Le 26 mars 2018 à 17h00 aura lieu une importante réunion du conseil municipal de Caen: nous sera présenté le projet de réaménagement "paysager" de la place de la République proprement dite en conséquence du futur projet commercial à bâtir au fond de cette place après avoir abattu 49 tilleuls plantés là après 1954 en guise de mémorial végétal de l'ancien hôtel de ville détruit en 1944. Ce projet dont vous verrez ci-dessous deux vues d'artiste "non contractuelles" pose un certain nombre de problèmes qui, par leur cumul, risquent de détruire le peu qui reste de ce qui fut autrefois la 3ème plus ancienne place publique d'architecture régulière bâtie en France (1624).

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Sur cette vue, les trémies d'accès au parking souterrain ne sont plus dissimulées par une haie d'ifs taillés, des hauts mâts d'éclairage s'interposent entre des platanes alignés qui n'auront pas tous la même hauteur. Le projet prévoit, par ailleurs, d'abattre "29 arbres plantés par erreur" aux dires du paysagiste...

L'espace central de la place est encombré par des plages en bois, un manège posé devant les plus belles architectures survivantes (côté de l'hôtel Daumesnil) et des jeux pour enfants qui pourraient se trouver sous les frondaisons. Une fontaine sèche réduit au minimum la présence de l'eau sur place tandis que l'emplacement réservé pour une statue publique se trouve désaxé. Le paysagiste du cabinet "Attica" missionné par la municipalité dans le but d'établir un projet faisant la synthèse des réunions de concertation "citoyennes" de l'automne et de l'hiver 2017, n'a pas réussi à dépasser l'effet catalogue: le projet renvoie aux divers usages que divers usagers pourraient avoir de la place, il ne définit pas, en soi, une "place publique" ayant, en tant que telle, une symbolique, une signification affirmée, faute peut-être de savoir laquelle, ou pire, de peur d'avoir à affirmer quelque chose... Face à cette pusillanimité de l'institution publique (la municipalité), une ancienne place de la République, 3ème plus ancienne "place royale" de France est en passe de devenir le parvis ludique d'un centre commercial...

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Seul point positif, néanmoins, du projet "Attica/Couloume" c'est d'établir d'un RDC à l'autre un même niveau de cheminement piéton: la circulation automobile de transit sera interdite et déviée vers la rue Saint Laurent...

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Sur cette vue zénithale des lieux on voit le carré de la place délimité par les platanes qui auront des hauteurs différentes avec un élagage des branches basses pour dégager la vue sur les architectures (c'est le paradoxe de créer une incohérence visuelle et une atteinte physiologique aux arbres en ne voulant que des platanes autour de la place, au lieu de privilégier une autre essence plus adaptée à la sculpture végétale (on pensera aux charmilles). On voit aussi, l'encombrement hétéroclite du carré central de la place: la symétrie fait place au désordre. Enfin à gauche, voilé de blanc, on constera l'emprise importante au sol du futur projet de centre commercial accompagné d'une "halle gourmande" triangulaire. Sur un espace public unique, deux projets ont cours, celui de la place de la République (entre l'actuelle rue Lebret et de Strasbourg) et celui du centre commercial entre les rues Lebret, Auber, Saint Laurent et Jean Eudes. Seul point positif: la création d'un alignement d'arbres, rue Lebret, le long de l'hôtel Daumesnil.

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Vue d'artiste non contractuelle du projet commercial justifiant tous les travaux en cours ou à venir: une architecture, typique de notre époque devenue à ce point médiocre qu'on en viendrait presque à supplier qu'on ne fasse rien sur cette parcelle actuellement plantée de tilleuls le temps qu'une époque plus intéressée par le noble art de bâtir que la nôtre prenne la relève.. Cette boite à chaussures extrudée (plus de 5000 m² au sol), encombrée de jardinières censées nous faire oublier l'actuel mail de tilleuls, aura une hauteur maximale de 18 mètres: la pierre de Caen est devenue taboue de même qu'une modénature de façade, un toit, une porte ou une fenêtre, ou tout simplement, une trame régulière qui aurait pu permettre l'insertion de cet OVNI à ce qui reste de la place. Visiblement, l'Architecte des Bâtiments de France n'a pas souhaité faire son travail... D'autant plus ce chantier important qui prévoit aussi de creuser un parking souterrain de 450 places risque de perturber la circulation des eaux souterraines ainsi que d'ébranler les fondations des maisons les plus anciennes du secteur situées juste en face, rue Jean Eudes. A noter, que ces projets se font dans le périmètre d'un Site Inscrit volontairement ignoré par Monsieur l'ABF du Calvados.

