musee-du-louvre.php

LES ARCHIVES DU FIGARO - Emmanuel Macron envisage le prêt spectaculaire de la Tapisserie de Bayeux au Royaume-Uni. Rarement déplacée, la fameuse tapisserie de la reine Mathilde a été exposée au Musée du Louvre fin 1944.

La Tapisserie de Bayeux va t-elle bientôt traverser la Manche? C'est le souhait d'Emmanuel Macron qui doit le confirmer ce jeudi. Oeuvre d'art unique quasi-millénaire, la tapisserie reste un document historique précieux du XIe siècle: elle retrace l'épopée de Guillaume le Conquérant en 1066 pour conquérir l'Angleterre. Cette fameuse Tapisserie a connu de nombreuses péripéties, en particulier pendant la Seconde Guerre mondiale. Après avoir été mise à l'abri au Louvre en juin 1944, elle y est exposée dans une salle du Musée du 12 novembre au 15 décembre 1944, avant de retourner à Bayeux en mars 1945.

Lire le Figaro, article du 17 novembre 1944:

La tapisserie de Bayeux au Musée du Louvre

AVANT d'aller reprendre sa place à Bayeux, la fameuse tapisserie de la reine Mathilde est exposée au Musée du Louvre, dans une salle qui permet de la présenter dans son ensemble. Nous l'avions vue à Bayeux, présentée différemment. Il semble qu'au Louvre il soit plus facile de suivre les broderies qui se déroulent le long d'une bande de toile de soixante-dix mètres de long, car ce n'est pas une tapisserie mais une broderie. C'est un document d'un intérêt exceptionnel, tant pour sa qualité artistique que par les renseignements historiques qu'elle donne. Les costumes, les armes, les navires sont dessinés avec une grande précision de détail et une liberté de facture qui prouve que son auteur était un grand dessinateur, possédant un sens très développé du mouvement et de l'observation. La composition libre, pleine, spontanée, peut servir de modèle.

C'est en quelque sorte le reportage du débarquement des soldats de Guillaume.

Il est fort probable qu'à l'origine les couleurs en étaient plus vives, avec des verts et des rouges ardents; au cours des siècles, les tons, en s'atténuant, sont restés dans une gamme très fine et très soutenue. La date de son exécution a soulevé des controverses, mais il semble bien que l'ouvrage ait été commencé aussitôt après les événements qu'il relate, c'est-à-dire la conquête de l'Angleterre par Guillaume le Conquérant, qui eut lieu en 1066 et l'histoire du parjure d'Harold. Elle appartient au Trésor de la Cathédrale de Bayeux depuis 1077. C'est en quelque sorte le reportage du débarquement des soldats de Guillaume; on peut en suivre toutes les péripéties, et on demeure frappé de leur actualité.

Napoléon, au moment du camp de Boulogne, avait compris la valeur de propagande que pouvait avoir cette tapisserie et il l'avait fait venir à Paris en 1804. Pour les mêmes raisons les Allemands, pendant l'occupation, mirent tout en œuvre pour la retrouver; ils n'y parvinrent pas. Le chef-d'œuvre avait été caché d'abord à Bayeux, dans une cave, puis à l'abbaye de Mondaye, ensuite à Sourches et enfin à Paris même.
Ainsi la tapisserie qui depuis près de dix siècles a échappé à la destruction a été sauvée une fois de plus et, intacte, offre aux visiteurs le déroulement pittoresque et vivant de scènes, de défilés, de chevauchées, de batailles navales et terrestres avec, en marge, des scènes champêtres, des fables d'Ésope, tout ce qu'il a plu aux auteurs d'ajouter au gré de leur fantaisie.

Par André Warnod


 Commentaire de Florestan:

Autant on attendra l'actuel président de la République sur le coeur même de ses responsabilités régaliennes d'intérêt général, par exemple, renégocier dans un sens plus favorable aux valeurs humanistes de la soi-disant "république" française, le honteux traité du Touquet (2003).

Autant on pourra rétorquer audit président de la République que l'animation d'une politique de coopération culturelle et patrimoniale avec l'Angleterre doit être NOTRE GRANDE AFFAIRE NORMANDE.

Même si, hélas, la dernière initiative en cours sur ce sujet semble bien mal partie:

Romain Bail, le jeune maire de Ouistreham a tout l'air d'un "pied-nickelé"...

17-01-2018 16;00;03

(Ouest-France, 17/01/18)

La Normandie est française mais elle n'a pas être "nationalisée" : à savoir être considérée comme un magasin patrimonial dont les ressources seraient mobilisables à la seule discrétion du pouvoir central parisien et de ses intérêts politiques du moment!

Affiche-biens-nationaux

Les réactions à l'annonce élyséenne:

https://www.ouest-france.fr/normandie/bayeux-14400/le-pret-de-la-tapisserie-de-bayeux-une-formidable-opportunite-5505850

La Manche Libre croit tout savoir de cet échange historique:

https://www.lamanchelibre.fr/actualite-453473-pret-de-la-tapisserie-de-bayeux-a-l-angleterre-les-coulisses-d-un-echange-historique

Voir aussi Paris-Normandie:

http://www.paris-normandie.fr/actualites/societe/la-tapisserie-de-bayeux-traversera-la-manche-EO11976460?utm_source=Utilisateurs+du+site+LA+NEWS&utm_campaign=bae9f4edee-RSS_EMAIL_CAMPAIGN&utm_medium=email&utm_term=0_233027d23b-bae9f4edee-137315997

Voir enfin, ce joli papier proposé par un vrai connaisseur: Adrien Goetz

Tapisserie de Bayeux