Beaucoup de monde et c'était bon signe, la veille au soir au centre des congrès de Caen pour la signature officielle du contrat de territoire entre la région Normandie et la Communauté urbaine Caen la Mer pour la période 2018- 2021.

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La ville de Caen encore dominée par ses clochers avec l'abbaye aux Dames au premier plan (le Conseil régional) et au fond l'abbaye aux Hommes (l'hôtel de Ville)...

Nous y étions pour le compte de l'Etoile de Normandie:

Devant près de 600 personnes, pour la plupart les acteurs et décideurs de la société civile caennaise, Joël Bruneau, maire (LR) de Caen et président de la communauté urbaine mais surtout Hervé Morin, président de la Normandie ont présenté le contrat et ses projets.

Le maire de Caen, qui n'est pas un grand orateur et dont la prudence et la modestie berrichonnes pourraient se faire normandes, a voulu préciser les trois points suivants comme s'il craignait d'avoir à se justifier pour avoir obtenu autant de libéralités financières de la région:

1) "C'est un moment important pour toute la Normandie" s'est donc réjoui le maire de Caen. Avant 2015 et la réunification normande, les contrats de territoires étaient beaucoup moins ambitieux et n'avaient pas la prétention à la globalité. Et Joël Bruneau de préciser que grâce à la réunification, l'on pouvait désormais bénéficier d'un rattrapage de l'ex Basse-Normandie sur l'ex Haute en raison de ce qui se faisait déjà, outre l'eau, dans le cadre du fameux accord "276" depuis les années 2005 (dans une logique plus politicienne que normande faut-il le rappeler?). Le maire de Caen ne voulait surtout pas se hausser du col quitte à rappeler son inquiétude, voire son "alerte au sujet d'un risque de distorsion" et son souhait réitéré de "faire réussir tous les territoires normands au service de toute la Normandie". Et de dire que le "territoire caennais est au service de la Normandie" comme "un navire amiral". Il faut de "l'équité, de l'efficacité utiles aux trois agglomérations normandes".

En clair: les "clochemerleux" ne sont pas Caennais, en tout cas, pas l'actuel maire. Le message est bien passé d'autant plus que c'est le bon message à faire passer.

2) Le maire de Caen a défini l'ambition du contrat de territoire: "concilier territoire entrepreneurial et territoire de la haute qualité de vie". Et de faire la liste des projets les plus ambitieux: le futur campus international de recherche fondamentale sur le plateau "Côte de Nacre"; l'arrivée du "MOHO" dans l'ancien garage Renault sur la rive droite et divers projets destinés à assurer l'attractivité culturelle et sportive de l'agglomération dans le but de "concilier le développement économique et le développement humain"...

3) Enfin, Joël Bruneau, et c'est la seule audace qu'il s'autorisera dans son modeste propos liminaire, a réaffirmé la centralité de la place caennaise, "capitale de l'Ouest de la Normandie" ainsi que le rôle de locomotive pour toute l'agglomération joué par la commune centre et son centre ville avec une attractivité qui sera renforcée prochainement avec un nouveau tramway en 2019.

En clair: contrairement à Rouen, c'est la commune centre qui dirige l'agglomération caennaise. Mais la cohérence des projets entre les communes périphériques et ceux de la commune centre doit encore progresser notamment lorsqu'il s'agit d'urbanisme commercial, question très sensible à Caen...

En conclusion avant de laisser la parole à la vedette américaine et normande, le maire de Caen a remercié chaleureusement Hervé Morin pour son souci de l'intérêt général normand et de sa vision de solidarité territoriale pouvant aller au delà "d'une défense égoïste du territoire".

On a donc compris: le clochemerle Caen VS Rouen, c'est pas nous!

Juste après, c'est un Hervé MORIN, athlétique et en grande forme qui a bondi sur la moquette bleue de la piste centrale d'une salle en forme de cirque.

Avec humour, au moment de saluer protocolairement les huiles officielles présentes, faisant une visière de casquette de sa main, le président de région constata en faisant un geste circulaire: "je ne vois aucun député présent dans la salle..."