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L'état actuel de la place: l'emprise des voies routières a anéanti l'unité du lieu. Au fond, une densité végétale se manifeste avec un alignement de hauts platanes en port libre de plus de 20 mètres de haut et le mail des tilleuls sur lequel doit être construit le centre commercial: seuls subsisteraient les tilleuls de la rue Jean Eudes (vers l'église de la Gloriette) et de la rue Auber (en face de la grande poste).

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 Le mail des tilleuls cet hiver 2017: on pourrait y faire le parc public qui manque cruellement au centre historique de Caen.

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Les hautes frondaisons des tilleuls plantés là depuis plus de 60 années: ils font partie de la Reconstruction de la ville en ce sens qu'ils forment, de fait, un "mémorial végétal" pour l'hôtel de ville détruit en juin 1944.


UN PROJET ALTERNATIF POSSIBLE

 Dans la perspective de la réunion du conseil municipal du 26 mars 2018, le collectif de défense de la place de la République a réfléchi à un projet alternatif: en voici, ci-après, quelques esquisses...

Les principes de ce projet sont les suivants:

1) Partir de l'existant en le valorisant, en le complétant, voire en restituant un élément disparu en 1944 afin de restituer les harmonies d'un lieu défiguré et mutilé. En raison des destructions massives des bombes de 1944 et de la plus ou moins grande qualité des projets d'aménagement de l'Après Guerre, les arbres sont les seuls éléments qualitatifs présents sur la place.

2) Penser l'unité du lieu sur les deux parcelles concernées.

3) Réaffirmer fortement la symbolique de la place publique: la symétrie, dégagement de l'espace central, une statue publique et restitution à l'identique de l'ancien portail monumental de l'hôtel de ville, chapelle des Eudistes.

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Le mail des tilleuls est conservé, la rue Lebret devient une grande allée de parc public, les jeux pour enfants sont placés à l'écart sous l'autre partie du mail aux tilleuls.

Précision: la restitution archéologique du portail de l'ancien hôtel de ville devrait être intégrale avec son fronton circulaire pour retrouver le dialogue qui existait entre ce fronton et la hauteur du monument disparu dont le volume et la hauteur sont restitués par les tilleuls. En outre, ce portail, s'il devait être rétabli sur ses fondations, devrait se trouver quasiment au milieu de l''actuelle rue Lebret...

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Le manège pourrait être installé de l'autre côté de la place où l'architecture est moins intéressante. Pour renforcer la symbolique de place publique, le bassin central carré pourrrait être accompagné de deux grands carrés de pavements décoratifs rappelant la pierre de Caen. La statue publique pourrait être installée sur l'axe central entre le bassin et l'alignement de platanes.

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L'alignement des bancs publics renforce la majesté des lieux, à l'instar des banquettes disposés contre les murs latéraux d'une galerie d'apparat... Le théâtre urbain redevient possible entre ceux qui passent et ceux qui regardent ceux qui passent assis sur les bancs... Ou l'inverse. Un grand bassin d'eau permanent permet une attraction pour les plus petits et les plus grands. Ce serait une joie que d'apporter son voilier place de la République à Caen La Mer!

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En 1952, lors d'une séance du conseil municipal, Yves Guillou, le grand maire de la Reconstruction suggérait de créer à Caen l'équivalent de la célèbre place des Quinconces de Bordeaux:

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 Vue de la place de la République de Caen avant 1944 du temps de sa splendeur: le 4ème côté était le plus beau puisqu'il s'agissait de l'hôtel de ville installé dans l'ancien séminaire des Eudistes depuis 1792. L'intérêt de restituer à l'identique le grand portail à fronton  serait aussi de restituer le dialogue avec la façade au dernier plan de l'église Notre Dame de la Gloriette, le tout dans la canopée des arbres...

