Le temps est mucre et on bat, paraît-il, des records de pluviométrie...

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L'acteur d'origine rouennaise, Philippe TORRETON, l'un de nos Normands préférés nous dit ceci: "le mauvais temps c'est nous". Voilà qui renvoie à une colère exigeante que nous apprécions car elle s'appuie sur une lucidité toute normande. Il ne faut pas, en effet, confondre la météo politico-sociale avec celle du ciel et garder à l'esprit une autre maxime normande (elle vient du Cotentin): "le mauvais temps c'est le temps qui dure trop longtemps".

Question: combien de temps le mauvais temps de la résignation au mauvais temps va-t-il durer?


 

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Philippe Torreton : « Je nous trouve d’une mollesse dingue ! »

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L’acteur publie un livre choral qui donne la parole à ceux, agriculteur, infirmière, enseignant ou policier, dont les conditions de travail deviennent parfois insupportables. Un coup de gueule conforme à son engagement et un appel au débat dans une société endormie.

Vous imaginez dans votre livre (1) le quotidien d’un magistrat, d’une caissière, d’un policier ou d’un professeur... D’où est venue cette idée ?

Philippe Torreton : « J’ai été sollicité par un éditeur mais je n’arrivais pas à me décider. Et puis m’est venue l’idée d’écrire quelque chose sous forme de témoignages, un peu comme si j’étais le réceptacle de confidences. En faisant intervenir différentes personnes, exerçant différents métiers, je pouvais brasser plusieurs aspects de la société et dresser une sorte d’état des lieux sensible d’une souffrance réelle : celle que ressentent aujourd’hui certaines catégories professionnelles au travail.

Pourquoi avoir choisi ce mode narratif ?

Ça m’est apparu comme évident. Ça rejoignait l’âme du métier de comédien, qui est quand même de se mettre dans la peau de quelqu’un, et ça rejoignait également ma curiosité personnelle. Ce bouquin est le produit de la rencontre entre un comédien profondément passionné par son métier et un homme passionné par la vie politique, avec ses hauts, ses bas, ses réussites et ses échecs.

« Qu’on ne me dénie pas le droit de m’exprimer »

Comment avez-vous bâti ces mini-portraits de citoyens ?

Je lis la presse, je me renseigne, je regarde des documentaires, je lis des romans, je me plonge dans Internet : je m’intéresse au réel, à ce qui se joue maintenant. Mais ce que je raconte vient aussi de toutes ces années de vie que j’ai passées à rencontrer des gens, à m’intéresser, à avoir un regard de citoyen, quoi.

Au-delà de ces portraits, vous esquissez dans la seconde partie du livre votre ressenti de la société actuelle. Pourquoi ?

Après avoir rédigé tous ces « témoignages », je me suis dit : « Si je devais relier tous ces points, qu’est-ce qui apparaîtrait ? » Et je me suis aperçu que ce serait le symbole de la justice. Parce que la justice est au cœur de ce malaise social.

C’est pour vous l’urgence des urgences ?

Oui, j’en ai le sentiment. Je ne prétends détenir aucune vérité, mais j’ai l’impression qu’on aboutit toujours à ça. Et je parle de justice dans tous les sens du terme. Une justice sociale, une justice économique, une justice au travail, une justice dans la santé, une justice tout court.

Quand un instituteur arrive dans sa classe et qu’il sait que les trois quarts de ses élèves vont avoir du mal à s’en sortir, que voulez-vous qu’il ressente sinon de l’injustice ? Quand un agriculteur développe une maladie, qu’il comprend par son docteur ou par la presse que c’est à cause du produit qu’il épand depuis des années, qu’il porte plainte et qu’il meurt avant que le dossier aboutisse, est-ce qu’on ne doit pas s’interroger sur la justice ? Et si on ne peut plus compter sur la justice, qu’est-ce qui reste ? De l’injustice.

Le philosophe Michel Serres a écrit un court livre – « C’était mieux avant » (2) - dans lequel il explique que nous vivons tout de même beaucoup mieux que nos parents et grands-parents. Qu’en pensez-vous ?