En clair: les députés Marchistes font toujours de la randonnée parisienne bien loin des régions tout en votant des lois qui vont les impacter...

Après cette nécessaire mise au point, Hervé Morin, devant un public plutôt conquis d'avance nous a fait un grand numéro dont la vedette n'était pas lui-même mais la Normandie dans le genre: "post tenebras lux"

Depuis la réunification normande, l'investissement a bondi de 30% au delà du total HNBN avec 96% d'exécution des crédits déployés: contrairement à ce que peuvent dire quelques mauvaises langues jalouses ou aigries, l'argent ainsi distribué n'est pas jeté par les fenêtres mais, bel et bien utilisé.

Au coeur du projet de la réunification, il y a la question de l'équilibre des territoires et la puissance nouvelle d'une politique publique régionale authentiquement normande: Hervé Morin insiste alors lourdement sur une comparaison qui est cruelle. Le dernier contrat signé entre l'agglomération caennaise et la région Basse-Normandie s'élevait à 5,7 millions d'euros. L'actuel contrat multiplie la somme par 5 avec 30,2 millions mis à disposition des projets caennais par la Normandie. Et Morin de proclamer: "partout où on peut bâtir de la valeur sur l'ensemble des territoires normands, nous serons là".

Et comme pour devancer aussitôt une critique à la Nicolas Bay-Mayer-Rossignol, le président de région osa dire ceci: "Vous me direz, mais comment faites-vous pour investir autant? C'est très simple! Avant la réunification, notamment en ex Haute-Normandie, il n'y avait pas de dettes. Normal, Le Vern ne faisait aucun projet" (rires dans la salle). "L'effort d'investissement repose essentiellement sur l'épargne accumulée et la Normandie restera encore la région la moins endettée de France tout en investissant."

Puis arriva le moment où il fallut que Morin en parle lui aussi. Citation:

"En tant que président de région, je vis des moments abominables. Quand je suis en réunion à Caen, on me dit: Président, tout est en train de partir à Rouen. Et quand je suis à Rouen, on me dit: tout est à Caen." Et de marteler: "ça su-ffit!" Et de dévoiler la vérité toute nue: "à ceux qui s'inquiètent de savoir où se trouve le bureau du président de région, sachez qu'il se trouve dans... ma voiture!"

Et de re-re-redire encore et encore: "il faut que Caen, Rouen et Le Havre tirent, ensemble, tous les territoires normands".

"Nous avons crée un G4 avec les trois maires et présidents et nous avons avancé sur certains sujets. Par exemple, les aéroports. Nous financerons, quand le moment viendra, l'extension de la piste de Carpiquet comme nous avons financé une grande partie du contournement autoroutier Est de Rouen pour que la métropole normande ne soit plus la dernière ville de France à ne toujours pas avoir de périphérique de contournement et pour boucler enfin le barreau autoroutier européen Calais-Bayonne. Au Havre, nous allons financer intégralement ou presque la châtière qui permettra la connexion directe entre Port 2000 et le fleuve. Enfin, à Caen, nous relançons complètement le projet ARCHADE avec 176 millions garantis par la région (grand merci à Sophie Gaugain, la première vice-présidente pour avoir débrouillé ce dossier compliqué) qui permettra de créer le seul lieu en Europe où on soignera les cancers avec des ions carbone (applaudissements). Enfin, à l'IMEC dans le site magnifique de l'abbaye d'Ardenne, mille chercheurs venus du monde entier viennent chaque année étudier les archives de la littérature française. L'IMEC est connue des milieux parisiens mais pas assez des Normands: nous allons y investir massivement."

Puis, de façon inattendue au point de susciter une rumeur dans la salle, Hervé Morin évoqua le cas Michel Onfray:

"Que vous soyez d'accord ou non avec les productions intellectuelles du philosophe sachez que sa réputation nationale et européenne contribue au rayonnement de Caen et de la Normandie. Des milliers de gens viennent, parfois de loin, écouter ses cours de l'université populaire et parmi les intellectuels qui fréquentent la place médiatique parisienne, Michel Onfray est le seul à défendre régulièrement ses origines provinciales et normandes. Nous allons donc soutenir financièrement la construction d'un lieu dédié à l'UP Caen sur la Presqu'île."

