MACRONAPARTE 1er en Corse: le malentendu total...

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On retiendra, malgré tout, de ce voyage finalement inutile, trois choses importantes pour nous:

1) La réforme annoncée de l'article 72 de la constitution qui pourrait timidement ouvrir la voie à l'expérimentation institutionnelle régionale en matière de finances et de gouvernance: pour la Normandie, cela pourrait concerner le financement de la LNPN, le contournement autoroutier de Rouen, la gouvernance régionale de la SNCF après 2020, voire la reprise en mains des péages de la SAPN après 2030. Mais aussi la gouvernance des grands ports maritimes: sujet de blocage frontal avec Edouard Philippe

2) L'inscription du nom de la "Corse" dans la constitution. On a envie de dire: pourquoi pas les noms des autres provinces qui ont contribué à fabriquer la France? Le corse Bonaparte disait justement qu'on menait les hommes avec des hochets (en parlant de la légion d'honneur): c'est la même chose avec ce colifichet symbolique car le dossier d'une langue corse à sauver de la disparition n'a pas bougé: c'est pourtant le dossier essentiel qui implique de modifier la constitution pour que la France ratifie et mette réellement en application la charte européenne des langues régionales! On ne saurait défendre "et en même temps" la biodiversité menacée par la pollution et le changement climatique et laisser crever la diversité culturelle et linguistique françaises voire de laisser crever le français lui-même bien plus menacé à Paris par le globish anglo-américain que par une nuit bleue de la langue corse!

3) En corse, justement, "et en même temps" ce dit: " E à listessu tempu..."


On lira avec beaucoup d'intérêt cet analyse d'Arnaud BENEDETTI sur les enjeux de la visite du plus jacobin et du plus parisien de nos présidents de la République dans la région la plus "particulariste" parmi les 15 régions françaises dites "métropolitaines". On ne peut pas dire  "et en même temps" faire tout le contraire...

https://www.opinion-internationale.com/2018/02/05/la-corse-est-aussi-une-metaphore-existentielle-du-declin-de-la-france-arnaud-benedetti-revient-sur-la-visite-demmanuel-macron-en-corse_52900.html

«La Corse est aussi une métaphore existentielle du déclin de la France» : Arnaud Benedetti revient sur la visite d’Emmanuel Macron en Corse.

lundi 5 février 2018 - 21H30

A la veille de la visite en Corse du Président de la République française, Arnaud Benedetti, professeur associé de communication à la Sorbonne, auteur de «La fin de la com» (Cerf), répond aux questions d’Opinion Internationale.

Opinion Internationale : Arnaud Benedetti, ne vit-on pas à une guerre de communication entre les indépendantistes corses et Emmanuel Macron, tous deux récemment arrivés au pouvoir ?

Tout d’abord tous les nationalistes, loin de là, ne sont pas indépendantistes. La plupart sont autonomistes et ne souhaitent pas une rupture sans retour avec la République. Mais pour répondre à votre question, en effet, la communication est un enjeu à la fois pour la majorité nationaliste et pour le Président. Sauf que les dirigeants corses ont une logique explicite, audible , lisible politiquement : la réforme institutionnelle , c’est-à-dire le passage à une authentique autonomie interne, l’instauration du bilinguisme, la mise en œuvre d’un statut de résident, et enfin le rapprochement des prisonniers, prélude à leur amnistie .

Gilles Simeoni et Jean-Guy Talamoni abattent clairement leurs cartes. Ils prennent au mot le Président qui s’est, lorsqu’il était candidat, déclaré favorable à un droit à l’expérimentation régionale. Ils ont volontairement fait monter la pression ces dix derniers jours sur Paris. Forts de la légitimité que leur ont octroyée les urnes tant aux législatives qu’aux dernières territoriales, il leur faut arracher désormais – et vite – des victoires, dans une Corse où la forte abstention traduit aussi une forme d’attentisme, bienveillant peut-être, mais qui n’en demeure pas moins un attentisme pour une partie non négligeable des Corses. Sans doute faut-il aux nationalistes rendre très vite irréversibles certaines options.

Du côté de Paris et d’Emmanuel Macron, l’enjeu consiste en revanche à gagner du temps en délimitant ce qui est acceptable au regard de la République, de la Constitution et ce qui ne l’est pas. Le problème de Macron, de son pouvoir, c’est d’être fasciné par une conception de l’autorité très bonapartiste, mais d’être porté instinctivement par une promesse girondine conforme à sa vision d’inspiration fédérale de l’Europe et d’être animé par une méfiance vis-à-vis de ce que représente un nationalisme Corse identitaire, périphérique, populaire, aux antipodes de la vision macroniste de la société…

La vérité c’est qu’au regard d’un enjeu aussi clivant que celui du problème corse, Paris ne dispose pas d’une doctrine claire ; et ne disposant pas de doctrine clair , le bras séculier de l’Etat donne le sentiment de trembler.

 Etesvous d’accord avec la proposition suivante : « Macron est comme la France : il a du mal avec les particularismes culturels

Macron a du mal avec la périphérie d’abord. Et la Corse est de ce point du vue très française car elle condense de manière incandescente, au prisme de sa culture et de sa propre histoire, bien des inquiétudes qui sont celles des périphéries de la République, notamment de la République rurale. La Corse exprime à sa façon une résistance à la mondialisation, à la standardisation ; elle revendique ses racines chrétiennes notamment et se montre intransigeante face à la montée de l’islamisme. L’électorat des nationalistes peut voter nationaliste aux élections territoriales et Front National à la présidentielle. Ainsi, Marine le Pen y a réalisé des scores particulièrement soutenus à l’occasion du scrutin d’avril et de mai 2017. La porosité entre les deux électorats est une réalité.

