Les forums se succèdent et se ressemblent... trop ! D'aucuns, dont l'auteur de ces lignes, ont tendance à le penser. L'un des derniers prévus sera le troisième Global Estuaries Forum :

     Zoom sur les propos du président du pôle métropolitain de l'estuaire de la Seine, pôle à peine moins figé que le pôle Nord :

     " Les estuaires sont des portes stratégiques sur lesquelles se construisent les métropoles, ils constituent un atout incontournable pour la croissance économique et sont au coeur des questions de développement durable... "

     Cette citation, qui pourrait être extraite d'un atlas de géographie commentée, mais que je me bornerai à qualifier de généralité, appelle deux commentaires de ma part :

1. Par son action, le Maire du Havre, Président de la Codah, Président du PMES, se comporte-t-il comme quelqu'un qui détient un atout incontournable pour la croissance économique ? Ma réponse est NON ! Lui, tout comme ses deux prédécesseurs ayant occupé les mêmes fonctions, abdique devant la communauté rouennaise qui s'oppose à la réalisation d'un franchissement ferroviaire de l'estuaire de la Seine proche du Havre par divers leviers d'influence !

2. Au coeur des questions de développement durable, il y a justement le transfert des flux logistiques de la route vers d'autres modes, dont le mode ferroviaire. Rappelons que les pré- et post-acheminements des 2,88 millions d'EVP qui ont transité par le Grand Port Maritime du Havre en 2017 ne l'ont été qu'à... environ 4 % par le rail !

     Quelques jours avant la parution de l'article de Paris-Normandie, le responsable de la rubrique Figarovox a reçu la proposition de tribune suivante de la part d'un obscur provincial normand retraité :

Autour du port du Havre, le triangle dort…

     En Asie du Sud-Est, le célèbre Triangle d'or est une région montagneuse qui est l'une des principales zones mondiales de production d'opium depuis les années 1920.

     En France, aussi, un triangle dort : c’est celui dont les sommets sont constitués par Le Havre, Tancarville et Honfleur qui, sur le plan ferroviaire, n’est pas très éveillé. Dieu merci, sa réputation n’est pas aussi sulfureuse que le Triangle d’or, malgré la présence d’industries pétrochimiques, mais il mérite qu’on s’y intéresse.

Le « somnifère »

     L’origine de cette « somnie » remonte aux débuts du ferroviaire en France.

     Lorsque le tracé de la voie ferrée Paris-Rouen-Le Havre a été défini, il a adopté un parcours par Yvetot, au nord de la Seine, entre Rouen et Le Havre ; évoquons le contexte à partir de quelques balises historiques :

1. Extrait de « Histoire du Havre et de l’estuaire de la Seine » publiée aux éditions Privat, page 198 :

     «  .../… une aussi grande ville peut-elle se contenter d'une ligne unique, et voir son trafic contraint de transiter par Rouen ? De gros efforts vont être déployés pour créer des lignes secondaires drainant l'ouest du pays de Caux. Surtout, on lance en 1881 le projet d'une voie ferrée directe vers Paris par la rive sud de la Seine, c'est-à-dire franchissant le fleuve. Autant déclarer la guerre à Rouen qui refuse jusqu'à l'idée d'un pont, obstacle potentiel à sa navigation. Le Havre propose un viaduc de 45 mètres de haut à Aizier. " Au moins 57 mètres " exigent les Rouennais. Et quand vingt ans plus tard les Havrais, obstinés, peuvent leur donner satisfaction grâce à la technique nouvelle des ponts métalliques, leurs voisins découvrent opportunément un voilier atteignant 63 mètres de mâture ! Petite guerre un peu dérisoire, avec le recul, mais qui rappellerait, s'il en était besoin, que l'expansion havraise trouve ses limites au sein même du département... "

Commentaires :

     Entre 1898 et 1909, 5 ponts transbordeurs ont été mis en service en France, dont celui de… Rouen, d’une portée de 142 mètres et d’un tirant d’air de… 51 mètres ; La Marine, pour des raisons stratégiques, n’exigeait pourtant qu’un tirant d’air de 50 mètres au-dessus des hautes eaux…

     Inauguré en 1894, le Tower Bridge de Londres ne ménageait qu’un tirant d’air de 42 mètres à marée haute…

2. Extrait de « L’Estuaire de la Seine et le pont de Tancarville » - René Streiff dans « Information géographique », volume 24, n° 1, 1960 :

     «     …/… Pourtant, un certain nombre de projets avaient été envisagés. En particulier, il avait été suggéré de percer sous l’estuaire un tunnel comportant une voie ferrée, qui aurait permis de relier Le Havre à Caen et Rouen par la rive gauche. Ce projet présentait l’avantage important d’éviter toute entrave à la navigation et de doubler la liaison ferroviaire entre Le Havre et Rouen.

     Mais ce projet fut abandonné, en raison des difficultés considérables qu’impliquaient les travaux pour le creusement d’un tunnel dans les alluvions de l’estuaire.

     En 1919, on envisageait la construction d’un viaduc, à Aizier, entre Caudebec et Port-Jérôme. Le tablier du pont, situé à 65 mètres au-dessus du fleuve, aurait permis le passage des plus grands voiliers, comme le quatre mâts Le Quevilly, dont la pomme du grand mât se trouvait à 57 mètres au-dessus de la flottaison.