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Photo aérienne prise à la fin du déblaiement des ruines du centre ville de Caen (1946): on voit en bas à droite, les restes de la place de la République se limitant à deux côtés quasi intacts, à savoir, les côtés Est et Ouest (hôtel de ville) ayant été pulvérisés. Au centre, le kiosque à musique a subsisté: il sera démonté au début des années 1960 lors de la mise en place du nouvel aménagement de la place.

Sur cette photo on voit bien la base subsistante de la façade de l'ancien hôtel de ville qui fermait la place à l'aplomb de l'hôtel Daumesnil: ces vestiges seront arasés pour percer l'actuelle rue Lebret.

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Le nouvel aménagement du début des années 1960 unifie en un seul espace public les deux parcelles situées entre la rue de Strasbourg et la rue Saint Laurent: les plantations renforcent la symétrie générale. Un boulingrin a été crée en partie sur l'espace autrefois occupé par la chapelle des Eudistes: on voit sur la pelouse des vestiges archéologiques de cette chapelle qui fut aussi la salle d'apparat de l'ancien hôtel de ville. Au fond était installée une fontaine monumentale dans le style Art déco épuré qui donnait à la place un faux air de Trocadéro...

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Pour réaffirmer une symbolique forte sur la place, nous proposons l'installation sur un socle en pierre de Caen de la statue du Centaure d'Arthur Leduc (1878) autrefois située dans la cour d'honneur de l'hôtel de ville disparu en 1944: avec cette statue et ses stigmates, ce serait un symbole évoquant la ville de Caen avant et après sa Libération / Destruction/ Reconstruction. Cette statue est,  actuellement, remisée au fond du jardin du Mémorial à la périphérie de la ville: tout un symbole!

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L'architecture monumentale de l'ancien portail de la chapelle des Eudistes et qui était le plus bel élément décoratif de l'ancien hôtel de ville: subtilement lovée dans un cercle cette architecture mériterait d'être restituée à l'identique dans le projet pour être placée devant le rideau décoratif des tilleuls.

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Le 16 mars 2018, nous avons reçu la lettre suivante:

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Cette lettre du maire de Caen a donc mérité de notre part, la réponse suivante:

A l'attention de Monsieur,
Joël Bruneau, maire de Caen, président de la Communauté urbaine "Caen La Mer"

objet: Place de la République, avenir du centre-ville de Caen, réponse paysanne et normande à votre courrier daté du 14 mars 2018

Caen, le 22 mars 2018

Monsieur le maire,

C'est avec plaisir que je me permets de poursuivre avec vous une correspondance, sans acrimonie excessive, que je crois de qualité sur l'avenir de la ville de Caen que nous aimons, moi le Normand et vous le Berrichon...

Parlons, justement, du bon-sens paysan et, plus précisément, du rôle de la "salive" dans un processus de la décision publique qui doit s'efforcer d'être le plus démocratique possible (la fameuse "maîtrise d'usage" qui devrait piloter les maîtrises d'ouvrage et d'oeuvre) lorsqu'il s'agit de redéfinir, par exemple, un espace public central, un "bien commun"utile à tous et porteur d'une symbolique forte pour l'identité de la cité...

Vous avez tenté l'expérience (et il fallait le faire) d'une maîtrise d'usage démocratique encadrée par le cabinet spécialisé "Respublica" pour qu'une salive démocratique épandue comme il faut, définisse les lignes directrices de la future place de la République dont le sort est désormais dans les mains d'un autre cabinet spécialisé, "Attica", celui-là. Mais cette expérience de maîtrise d'usage citoyenne trop peu approfondie, trop courte dans le temps, coincée entre deux cabinets sur un agenda contraint et sur un objet tronqué (le réel de l'espace public considéré nous impose de porter la réflexion collective sur la place carrée et la parcelle aux tilleuls) risque de nous faire passer de Respublica en Attica, pour finir en compagnie d'Attila?