Hervé Morin évoqua aussi et surtout le grand projet du moment: la création d'un forum mondial de la Paix en Normandie autour de la date du 6 juin qui serait, à terme, pour la discussion et la réflexion sur la Paix et la sécurité mondiale  l'équivalent de Davos pour l'économie et la finance.

"C'est la légitimité de l'histoire normande" justifie Hervé Morin pour moucher ceux qui trouveraient cette ambition exagérée: 190 intervenants de niveau international sont donc attendus dont Hubert Védrine ou un ancien secrétaire général des Nations Unies. Enfin, l'ambition normande et caennaise financées par la région c'est aussi l'organisation des olympiades nationales des métiers en novembre 2018 avec 3 millions d'euros investis pour la venue de près de 80000 personnes à Caen.

Cependant, ce contrat de territoire ne concerne pas que les grands projets structurants ou ambitieux de la seule ville de Caen. Dans l'enveloppe totale de quelques 300 millions d'euros aloués dans le cadre des contrats signés avec 71 intercommunalités normandes, la Normandie va financer des enjeux que ne financaient pas ou pas assez les ci-devant régions de Haute et de Basse Normandie notamment les politiques de requalification urbaine des centre-bourgs, la requalification du centre ville de Caen à l'occasion du passage du futur tramway.

Mais l'action régionale normande voulue par Hervé Morin va beaucoup plus loin, quitte à taquiner les limites du périmètre des compétences d'un Conseil Régional en raison de la défaillance de l'Etat central:

C'est le cas pour un plan de réinvestissement et de rattrapage pour les universités normandes sachant que la Région doit investir 55 millions d'euros dans ses lycées mais aussi améliorer les approches nautiques de l'écluse du canal de Caen dans le port de Ouistréham (embectage) pour accueillir des navires plus gros ou le déblocage d'un autre serpent de mer routier normand: la desserte du port de Caen en aval du pont de Calix.

Mais surtout et il fallait bien garder le pire ou le meilleur pour la fin, Hervé Morin ne pouvait pas ne pas évoquer la lancinante question ferroviaire normande (très long "Aaaah!" dans l'assistance).

Le président normand nous confie alors avoir récemment mesuré combien ce délabrement ferroviaire normand était un "handicap majeur" à l'occasion de l'organisation du forum mondial de la Paix à l'abbaye aux Dames à Caen d'ici quelques jours: on lui a fait quelques remarques désobligeantes semble-t-il... Et Morin de s'emporter: "c'est une honte! Nous avons un réseau digne du Burkina Fasso! Pépy nous raconte que la réforme est sur les rails... Je lui rétorque que nous voulons surtout sortir du tunnel!" Et de nous révéler: "A la gare Saint Lazare, les derniers travaux de modernisation sur le réseau d'accès à la gare datent de... 1937!"

Et sans faire aucune allusion à la LNPN (c'est nous qui soulignons), Hervé Morin a rappelé une nouvelle fois son grand coup de poker avec l'Etat central lors de la signature d'un accord financier d'un total de 1,5 milliards d'euros au tout début 2016 avec Manuel Valls alors Premier ministre soit l'équivalent de 70% des crédits que l'Etat avait mis à disposition des lignes SNCF Intercités.

Soyons prudents mais disons-le quand même: au 1er janvier 2020, à partir de l'exemple normand, pourrait enfin émerger une alternative ferroviaire crédible au tout TGV avec des rames neuves (pour 700 millions d'euros) dotées d'un accès à la WIFI 4G, des espaces pour les familles, bureaux et réunion et le rapatriement en Normandie de la maintenance des trains normands à Caen et à Sotteville-les-Rouen (116 millions).

