Comme quoi, grâce à Emmanuel Macron, ou plutôt à cause des outrances néo-bonapartistes mal maîtrisées d'un ancien inspecteur des finances devenu président de la République dans un concours de circonstances, François Hollande, ci-devant président de la République et père politique de l'actuel, se découvre, à son tour, une sensibilité girondine pour accentuer avec d'autres la critique de l'action de l'actuel chef de l'Etat.

Pour être honnête, si François Hollande n'avait pas été le restaurateur historique de l'unité normande la veille de commémorer le 70ème anniversaire du Débarquement, le 6 juin 2014, comme nous avons eu, d'ailleurs, l'occasion de le lui rappeler personnellement, le 3 septembre dernier alors qu'il était à Granville pour la dédicace de son dernier livre, nous aurions superbement ignoré ce qui suit...

Néanmoins, aussi imparfaite et catastrophique que fut la réforme territoriale régionale de 2014 qui réunifia la Normandie tout en dévastant la carte des régions métropolitaines, on  lira avec intérêt les propos d'un ancien président de la République qui plaide pour le maintien de la décentralisation et pour son approfondissement au contraire de l'actuelle posture néo-jacobine conduite par une haute-fonction publique toute à sa joie d'avoir réussi à placer l'un des siens dans le fauteuil de la fonction suprême avec le concours plus qu'actif d'un président de la République socialiste démissionnaire.

Cet entretien donné par François Hollande dans le magazine "Régions" le 27 septembre 2018 est aussi l'occasion de rappeler que l'idée régionale contemporaine est née en Normandie avec l'association "anti-centrale" animée par Arcisse de Caumont, qu'elle sera reprise par quelques radicaux-socialistes de la 3ème République dans les années 1890 autour de la belle figure de Joseph Paul-Boncour, authentique régionaliste et créateur du Ministère du Travail et Charles Brun, créateur de la première fédération nationale des régions de France. Après s'être fourvoyée dans le nationalisme intégral de Charles Maurras ou la Révolution pétainiste sous la botte nazie, l'idée régionale ressurgit à gauche encore sous la 4ème et 5ème République avec Pierre Mendès-France et Michel Rocard, auteur du fameux appel de Saint-Brieuc de 1966 invitant à "décoloniser les provinces". On sait que sur le tard le général de Gaulle lui-même s'y intéressera au point de perdre son pari du référendum sur la régionalisation et la participation des salariés dans les entreprises en avril 1969: si les Français avaient moins voté comme des veaux cette année là, il est fort probable que la France d'aujourd'hui serait beaucoup plus girondine, c'est-à-dire, plus démocratique, régionale et sociale.

Après un moment giscardien tout à la fois libéral et jacobin (c'est la pensée unique fabriquée par l'ENA) auquel fait furieusement penser l'actuel épisode macronien, l'idée régionale revient en force et semble s'imposer définitivement avec les grandes lois Gaston Defferre sur la décentralisation de l'année 1982.

Trente années plus tard, on constate que la question de savoir quel principe choisir pour gouverner la France revient au coeur du débat politique: la décentralisation a été pensée comme un compromis entre centralisme jacobino-parisien d'une part et le fédéralisme régional d'autre part. Pour des raisons à la fois financières (le jacobinisme "comptable" sous pression des critères financiers de Bruxelles-Lisbonne) et idéologiques (agiter l'épouvantail du régionalisme séparatiste pour discréditer l'idée régionale), l'actuel président et la superstructure administrative qui le tient ont décidé de remettre en cause plus de trente années de décentralisation territoriale dont le bilan est pourtant largement positif: il est probable que cette tentative de recentralisation autoritaire voire méprisante soit la dernière, quelque peu désespérée face à la marche de l'Histoire que le très autoritaire et très centralisateur Charles De Gaulle avait été capable, lui, de comprendre.