Vous connaissez la sagesse normande du "ptêt ben qu'oui, ptêt ben qu'non" qui nous vient du temps de réflexion déjà accordé par l'ancien droit normand à toute partie contractuelle avant engagement définitif: ce délai de réflexion démocratique n'a, semble-t-il, pas été assez long ni assez profond et ne portait pas sur l'objet d'un espace public réellement à redéfinir de la rue de Strasbourg à la rue Saint Laurent.

On aurait pu imaginer l'organisation d'ateliers spécialisés sur des problématiques fines pour mieux définir les usages, avec un vrai dialogue entre experts et panels de citoyens. On aurait pu organiser une grande exposition publique à l'hôtel de ville sur l'histoire de la place de la République et sur la définition d'une place publique avec un colloque d'historiens, d'urbanistes ou de paysagistes ouvert à tous car l'ancienne place royale caennaise tient une place particulière dans l'histoire de l'urbanisme en France en tant que prototype de la place publique avec architecture régulière (1624).

On aurait pu inviter les historiens caennais Etienne Faisant qui nous a proposé récemment une belle synthèse de l'histoire des lieux et Christophe Marcheteau qui a publié l'histoire monumentale de l'ancien hôtel de ville disparu en 1944. On aurait pu avoir de belles soirées avec l'association Cadomus pour mieux apprécier ce que nous avons désormais sous les yeux: des vestiges qui méritent le plus grand respect et la plus grande attention. Il nous faudrait aussi et surtout, désolé de vous le rappeler, un ABF ou un architecte conseil qui soient réellement sensibles à ce patrimoine urbain caennais rescapé de la rénovation radicale et massive des années 1944/1960...

Bref! La salive est à la Démocratie ce que l'huile est à un moteur: il est préférable d'en avoir plus que pas assez...

Poursuivons donc avec le bon sens paysan qui consiste, sur le fond, à ne pas mettre la charrue avant les boeufs pour tracer, effectivement un sillon pour y planter non pas de l'argent mais du grain:

Sur la question précise de la vacance commerciale dans le centre-ville de Caen, je vous concède, en tant qu'élu et responsable de la cité, la légitime nécessité d'avoir à vous référer à des chiffres précis. Mais vous le savez, tout comme nous tous à la suite des experts qui tirent la sonnette d'alarme (Pascal Madry, Olivier Razemon), que le tableau général du commerce dans les villes de France est plutôt inquiétant et que tout le monde, dans ce débat passionnant et passionné, pourra s'accorder sur le triple constat suivant:

1) il y a trop de surfaces commerciales par rapport à la chalandise disponible et au pouvoir d'achat disponible.
2) il faut augmenter les flux de fréquentation du centre-ville de Caen.
3) les villes qui ont un centre-ville rayonnant et attractif, c'est à dire: beau et authentique par le patrimoine architectural et artistique présenté, par les propositions culturelles et sociales qu'on y trouve ou par les événements qui s'y déroulent ont un taux de vacance commercial largement inférieur à la moyenne nationale grâce à la présence de flux importants de touristes qui ont un pouvoir d'achat souvent supérieur à la chalandise locale.

Vous avez fait le pari que je trouve justifié de faire de Caen, la ville des merveilleuses tripes autrefois servies à Simenon au "Chandivert" (l'immeuble de béton devenu hideux derrière l'hôtel de Than), une destination touristique de la gastronomie. Mais faut-il, en même temps, sacrifier, de fait, la ville d'Arcisse de Caumont l'inventeur du Monument Historique avec Mérimée ou la ville de Trébutien, l'inventeur du premier guide touristique patrimonial en laissant courir une banalisation architecturale doublée d'une banalisation commerciale qui tend à confondre centre-ville avec centre commerçant et centre commerçant avec centre commercial, ou qui confond habitant citoyen usager ou touriste visiteur contemplateur avec... client.

