Billet de Florestan:

Ma fille et moi, avons décidé de faire la queue comme tout le monde sur le trottoir devant la vitrine de la librairie "l'Encre bleue" à Granville, ce samedi 1er septembre 2018 sous un ciel radieux. L'ancien président de la République François Hollande étant à l'intérieur depuis 14h30 pour la dédicace de son livre, "les leçons du pouvoir", (400 pages, Stock) doté d'une table des matières pour le moins exemplaire puisque les chapitres sont tous désignés par un verbe d'action:

"Présider, décider, voyager, faire face, vivre, négocier, choisir, parler, réformer, réagir, regretter, punir, nommer, rompre, faire confiance, renoncer, affronter, espérer..."

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Les heures passées dans la foule se sont confirmées ces deux impressions fondamentales à l'écoute des conversations:

1) Les Français ne sont pas fâchés avec LA politique. Bien au contraire... Nous avons ainsi discuté longuement de façon plutôt courtoise entre citoyens ayant voté qui pour Macron, qui pour Hamon ou Mélenchon, ou pour... Dupont-Aignan. Avec des points d'accord sur la critique de la Mondialisation libérale et ses conséquences en matière d'insécurité sociale et culturelle; sur le rôle joué par un certain... François Hollande (justement !) pour dégager la voie pour Emmanuel Macron (affaire Fillon) afin d'avoir le second tour des présidentielles idéal: à savoir une qualification du président de la République idéal face à l'épouvantail de la boutique Le Pen... Des points de désaccords aussi lorsqu'il s'est agi de préciser la définition du mot de "populisme" puisqu'à gauche ou à droite on ne mettra pas exactement la même chose derrière ce mot utilisé par la classe politico-médiatique dominante pour disqualifier toute critique de la Mondialisation libérale et de la construction européenne telle qu'elle se déroule actuellement. Enfin, un élément de surprise, bien évidemment, quand il s'est agi d'expliquer la position originale d'Hervé Morin dans l'arc des oppositions politiques à Emmanuel Macron: celles et ceux qui avaient un peu la fibre régionale ont entendu avec intérêt mes explications. Car...

2) Il y avait beaucoup de... Bretons dans la queue avec lesquels il fut très, très intéressant de discuter de nos affaires régionales communes quitte à manger la pomme de certaines discordes jusqu'au trognon puisque nous en avions le temps!

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Juchée sur mes épaules, ma fille, entendant parler de vacances idéales passées sur les côtes bretonnes, lança le débat: "de toute façon mon Papa n'aime pas la Bretagne"... Des dizaines de paires d'yeux se retournèrent, offusquées, vers moi. Démonstration était à nouveau faite que le désamour public de la Bretagne peut vous valoir une sorte de blâme proche de l'indignité nationale! Je corrigeai le tir en précisant: "Je n'aime pas les Bretons qui s'en prennent au Mont Saint Michel qui est en Normandie".

Voilà le sujet lancé! Mais dans l'humour et la bonne humeur. On me montra le photomontage du "Gorafi" du Mont Saint Michel soi-disant mis à l'abri des tempêtes par un tracteur breton à la demande des Normands... "Au lieu de vous occuper de notre Mont Saint Michel, occupez vous sérieusement de votre château des ducs de Nantes pour le ramener en Bretagne". Un Breton bretonnant du Morbihan retraité en casquette... américaine apprécia finalement ma remarque: nous échangeâmes pendant une bonne vingtaine de minutes sur la question régionale bretonne, sur les circonstances politiques qui ont fait rater aux Bretons l'opportunité de la réforme territoriale de 2014 lancée par François Hollande, sur la question des langues régionales (très intéressé d'apprendre que le sujet était enfin en train de bouger un peu en Normandie).

Nous avons déploré ensemble l'état actuel de cette question (la charte européenne des langues régionales signée mais toujours pas ratifiée) non sans préciser à d'autres Bretons qui nous écoutaient parler que la Bretagne galèse avait autant le droit de citer que la Bretagne "bretonnante". J'ai évoqué la langue normande (et pas le patois) son rôle historique fondamental notamment dans la formation de la langue anglaise moderne: notre gardin devenant leur garden... Etc. Mes compagnons d'attente bretons ont écouté avec intérêt. Il n'y a pas qu'en Bretagne qu'il y a une langue régionale. On a donc évoqué le cas des autres langues régionales françaises: le corse, le basque, l'alsacien, l'occitan sans oublier les langues d'oïl, ai-je rappelé. Notre conversation s'est achevée sur une évocation du dernier festival interceltique de Lorient, un terrain bien connu et rassurant après ce tour d'horizon des langues régionales françaises que certains devraient faire plus souvent!

La discussion sur les questions régionales reprit plus tard alors que derrière moi, une jeune femme portant d'élégantes boucles d'oreille défendait avec vivacité la ville du Havre où elle avait vécu et travaillé plus de dix ans. Visiblement agacée, elle avait bien du courage de défendre la grande ville portuaire normande contre une... bretonne heureuse d'être née quelque part, à Dinan en l'occurrence, et qui affirmait détester  Le Havre autant qu'Edouard Philippe en faisant l'amalgame entre les deux. J'ai alors dit assez fort pour qu'on entende: "j'aime Le Havre, c'est ma ville préférée! ". Un homme en chemise noir avec qui j'avais longuement parlé de politique, précédément, me dit alors: "franchement, là-haut, c'est vraiment pas comme ici à Granville. C'est quand même plus sympa ici. Là-haut c'est une autre mentalité". Je lui demandai: "quand vous dites "là-haut", c'est où?". Réponse: "la Haute-Normandie". Moi: "mais il n'y a plus ni Haute ni Basse, nous sommes tous en Normandie". Lui: "franchement, là-haut... Non!" Moi: "Vous y êtes déjà allé là-haut? Dieppe, par exemple, je viens d'y passer une semaine de vacances. C'est magnifique. Les falaises, la ville, la verdure, les jardins. Le patrimoine... ". Et La fille du Havre de retorquer: "la ville du Havre est superbe, c'est moderne mais la mer et le ciel y sont magnifiques. Le port impressionnant. Par contre, c'est vrai, il y a là-bas une grosse fracture sociale..."

