L'agence régionale de l'attractivité a pour slogan: "la Normandie, la région Monde". On ne saurait mieux dire, eut égard à l'histoire de la Normandie qui ne fut grande que lorsqu'elle se déroula sur la mer et sous les voiles à la conquête d'horizons nouveaux et lointains.

Christophe Maneuvrier, maître de conférences en histoire médiévale à l'université de Caen nous propose, dans un petit livre qui se met à la portée de tous, de nous raconter une histoire mondiale de la Normandie essentiellement maritime qui nous démontre que les Normands, entre 1066 et 1944 ont beaucoup agi sur le vaste Monde et donc beaucoup navigué: la Normandie n'a donc jamais été aussi grande que lorsqu'elle avait un destin maritime pouvant se déployer à l'échelle océanique à l'instar du Portugal...

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A la mitan du XVIe siècle, l'école de cartographes de Dieppe fondée par Pierre Desceliers, curé d'Arques la Bataille, était l'une des plus réputées d'Europe: des cartographes portugais y travaillaient apportant ainsi en Normandie de précieuses informations sur les découvertes portugaises notamment dans l'Extrême Orient au point que ces cartes dieppoises de la fin du XVIe siècle mentionnent déjà l'existence d'une grande terre australe appelée "la Grande Jave"...

https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89cole_de_cartographie_de_Dieppe

Mais cette fortune maritime normande connut, hélas, de grandes éclipses essentiellement pour la raison que notre région s'est retrouvée en première ligne dans l'affrontement deux fois centenaire entre les deux états d'Europe occidentale les plus puissants et les plus centralisés, à savoir la France et l'Angleterre aux XIVe et XVe siècles, Première "Guerre de cent ans" ponctuée, côté français, de catastrophes militaires ET maritimes (donc normandes: que l'on songe au désastre de la bataille navale de l'Ecluse en 1340). Mais aussi, et on en oublie l'évidence surtout à Paris, une Seconde "Guerre de cent ans" malheureusement déclenchée en 1688 par la bêtise orgueilleuse d'un Louis XIV voulant rétablir le catholicisme dans les îles Britanniques et qui ne s'achèvera que par la reddition définitive d'un petit général Corse qui échoua en 1804 de rééditer l'exploit d'un Normand conquérant.

Aussi, la Normandie ne fut économiquement grande et prospère que lorsque son économie régionale était largement mue par le dynamisme de sa dimension maritime avant ou après un conflit avec l'Angleterre, lorsque la Manche n'était plus un champ de bataille et les côtes normandes l'autre rive de la douve de défense de la Perfide Albion: c'est ainsi que les XVIe et XVIIe siècles (jusqu'en 1688) furent des grandes époques de navigations normandes et d'une certaine prospérité générale qu'on ne retrouvera qu'après 1815 et la confirmation définitive d'une Entente Cordiale entre les deux Nations "ennemies héréditaires" qui permit le décollage américain du port du Havre et la renaissance du port et de la ville de Rouen comme place commerciale et maritime.

Pour résumer: la cause principale du déclin maritime normand se trouve à... Paris, alors que la France a tout intérêt à disposer sur sa façade maritime principale d'une Normandie prospère et souveraine dans l'administration de sa prospérité.

Cela renvoie, bien entendu, à un autre sujet dont nous faisons ici la chronique lancinante: celui de l'échec d'une gestion administrée et parisiano-centrée d'un grand port maritime et des moyens utiles sinon évidents pour y remédier...


 

https://actu.fr/loisirs-culture/interview-christophe-maneuvrier-historien-histoire-normandie-medievale_16642472.html

INTERVIEW. Christophe Maneuvrier, historien : « L’histoire de la Normandie n’est pas que médiévale »

L’universitaire Christophe Maneuvrier publie un bref livre sur l’histoire de la Normandie. Une région que l’on découvre ouverte sur le monde et peuplée d’audacieux marins.

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Christophe Maneuvrier est maître de conférences en histoire du Moyen Âge à l’université de Caen (Calvados). Il publie Histoire de la Normandie, un ouvrage qui se veut ludique et instructif. 

Une information « courte et développée »

Normandie-actu : Après d’autres historiens, vous vous êtes lancé dans l’écriture d’une histoire de la Normandie. Quelle est la particularité de votre livre par rapport à vos prédécesseurs ?

Christophe Maneuvrier : Il y a deux particularités. La première c’est par rapport au média. Il s’agit d’une petite histoire de la Normandie, accessible par son format et par son coût. Elle est moins chère qu’un paquet de cigarettes. Le challenge étant de permettre au plus grand nombre de lecteurs d’avoir une information qui soit courte et en même temps à jour et développée.