Vous avez raison de me rappeler que le PLU ou le PADD hérités de la majorité municipale précédente ont opté, sans trop de nuances, pour une densification immobilière et commerciale du centre ville (au nom du rééquilibrage avec la périphérie et pour éviter l'étalement urbain au détriment des terres agricoles). En l'état, ces outils juridiques ne nous permettent pas de mettre en oeuvre une vraie politique de valorisation digne du label "ville d'art et d'histoire" pour faire rayonner touristiquement notre ville:

Au lieu de s'enferrer dans un projet de "halle gourmande" qui ressemble, de plus en plus, à un pâté d'alouette (un gros cheval de commerce franchisé plutôt banal pour une alouette de gourmandises normandes), n'aurait-il pas été préférable de profiter du temps offert par le gros chantier visant à équiper notre ville d'un vrai tramway pour lancer un autre grand chantier, certes moins visible mais tout aussi essentiel: celui d'une révision générale des outils d'urbanisme pour que Caen soit, réellement, considérée, notamment par les promoteurs comme une "ville d'art et d'histoire" (quid, par exemple de l'AVAP?).

Ne faudrait-il pas, en parallèle à la promotion de la gastronomie, promouvoir avec le patrimoine caennais existant, une destination sur la Pierre de Caen qui est connue dans le monde entier?

Et plus concrètement, ne faudrait-il pas, en priorité accompagner les porteurs de projets créatifs présents dans le centre ville de Caen pour faire émerger une destination urbaine d'un art de vivre de qualité, original, authentique, créatif à la fois tourné vers l'avenir (par exemple: le Moho) et, à la fois, vers le patrimoine régional (gastronomie, artisanat d'art, patrimoine historique et culturel) la culture ou la création (librairies, festival du spectacle vivant, théâtre, musique), sachant que le "gardin"caennais est loin d'être une friche: il a juste besoin de savoir qu'il existe un jardinier bienveillant...

Permettez-moi de vous répondre à l'interpellation que vous me faites car cela touche fondamentalement à la "philosophie" du projet que vous souhaitez voir s'élever sur le 4ème côté de la place de la République: vous voulez me faire passer pour le Candide de service lorsque vous m'assurez que le groupe immobilier SEDELKA EUROPROM fait un choix rationnel en investissant ses 50 millions d'euros dans un centre commercial dont il semble être certain du modèle économique.

Nous l'avons déjà dit: les meilleurs experts du marché de l'immobilier commercial sont inquiets face à une mutation de type "schumpéterienne" qui pourrait avoir l'ampleur d'une nouvelle crise de la sidérurgie face aux mutations technologiques et sociologiques en cours (montée du e-commerce, éclatement du modèle consummériste dominant, montée des consommations "tribales", éthiques, "biocales"...). J'ai l'honnêteté de reconnaître que le projet qu'on nous impose sur la parcelle KX61 tente d'en tenir compte en courant derrière le modèle du "tiers-lieu" mais, franchement, le remplacement éventuel de ce qui fut l'ancien siège du conseil municipal de la cité avant-guerre par l'enseigne "locomotive" Citadium résonne comme une sorte de défaite de la civilisation à un moment où l'on recherche partout dans nos villes européennes les alternatives au consummérisme dominant des "grandes marques" que l'on voit partout alors qu'il faudrait faire résolument l'inverse: une originalité caennaise qu'on ne saurait voir qu'à Caen.

C'est pourquoi, je vous propose, à nouveau, de faire un choix encore plus rationnel que celui que croit poursuivre Monsieur Rezgui: celui d'abandonner ce projet qui n'est pas le vôtre et encore moins le nôtre puisque ce projet suit une rationnalité qui, finalement, pourrait s'opposer à votre intérêt car votre rationnalité, tout comme la nôtre, est la réussite de votre mandat au service de l'intérêt général de la ville de Caen.

Le problème de fond est le suivant: qu'est-ce qu'un espace public urbain dans une ville française en 2018? Combien ça coûte? Est-ce une charge ou un investissement de long terme? On connaît le prix du plat de lentilles proposé par SEDELKA EUROPROM: 50 millions. Nous pensons, au contraire, que cet espace public qui existe depuis les années 1620 et malgré les terribles mutilations qu'il a reçu depuis 1944 en vaut bien plus. On pourrait même dire que c'est un bien commun inestimable au sens qu'il serait vain d'estimer avec précision tous les services qu'il pourrait rendre tel qu'il est devenu (avec son couvert d'arbres) à tous ces services marchands bienheureux de profiter de la "vue" sur l'eau, la mer, le panorama, le soleil, le jardin, les arbres, une belle architecture du passé, toutes aménités non quantifiables qui font, hélas, que nombre de projets immobiliers ou commerciaux contemporains ne sont qu'hommages intéressés du vice à la vertu...