Bref! Vous avez compris! En terme d'unité normande à faire progresser dans de têtes encore bas-normandes qui ont pris l'habitude de passer leurs vacances outre Couesnon, il y a du boulot!

Après cinq heures d'attente, notre petit groupe de Bretons avec dedans un ou deux Normands vraiment convaincus de l'être, arriva enfin dans la librairie à une dizaine de mètres de l'ancien président de la République française accompagné de Julie Gayet, une femme objectivement belle et élégante sans aucune ostentation. Philae, le labrador du ci-devant président passait et revenait en nous fouettant le bas des jambes avec sa queue... Une armée de smartphones sortit soudain du bocage des têtes rangées en fil indienne entre les tables de livres.

Tandis qu'on nous apportait de l'eau et des petits sablés 100% pur beurre breton, Julie Gayet prit avec elle les enfants qui étaient dans la file d'attente pour une séance de lecture de littérature jeunesse. Ma fille se trouva ainsi bien occupée tandis que nous nous approchions de la petite table sur laquelle François Hollande en costume de ville et cravate signait et dédicaçait son livre en prenant le temps d'écouter et de dialoguer avec chacun. Parfois, on entendait des rires vite attribués à l'humour prêté à l'ancien président. Parfois, du silence et des murmures puisque tout homme ayant reçu en France le sacre de la souveraineté nationale par l'onction du suffrage universel garde une certaine aura...

Mais à l'approche du groupe des amitiés normandes et bretonnes que nous formions désormais, le libraire a son comptoir me reconnut et déclara aux autres: "Il faut me le laisser tranquille celui-là! C'est une vieille forteresse normande qui date de l'époque de Guillaume Le Conquérant" avant de nous demander de faire un peu moins de bruit! L'ex président était juste en face de nous accompagné de deux vigiles (qui ne ressemblaient pas à Benalla).

Mon alors mon tour vint. Il était 20h 15. Nous attendions depuis ... 15 heures. Julie Gayet revint avec ma fille chargée de livres pour enfants. "Je vous les offre. Votre fille a été si patiente...". Elle me proposa ensuite de nous prendre en photo avec l'ancien président de la République. Je lui ai dit que ce n'était pas mon souhait. Le souvenir, puisque nous étions venu pour un souvenir historique et personnel, n'en serait que mieux gardé par la seule force de notre mémoire. "Vous avez raison".

J'arrivai devant un François Hollande hilare. Le couple de retraités qui nous précédait et qui  ne savait pas trop quoi dire devant un ancien président riait aux éclats. Le ci-devant président de la République avait détendu l'atmosphère qui redevint soudainement grave lorsque que celui-ci me demanda, devant ma fille, la raison de ma présence (il posait cette question à tout le monde).

"Je suis venu ici pour saluer en vous celui qui a rétabli l'unité historique de la Normandie."

François Hollande me regarda fixement en gardant le silence...

"Cela fait des années que je m'intéresse à la question régionale normande et je sais que vous avez tranché en faveur de l'unité normande quelques jours avant la commémoration du 70 anniversaire du Débarquement et que cela ne fut pas facile pour vous car d'autres personnes avaient d'autres projets." Je faisais ainsi allusion à Laurent Fabius.

Silence de François Hollande qui me regardait toujours aussi fixement. Je sentais son émotion.

Puis il me dit ceci: "j'ai choisi la réunification car c'était la meilleure solution pour assurer l'avenir de cette région, son développement."

Je continuai en disant que le plus beau discours de son quinquennat fut celui qu'il prononça le 6 juin 2014 devant le Mémorial de Caen avec la reconnaissance officielle des victimes civiles normandes lors de la Libération. Enfin, je terminai en disant que la Normandie c'était aussi la Paix en faisant allusion à la négociation d'un cessez-le-feu en Ukraine qui commença au plus haut niveau politique dans un salon du château de Bénouville le jour du Six juin.

A nouveau, François Hollande garda le silence, visiblement touché. Alors je tirai de ma poche un pin's normand léopardisé: "je voudrais vous remettre ce pin's. Ce n'est pas celui de Monsieur Gattaz (large sourire de Monsieur Hollande) mais celui-là vous pourrez le porter sans problème!"

 Puis vint le moment de la dédicace et de la signature à lire ci-après:

"A des Normands convaincus de la "réunification", car l'une des leçons du pouvoir c'est de faire les choix qui correspondent à l'Histoire...

Avec toute ma reconnaissance pour son enseignement. cordialement."

François Hollande.


Alors, oui je sais bien, ce billet de Florestan va faire gazouiller certains d'entre vous qui n'y verront qu'une futile vanité dérisoire et une occasion supplémentaire de déblagouler sur celles et ceux qui ont l'amour de leur région autant dans leur raison que dans leur coeur. J'assume totalement et quoique l'on puisse penser de la personnalité de François Hollande et de son mandat de président de la République qui aura pu nous décevoir si profondément sur bien des aspects, n'oublions pas, cher(e)s ami(e)s sincères et authentiques de la Normandie que François Hollande fut le restaurateur de l'unité normande.

François Hollande à Granville, voir aussi:

https://www.ouest-france.fr/normandie/granville-50400/granville-beaucoup-de-monde-pour-voir-francois-hollande-5945510