Je suis d’accord avec lui. Mais ce n’est pas parce que les choses s’améliorent globalement que les situations de misère sont plus faciles. Les gens n’ont pas le temps de voir ça. Ils lisent peu, se documentent assez peu, et quand ils sont dans la merde, ils sont dans la merde ! Quand on ne sait comment on va faire vivre sa famille, qu’on approche du burn-out, qu’on est dégoûté de ce qu’est devenu son métier, on ne peut pas réfléchir comme ça. Cela dit, je pense que nos démarches sont complémentaires. Il faut être capable, comme lui, de prendre du recul, mais aussi, comme j’ai essayé de le faire, d’aller voir au niveau des gens.

Michel Serres, encore, estime que nous ne sommes pas « gouvernés » mais « gérés », et que cela ne nous conduit nulle part. Ce que vous exprimez également...

On est gérés parce que c’est l’économie qui l’a emporté. On nous a expliqué que l’économie c’était trop compliqué pour nous et qu’il fallait s’y plier. Mais pour moi, l’économie n’a rien de scientifique. Elle se sert d’outils mathématiques et statistiques, oui, mais elle s’appuie sur une activité humaine. C’est l’activité humaine qui est à la base de tout ça. C’est pour ça que quand j’entendais l’économiste Bernard Maris, ou quand j’entends aujourd’hui Thomas Piketty, je les comprends. Parce qu’ils ne parlent pas de mathématiques mais de gens...

« Un homme politique n’est pas un justiciable comme les autres »

Vous ne craignez pas d’entendre avec ce nouveau livre : « Ça y est, Torreton vient encore nous faire la morale » ?

Franchement, c’est trop tard ! (rires) Moi, je revendique un droit à la parole. Ce qui me sidère, c’est que dans cette France du XXIe siècle, on rétorque à un comédien qui s’exprime : « Mais qui es-tu pour dire ça ? » C’est une drôle de question, non ? Ça me trouble énormément. Qu’on me réponde sur le fond, qu’on me critique, qu’on débatte, ça oui. Mais qu’on ne me dénie pas le droit de m’exprimer. Parce que je pense qu’une partie de nos maux vient aussi du désengagement des gens et de celui des artistes. Souvenons-nous de Montand et Signoret, de Balavoine, de Coluche ! Je nous trouve d’une mollesse dingue. Qui pondrait aujourd’hui l’équivalent de la chanson « Hexagone » de Renaud ?

« Les Français n’ont pas de reproches structurels à faire à leur pays, ils veulent que ça marche », écrivez-vous...

Mais si ça marchait, ce serait quand même génial ! D’ailleurs pourquoi, au lieu de parler de sixième République, on ne ferait pas en sorte que la cinquième fonctionne vraiment ? Que la justice ait des moyens, que la santé ait des moyens, que l’éducation ait des moyens, que la culture ait des moyens. Ça changerait quand même pas mal de choses !

« Le politique n’est pas un citoyen comme un autre », écrivez-vous. Comment expliquez-vous que nous tolérions encore leurs écarts ?

Parce qu’on s’en accommode encore. Or, un homme politique n’est pas un citoyen, ni un justiciable comme les autres. Un élu doit assumer totalement la notion de représentativité. Pour moi, les malversations d’un patron du privé, qui peuvent être graves, sont moins graves que celles d’un élu qui tripote de l’argent public. C’est pour ça que tout élu coupable de malversations financières ne devrait plus jamais pouvoir exercer quelque mandat que ce soit. Comme l’écrivait Pagnol, « l’honneur c’est comme les allumettes : ça ne sert qu’une fois. » Et la confiance dans les élus, ça influence la vie de toute une nation. »

(1) « Nous qui sommes devenus le mauvais temps », éditions du Cherche Midi. 144 Pages, 10,50 €. Sortie le 1er février.

(2) : « C’était mieux avant », Michel Serres, Éditions Le Pommier, 84 pages, 5 €.