Pour finir, vous me demandiez un échange sur une alternative: je vous en remercie vivement. Pour qu'il y ait une véritable alternative il faut qu'elle soit plus simple, plus évidente et, bien entendu, moins coûteuse que le projet actuellement à l'étude... Reprenons donc notre bon sens paysan en nous rappelant que l'aménagement d'un lieu, qui plus est au coeur d'une ville ancienne, ne se définit pas du ciel du logiciel mais du terrain, dans la continuité de ce qui existe déjà, dans sa valorisation ou dans le rétablissement d'harmonies anciennes qui ont été bouleversées (ici par l'Histoire avec une grande hache). Le bon sens serait de s'en tenir à cette réflexion du grand maire reconstructeur de l'Après guerre, Yves Guillou qui, lors d'une séance du conseil municipal de Caen (le 31 mars 1952) pensait faire des lieux définitivement libérés d'un hôtel de ville qui ne sera jamais reconstruit sur place, une sorte de réplique de la place des Quinconces de Bordeaux, une promenade sous un mail de tilleuls ouvert sur la place de la République, une parcelle KX61 certes toujours considérée comme une "réserve foncière" pour bâtir un édifice public, mais qui a fonctionné, de fait, comme un mémorial végétal de l'hôtel de ville disparu en 1944: une alternative possible serait d'officialiser, enfin, cet état de fait pour faire un grand parc/ jardin ouvert sur une grande place publique qui permettrait, dans le cadre d'une coulée verte piétonne à établir entre la Prairie et l'église de la Gloriette, d'entrer dans le centre ville commerçant par une promenade dans un parc public tout comme on aborde la ville par la Prairie: l'identité très originale de Caen, ville agreste, en serait ainsi renforcée.

L'ensemble engloberait, sur un grand plateau piéton d'un seul niveau le carré de la place proprement dite, la parcelle KX 61 les rues Auber, Lebret et de Strasbourg (avec détournement de la circulation automobile de rue Doumer vers la rue Saint Laurent). Les plantations actuelles seraient conservées et complétées (comme le préconise l'actuel Site Inscrit) sur les anciennes rues Auber et Lebret transformées en allées arborées (ouvertes, néanmoins, à la circulation automobile pour la desserte des riverains et leurs urgences).

Une statue publique centrale redonnerait une présence symbolique forte au lieu, présence symbolique qu'il faut assumer comme telle sinon on laisse au marketing marchand la liberté de faire en plus médiocre ce qu'autrefois les institutions publiques et religieuses faisaient: marquer l'espace publique par une oeuvre de qualité architecturale et artistique. Compte tenu de l'histoire de la place de la République, ancienne place dite "royale", ancienne place dite de la "Chaussée" et qui est un bien commun mis à la disposition des habitants de Caen depuis le ... XI ème siècle, cette question est essentielle. C'est pourquoi, nous proposons d'y rétablir la belle statue blessée du Centaure d'Arthur Leduc qui pourrait témoigner de l'histoire même de la ville: cette statue datée de 1878 se trouvant, avant-guerre, dans la cour d'honneur de l'hôtel de ville disparu.

On pourrait aussi imaginer, non sans un certain courage idéologique, la reconstruction à l'identique en pierre de Caen, selon les principes de la charte de Venise, de tout ou partie de l'ancien portail monumental de la chapelle des Eudistes, pour en faire le décor de la grande fontaine publique qui a toujours manqué au centre ville de Caen. Cette restitution archéologique (qu'il ne faut pas confondre avec un pastiche) pourrait s'inscrire dans un projet plus global consistant à valoriser le patrimoine de la Pierre de Caen dans le cadre d'une destination touristique authentique. (voir le plan de cette proposition en pièce jointe).

Je vous remercie, une fois encore, d'avoir pris le temps de me lire jusqu'au bout car, tout comme vous, je souhaite le meilleur pour notre ville. En conséquence, je vous prie d'agréer, Monsieur le maire de Caen, l'expression de mes salutations distinguées.

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