A cela, ajoutons 500 millions pour financer les travaux nécessaires à la sécurisation et à la modernisation du réseau existant, pour cloisonner la circulation des trains normands dans le Mantois (en profitant du report d'une partie du trafic francilien sur EOLE d'ici 2023) et en aval du terminus de la gare Saint Lazare qui va être "normandisée". L'idée serait de restaurer le confort et la qualité du service ferroviaire et de regagner le quart d'heure de retard pris en moyenne par les trains entre Paris et la Normandie.

En conclusion, Hervé Morin déclara sobrement:

"Nous avons tenus nos engagements. Le siège du conseil régional est certes à Caen mais nous veillons à l'équilibre entre Caen, Rouen et Le Havre"


 Commentaire de Florestan:

Hervé Morin est un "ambianceur de la Normandie". Le public caennais a apprécié la démonstration avec des applaudissements nourris. L'action normande est donc bien au rendez-vous avec de la vision et de l'ambition qui nous changent radicalement des mesquines contemplations vicinales et localistes de décideurs qui ne juraient que par une Basse-Normandie inhibée par la Bretagne et méfiante à l'égard de la Haute-Normandie. Certes, il y a encore des séquelles dans certaines têtes: 50 années de mépris et de méprise entre Normands divisés ne vont pas s'évaporer d'un coup d'un seul de certains cerveaux qui peuvent, d'ailleurs,  prendre leur retraite car on ne met pas le vin nouveau dans de vieilles outres...

Dans cette perspective, Hervé Morin a donc fait, une nouvelle fois, une belle démonstration de pédagogie normande: le financement du contrat de territoire qui vient d'être signé avec Caen La Mer est ambitieux. Il faut donc aussi que les projets caennais le soient aussi et ils le sont dans la plupart des sujets stratégiques pour l'avenir de l'agglomération caennaise...

Sauf un hélas:

136513

https://www.tendanceouest.com/actualite-136513-a-caen-l-incendie-de-la-presqu-ile-vu-du-ciel.html

Le 25 avril 2016, un incendie accidentel mais fort opportun détruisait le pavillon Savare le dernier hangar en bois de l'ancien port de Caen (XIXe siècle). L'immeuble en brique à gauche, ancienne direction départementale de l'Equipement qui abrita durant la Seconde guerre mondiale le QG de la Résistance est promis à la démolition par un promoteur immobilier...

Le patrimoine historique, architectural, végétal et artistique d'une ville qui dispose pourtant du label "ville d'art et d'histoire" et qui n'en fait concrètement pas grand chose, semble être encore dans l'angle mort de la stratégie caennaise...

Au coeur de cet ambitieux contrat de territoire on aurait aimé voir une ambition pour faire de Caen une grande ville du tourisme patrimonial et de culture avec son château, ses églises et abbayes classées MH, ses musées, mais aussi avec l'architecture et l'urbanisme d'une ville double, à la fois ancienne et moderne (avant et après 1944).

Le tourisme patrimonial et historique caennais, pour l'instant, se limite au Mémorial et les élus caennais n'ont pas encore compris tout l'intérêt stratégique de ne plus seulement considérer le patrimoine comme une charge à entretenir mais comme un investissement positif pour l'avenir.

C'est ce qui se fait au Havre depuis son classement à l'UNESCO, à Rouen (quartier des musées, restauration à l'identique de la cathédrale), à Bayeux (centre d'interprétation européen du Moyen-âge) voire à Bernay ou Domfront!

Caen manque à l'appel et c'est bien dommage.

Avec un port qui peut accueillir directement des paquebots de croisière, avec une notoriété historique, architecturale ou culturelle de niveau international notamment dans l'aire anglo-saxonne, Caen devrait réinvestir dans la "pierre de Caen" plutôt que de subir le béton sans grâce et sans âme de "Sédelkaville"

Une clause de revoyure est prévue dans ce contrat d'ici 2021: il reviendra au futur maire de Caen de lancer enfin ce chantier qui ferait sortir définitivement sortir Caen de l'après 1944.

A condition que les industriels de la promotion immobilière, profitant d'un PLU trop laxiste et d'un ABF aux abonnés absents, n'aient pas encore plus défiguré une ville qui a déjà subi sa rénovation radicale sur table rase sur près de 50% de sa surface au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale...

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