Mais n'est pas De Gaulle qui veut ou qui peut: tout le drame de la 5ème République se trouve là!

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“Il faut donner de nouvelles compétences aux Régions !”

Pour Régions Magazine, François Hollande tire les enseignements de ses réformes territoriales. A l’encontre de l’actuel mouvement de recentralisation, l’ancien président de la République prêche pour des responsabilités renforcées au profit des territoires. Morceaux choisis.

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C’est un François Hollande détendu et bronzé qui a reçu l’équipe de Régions Magazine dans les locaux de sa Fondation, rue de Rivoli à Paris. Ravi aussi, d’une certaine façon, de pouvoir évoquer un thème “sur lequel on ne m’interroge jamais”, regrette-t-il. Parce que ce thème, la relation entre l’État et les collectivités, a été au centre de son quinquennat marqué par les lois de décentralisation NOTRe et MAPTAM, par le redécoupage des Régions ou la fusion des communes. Parce que l’ancien président de la République ne renie pas, bien au contraire, son passé d’élu local, lui qui a été maire (de Tulle), conseiller régional, président de conseil général. Mais aussi parce que l’évolution actuelle ne lui plaît guère, ne correspond en rien à l’idée qu’il se fait des rapports entre l’État et ses territoires. Sans jamais citer une fois le nom de l’actuel chef de l’État, François Hollande ne ménage pas ses critiques envers le mouvement de recentralisation qu’à ses yeux la France subit aujourd’hui.

 François Hollande a reçu l’équipe de Régions Magazine dans les locaux de sa Fondation rue de Rivoli.

Régions Magazine : A la veille d’un congrès de Régions de France qui s’annonce tendu, les relations entre le gouvernement et les différentes strates de collectivités, singulièrement les Régions, ont rarement été aussi difficiles. Comment analysez-vous ce phénomène ?

François Hollande : Soyons justes. Depuis de nombreuses années, les relations entre l’État et les collectivités ont été marquées par les tensions budgétaires. Les efforts demandés à nos collectivités leur ont demandé énormément d’énergie, notamment pour rationaliser leur organisation. J’ai moi-même participé à cet état de fait. Aujourd’hui, la situation est différente et provoque un sentiment de malaise. Le retour de la croissance, que la politique de mes gouvernements a favorisé, aurait dû aider à la compréhension mutuelle, faire naître de nouveaux projets. Ce n’est pas le cas, et c’est même tout le contraire. Depuis un an, tous les choix de l’exécutif ont provoqué un mouvement de recentralisation, à rebours de mes orientations. Car moi, je suis un décentralisateur ! Je fais partie de ceux qui estiment que les grandes lois de 1982, sans cesse améliorées depuis, constituent un atout pour la France. D’autres estiment au contraire que l’action territoriale est trop pesante, qu’elle entraîne des gaspillages à tous les étages. Pour ma part, j’ai cherché à réorganiser les territoires : des régions plus grandes et plus puissantes, des métropoles enfin reconnues, des intercommunalités renforcées. Désormais les structures sont en place, et elles fonctionnent. Encore faut-il dialoguer avec elles.

RM : Mais les décisions de l’actuel gouvernement ne vont-elles pas dans le sens contraire : suppression de la taxe d’habitation, de la compétence apprentissage aux régions, etc ?

FH : On ne peut que le constater. Or la centralisation ne correspond plus aux aspirations des citoyens qui veulent être gouvernés au plus près. Le pouvoir central n’a, de toutes manières, plus les moyens de son autorité. Il a transféré de nombreuses compétences, et il est affaibli budgétairement. Par ailleurs l’autonomie financière des collectivités locales est remise en cause avec la disparition de la taxe d’habitation, et le Pacte budgétaire entre l’État et les collectivités.

C’est donc bien de notre démocratie qu’il est question, car à travers les impôts locaux qu’ils paient, les citoyens exercent aussi une forme de contrôle. Si les collectivités ne vivent que de dotations ou de compensations versées par l’Etat, il y a un risque que les électeurs se détournent des scrutins locaux, faute d’enjeux.