Deuxième point, je ne voulais pas écrire une histoire purement régionaliste. Je voulais faire une histoire de la Normandie qui se passe dans un espace global et local, une histoire d’aujourd’hui. C’est un peu ambitieux, car cela signifie écrire pour le plus grand nombre et, en même temps, inscrire cette histoire dans le courant historiographique actuel, qui passe en permanence de la macro à la microhistoire.

Qu’est-ce qui fait la singularité de l’histoire normande par rapport à celle d’autres régions ? Est-ce l’importance accordée à la période médiévale ?

Bien évidemment, j’étais tenu de faire une place à la période médiévale, mais j’avoue que ce n’est pas celle qui m’a le plus intéressé. Alors que je suis médiéviste… C’est vrai qu’il y a une singularité de la Normandie à l’époque médiévale dans le domaine politique, au niveau des institutions, mais il y en a aussi à l’époque moderne. L’économie est florissante. Le Havre, Rouen et Honfleur forment le premier port du royaume. Vers 1500, la Normandie a autant d’habitants que le Portugal. Même le XIXe siècle est singulier. La Normandie est alors une grande région agricole et industrielle, marquée par les peintres impressionnistes et de grands auteurs.

« Les Normands sont perçus comme des gens réservés »

Vous accordez une grande place aux XVIe et XVIIe siècles à l’époque où les Normands explorent le monde, même le colonisent. Quels sont ces lieux qui ont été colonisés ?

La colonisation arrive dans un deuxième temps. D’abord, c’est un temps de contact, d’échanges commerciaux et culturels. Quand les Normands vont au Maroc, en Amérique du nord, au Brésil, c’est d’abord pour faire du business. À la différence des Espagnols et des Portugais, qui arrivaient là avec un esprit de croisade.

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La colonisation vient dans un second temps. D’abord sous la forme d’utopies. Persécutés dans le royaume de France, des protestants normands s’établissent au Brésil, en Floride et en Guyane. Puis l’installation coloniale, au sens d’aujourd’hui, arrive un peu plus tard. À la suite des Européens, les Normands s’implantent dans les Caraïbes et ailleurs, pour y développer des plantations sucrières.

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Avec votre livre, on découvre des Normands audacieux, qui n’hésitent pas à traverser des mers, à explorer des terres inconnues. On sait également qu’aux XVIIIe et XIXe siècles, la Normandie est une région française prospère grâce à ses productions industrielles et agricoles. Or, aujourd’hui, on a l’impression que la Normandie est rentrée dans le rang. Comment expliquer ce déclin ?

C’est vrai qu’aujourd’hui les Normands sont perçus comme des gens réservés, peu entrepreneurs. Au XVIe siècle, avec les Espagnols et les Portugais, ils sont les plus nombreux sur les mers.

Pourquoi cet esprit d’entreprise est-il moins visible par la suite ? En fait, les entrepreneurs normands affrontent des difficultés considérables à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle. L’économie industrielle de la Normandie est construite sur le commerce colonial. Or, la révolution à Saint-Domingue, la principale île sucrière des Caraïbes, et l’abolition de la traite obligent les Normands à trouver d’autres orientations.

C’est aussi le moment où l’industrie normande, principalement textile, subit la concurrence anglaise.

Autre explication à l’affaiblissement normand, c’est le poids de Paris. Tant que l’estuaire de la Seine (Rouen et sa périphérie, Le Havre, etc.) fonctionne avec une certaine autonomie vis-à-vis de Paris, les Normands peuvent tirer leur épingle du jeu. À partir du XIXe siècle, Rouen devient de plus en plus une ville satellite de Paris.

Dans les associations, dans les sociétés savantes, s’exprime alors la nostalgie d’un âge d’or. Un âge d’or qui n’était pas que médiéval.

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Infos pratiques : 
Christophe Maneuvrier, Histoire de la Normandie, éditions Jean-Paul Gisserot, 2018. 5 €.


 

Commentaire de Florestan:

Quand le jacobinisme portuaire est en échec on débarque l'actuel haut-fonctionnaire avant d'en nommer un autre pour diriger un grand port maritime toujours le plus loin possible du quai.

Le capitaine de vaisseau qui a pris la barre à Matignon pourrait bien avoir pris la décision de mettre un terme aux fonctions d'Hervé Martel en tant que directeur du Grand port maritime du Havre compte tenu des performances plutôt stagnantes en matière de trafic du grand port hauturier normand. On notera, non sans amusement, que l'écho de cette rumeur sinon de ce remous dans les eaux glauques des darses havraises nous arrive après la visite d'étude plutôt remarquée d'un président de région normand dans la ville portuaire d'Anvers...

Virer un haut-fonctionnaire pour qu'il soit remplacé par un autre ne suffit pas à faire une politique maritime visionnaire...

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