 A l’instar du cas corse, y a-t-il des déterminants culturels à prendre en compte en matière de communication politique ?

Bien évidemment, la politique est indissociable d’une capacité à acculturer l’action au terrain. Mitterrand en 1981 avait dit aux Corses : « Soyez vous-même ! ». Il leur avait fait confiance en faisant de l’île le banc d’essai de la décentralisation. Cela n’avait pas, loin s’en faut, soldé la question. Mais la Corse est aussi l’expression d’une crise du modèle républicain qui n’offre plus de transcendance et de rêve de grandeur. Le régionalisme, le nationalisme ensuite naissent historiquement sur les décombres de l’Empire colonial où les Corses ont joué un rôle souvent essentiel. De retour dans leur île, sans perspectives de dépassement, nombre de Corses ont redécouvert leur histoire, parfois de manière hypertrophiée ; ils ont pris conscience du non-développement réel de leur île quand le destin les a assignés aussi à leur destin d’îliens. Quand il ne vous reste plus d’espoirs, l’identité est le dernier des refuges, l’ultime sens de votre existence… La Corse est aussi une métaphore existentielle du déclin de la France. Ce qui dépasse de loin la question des particularismes, vous en conviendrez…

 Vous êtes Corse, Français et professeur de communication. Si vous étiez son conseiller, quels conseils donneriez-vous au président de la République avant d’atterrir en Corse ?

L’humilité…

Propos recueillis par Michel Taube


Lire aussi le point de vue d'un régionaliste normand sur la Corse, celui de Franck BULEUX que nous connaissons bien et dont nous partagerons ici les vues:

Les récentes élections mettant les régionalistes corses (autonomistes et nationalistes) à la tête de la toute nouvelle collectivité territoriale unique de Corse ne furent pas un "dégagisme" électoral de plus mais le résultat d'un enracinement identitaire corse de nouveau assumé face au grand bazar de la mondialisation sous standard américain:

https://metamag.fr/2018/01/10/la-corse-degagisme-politique-ou-enracinement/

Nos partis jacobins semblent avoir des difficultés à comprendre que des identités régionales puissent être encore représentatives des volontés des individus.

À l’heure des centres villes cosmopolites, marqués par la présence massive et incontournable, des Mac Do et des kebabs, nos élites intellectuelles  refusent de comprendre qu’une liste dénommée Pè a Corsica obtienne plus de 56 % lors du second tour des élections territoires corses (rappelons que, dès le premier tour, les deux listes « natios » avaient déjà rassemblé 52 % des suffrages exprimés mais une division due aux indépendantistes « de gauche » empêcha la victoire dès le premier tour).

Alors, nos commentateurs politiques ont désigné le symptôme corse : il s’agit du dégagisme. Vous savez le fameux slogan « dégage » utilisé lors du Printemps arabe, en 2011… Eh bien, ce slogan, lui-aussi, s’est internationalisé ; il aurait même été repris, au fond des urnes, lors des élections présidentielle et législatives françaises en mai et juin dernier.

Mélange des genres. Amalgame, comme disent, à longueur d’années, les élites. Or, le mouvement « natio » corse (comme il s’auto-proclame) n’est, en rien, une création ad hoc apparue en décembre 2017, en réaction à une usure du pouvoir d’un système corrompu ou obsolète. Loin de là… Le mouvement « corsiste » est implanté électoralement depuis des années sur l’Île de Beauté. Même s’il participait peu aux élections nationales jusqu’à récemment, les autonomistes et les indépendantistes se présentent devant le suffrage universel insulaire depuis les premières élections régionales, en 1984 ! Et leur score leur permet, à chaque fois, de former un, ou plusieurs groupes, au sein de l’Assemblée corse.

De plus, depuis 2014, les succès des candidats et des listes « natios » se sont multipliés : mairie de Bastia en mars 2014, victoire certes relative aux élections régionales en décembre 2015 (35 % des suffrages au second tour dans le cadre d’une élection quadrangulaire), trois députés élus (sur quatre circonscriptions corses) en juin 2017… et le coup de tonnerre, la victoire absolue en décembre 2017 avec 56 % dans le cadre, là encore, d’une quadrangulaire…

Dégagisme ou enracinement ? Cette victoire sans contestation possible est la conséquence d’un véritable enracinement non seulement strictement électoral, mais aussi identitaire.

Les résultats électoraux (ne parlons pas de l’abstention, puisque le mouvement nationaliste a gagné 15 000 électeurs en vingt-quatre mois, progressant de 52 000 à 67 000 électeurs sur l’ensemble de l’Île de Beauté) sont les conséquences de la représentation de la Corse : géographie spécifique, histoire dédiée, langue particulière, culture insulaire…

Non, le choix des Corses ne doit rien au dégagisme, forme de populisme macronien sans fondements, mais à un enracinement culturel, qui s’est mué en victoire électorale sans appel.

Et si la culture précédait les urnes ? Gramsci, reviens, ils ont enfin compris !

Franck BULEUX


 

Commentaire de Florestan:

Prendre l'idée régionale au sérieux consiste à ne pas confondre régionalisme et nationalisme "et en même temps" à ne plus confondre unité indivisible de la République avec une uniformisation jacobine centralisée depuis Paris.

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La statue de Pascal Paoli à Corte arborant le drapeau à la tête de Maure...

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Drapeaux normands lors du rassemblement pour la réunification de la Normandie, le 10 mai 2014 devant le pont de Normandie