     En 1933, la chambre de commerce du Havre reprit la question et elle proposa la construction d’un pont-route. Cette suggestion retint l’attention du ministère des Travaux publics qui fit entreprendre une étude détaillée. Mais elle se heurta à l’opposition de la chambre de commerce de Rouen. Celle-ci voyait dans le passage obligatoire du gros trafic par les ponts rouennais, une source de commerce pour la ville. »

     Ces deux rappels historiques suffisent à identifier le « somnifère »… On peut observer qu’il a été tenté de prescrire ce « somnifère » dans le domaine routier… mais pas seulement…

Le « délétère » et ses auxiliaires

     Mis en circulation en 1959 et 1995, les ponts routiers de Tancarville et de Normandie ont permis de désenclaver l’Estuaire de la Seine. Construits par la Chambre de commerce et d’industrie du Havre, ils sont la propriété de l’Etat à qui ils reviendront en 2027 (date de la fin de la concession). Source : Site de la CCI Seine estuaire

     Dans la presse locale d’octobre et de novembre 2006, la Chambre de Commerce et d’industrie du Havre, avec la « caution » technique du cabinet parisien Isis, prétend devoir envisager… un troisième franchissement de l’estuaire de la Seine (au sens large) mais qui serait positionné… à Rouen… et serait… ferroviaire…

     Dans le même temps, la CCI du Havre prétend devoir anticiper une prétendue future directive européenne qui aurait pour effet de réduire le pont routier de Tancarville à deux fois une voie au lieu de deux fois deux voies à cause d’une soi-disant obligation d’implanter une séparation centrale pour raisons de sécurité… ce que le commissaire européen chargé des transports, Jacques Barrot, démentira…

     Le maire du Havre pendant cette période se range derrière la CCIH.

     Dans Paris-Normandie du 2 mai 2011, on pourra lire ceci : Y aura-t-il un troisième franchissement de l’estuaire ? Pierre Michel, trésorier de la CCI du Havre : « pour la CCI, la réponse est non. Ce n’est vraiment pas d’actualité avec les dernières annonces du président de la République sur les nouveaux corridors de circulation dans le cadre du Grand Paris et l’électrification de la ligne de fret ferroviaire. »

Les « fantômes fantoches, de la dynastie des vassaux »

     Un franchissement ferroviaire de l’estuaire de la Seine (dans sa partie terminale, c’est-à-dire dans les parages des ponts routiers de Tancarville et de Normandie) a été relancé en l’absence d’initiative politique officielle, à la fin des années 90, à partir d’août 1997 précisément, sous la forme d’un tunnel composé de caissons immergés raccordant le réseau ferroviaire desservant l’arrière-port du Havre, sur la rive nord, à la ligne desservant Honfleur, sur la rive sud.

     Ni lors du débat sur l’implantation de Port 2000, début 1998, ni lors du débat sur l’implantation de la Ligne Nouvelle Paris-Normandie où cette idée était pourtant soutenue par un collectif de douze géographes des universités de Caen, du Havre et de Rouen, ce projet n’a été retenu.

     Lors du débat sur l’implantation de la LNPN, aucun représentant de la Ville du Havre ni de la Communauté d’agglomération de la Région du Havre n’a pris position en faveur du scénario C de la LNPN qui aurait pu intégrer ce franchissement ferroviaire. Les organisations écologistes, pourtant favorables au transfert de trafic vers le rail au détriment de la route, non plus.

     Une partie de la réponse réside du côté du « somnifère » :

Délibération Codah n° 20110300 du 29 septembre 2011 (1) page n° 4 : Prise de parole de M. le Président de la Codah :

     « S’agissant du franchissement par le sud (2), il n’a évidemment pas disparu du document, et vous l’avez souligné vous-même. C’est une option qui reste ouverte, et c’est d’ailleurs une option qui reste ouverte aussi dans le débat public pour la Ligne nouvelle, pour le transport passagers, et non pas pour le transport fret. C’est un sujet un peu différent, mais nous voyons bien que l’idée est comparable, et je me félicite que cette hypothèse soit encore présente dans le débat public, tel qu’il est soumis dans le dossier par R.F.F. (3). Je me suis battu pour que ce soit mis à la discussion, nos amis rouennais considérant que cette hypothèse n’était pas admissible. Je pense que c’est bien que nous puissions en parler. Je crois, comme l’a dit A. C., qu’il était utile de le sortir de la partie prescriptive, car il n’y a pas d’étude démontrant qu’il devrait être à tel endroit plutôt qu’à tel autre. Ce n’est donc pas une question de prescription d’urbanisme, c’est bien une question de perspective ou de possibilité. Je pense qu’il faut donc laisser cette question ouverte, et c’est le sens de sa mention dans le SCoT. » …/…

CONCLUSION : si pour les rouennais, un franchissement ferroviaire de l’estuaire de la Seine proche du Havre est inadmissible, c’est que ça serait bon pour Le Havre ! Point n’est besoin d’expression d’arguments économiques et techniques en faveur d’un tel projet… Mais apparemment, c’est la PAX ROTOMAGUSA qui reste en vigueur à travers les siècles en basse Seine !

(1) SCOT LE HAVRE POINTE DE CAUX ESTUAIRE - PROJET - AVIS DE LA CODAH EN QUALITE D’AUTORITE COMPETENTE EN MATIERE DE PROGRAMME DE L’HABITAT ET D’ORGANISATION DES TRANSPORTS URBAINS ET EN TANT QU’EPCI MEMBRE -

(2) ferroviaire

(3) Réseau Ferré de France, devenu depuis SNCF Réseau