“La carte des nouvelles Régions ? Il faut croire que le “coin de table” avait du bon…”

RM : Trois ans après l’adoption de vos réformes territoriales, quel bilan en dressez-vous ? En commençant par les Régions…

FH : D’abord je constate qu’aucune Région ne remet plus en cause les délimitations que nous avons choisies à l’époque. Si l’on se souvient des critiques formulées au moment de la réforme, c’est même un point fondamental.

(NDLR Florestan: j'inviterai le réunificateur normand et rouennais Hollande à être plus prudent notamment dans le machin "Grand Est" avec la question alsacienne et l'Arvernorhodalpie avec la Savoie et le Dauphiné. En "Nouvelle Aquitaine", le Limousin et le Poitou ont le sentiment d'être délaissés. Enfin, la question bretonne n'est toujours pas résolue. Il est très probable qu'après la parenthèse jacobino-libéral Macron, il faudra achever le chantier de la réforme régionale...)

RM : D’autant qu’on vous avait reproché d’avoir terminé la nouvelle carte des Régions sur un coin de table…

FH (sourire) : Eh bien c’est que le coin de table avait du bon ! En tout cas il a fini par déboucher sur un consensus. Ce qui me paraît important aussi, c’est que les Régions ont su s’organiser, notamment là où il y avait fusion, pour garder une présence de proximité sur leurs territoires, tout en étant plus efficaces grâce à leur capacité d’investissement renforcée. Elles se sont emparées des compétences supplémentaires, et ont également su gérer avec intelligence leurs rapports avec les nouvelles métropoles, et avec la ruralité. Toutefois, cela n’a pas fonctionné dans tous les domaines, nous n’y sommes pas arrivés par exemple dans le secteur de la formation, où j’avais souhaité que les compétences des Régions s’exercent plus largement, couvre l’ensemble de champs de la formation, au-delà des lycées et de l’apprentissage.

“L’expérience que vit un élu local, c’est irremplaçable. Maire, conseiller général, vous êtes en prise directe avec les problèmes concrets des citoyens, cela ne peut pas s’inventer du sommet de l’Etat.”

RM : Le problème, c’est que la situation est bloquée. Régions, Départements et communes ont refusé de siéger lors de la dernière Conférence nationale des Territoires. Comment faire pour renouer les fils d’un dialogue interrompu ?

FH : Le blocage actuel ne peut durer. Si l’on prend le cas des Régions, quand j’étais à l’Élysée, j’avais gardé un lien permanent et régulier avec leurs présidents. Moi, je sais ce que je dois aux collectivités, pour la mise en œuvre de nos politiques. L’expérience que vit un élu local, c’est irremplaçable. L’expérience d’un maire, d’un conseiller général ou régional est irremplaçable, il est en prise directe avec les problèmes concrets des citoyens, cela ne peut pas s’inventer du sommet de l’Etat. J’ai un souvenir très fort du congrès des maires, au lendemain des attentats du 13 novembre, alors que la traque du terroriste se poursuivait encore à Saint-Denis. Nous vivions un moment très difficile. Au Palais des Congrès, les maires se sont portés spontanément et immédiatement à notre soutien, au-delà de tout clivage politique. Je l’affirme avec force : rien ne peut se faire sans les élus locaux. Rien ne peut se faire désormais, en termes d’investissement, sans les Régions. Je suis personnellement favorable à ce que l’on franchisse une nouvelle étape dans la décentralisation, que l’on confie de nouvelles compétences aux Régions, assorties de nouveaux moyens. Face à cela, on a actuellement un État qui se rétracte. Il faudrait au contraire qu’il se décontracte…


Retrouvez l’intégralité de cette interview dans le numéro 144-145 de Régions Magazine, en kiosque cette semaine.