Jeudi 25 octobre 2018, le magazine d'information de France 2 "complément d'enquête" proposait une plongée pour le moins décapante dans certaines réalités portuaires "de la ville du Premier ministre" (sic), à savoir l'implication de quelques dockers havrais dans la réception  de sacs de cocaïne cachés dans des conteneurs en provenance d'Amérique latine...

Pour revoir l'intégralité de ce documentaire:

https://www.france.tv/france-2/complement-d-enquete/756171-le-havre-coke-en-stock.html

Texte de présentation du documentaire proposé sur le site de France 2:

Le 14 septembre dernier, les douaniers ont saisi 750 kilos de cocaïne dans un conteneur sur le port du Havre. C'est presque une routine sur ces quais, devenus en quelques années la principale porte d'entrée de la cocaïne en France. La technique en vogue chez les trafiquants est le « rip off », une méthode qui consiste à placer la drogue dans un conteneur à l'insu de l'expéditeur et du destinataire grâce à des dockers complices. Omniprésents sur le port, les dockers forment une communauté soudée. En mai 2017, treize d'entre eux ont été interpellés dans une affaire de cocaïne. Sur le port du Havre, combien sont-il à participer au trafic de stupéfiants ? Comment sont-ils recrutés ?


 Commentaire de Florestan:

La vision de ce documentaire nous a gêné puisqu'il met à l'épreuve ce qui, pour nous, mérite un respect sinon une considération totale, à savoir, un collectif humain de travail qui fait avec honnêteté et conscience son travail, un travail, qui plus est, difficile et exigeant dans 99% des cas.

La focale de ce documentaire est donc braquée sur le 1% restant en partie peuplé de quelques brebis galeuses tentées par l'argent facile trop facile: quand on sait qu'un super conteneur de 20000 boîtes comme le Saint Exupéry de CMA CGM dont on voit le baptême au début du documentaire pour mieux faire contraste avec ce qui va suivre, peut enfermer dans ses entrailles plus de 3 milliards d'euros en valeur de cargaison, on peut alors parler de supplice de Tantale pour certaines familles populaires havraises enkystées dans la pauvreté sinon la misère.

Il fallait, bien entendu, mettre ce réel que nous ne voulons pas voir sous notre nez mais il est regrettable que ce documentaire ne nous en donne qu'une vision partielle sinon partiale au risque d'une digression inutile au cours de ce reportage: on part d'abord sur une émission d'enquête sur le trafic de cocaïne avec les méthodes éprouvées, obstinées et courageuses qui font la réputation et l'intégrité d'Elise Lucet, la journaliste normande de France 2 pour arriver sur un improbable portrait social plutôt caricatural et à charge de la communauté professionnelle des dockers du Havre qui n'arrangent, hélas, pas leur cas en refusant de parler aux journalistes qui auront d'autant plus beau jeu de dénoncer implicitement une omerta digne d'un clan maffieux...

Le problème éditorial que pose cette émission qui ne fait que 62 minutes est qu'elle mélange deux sujets au risque d'en maltraiter un puisqu'on a, en même temps, un reportage d'enquête plutôt classique sur le trafic de drogue et une étude sociale (caricaturale) sur les dockers du Havre: pour expliquer le fait que l'on est docker havrais de père en fils il faudra chercher ailleurs que sur le site de France 2. L'émission consacre moins d'une minute sur 62 à l'évocation de l'histoire des Dockers du Havre, une histoire sociale très rude: ainsi il ne sera même pas question de Jules Durand. En revanche, les mauvais esprits ne manqueront pas de faire le rapprochement entre la cocaïne et le quartier des... Neiges!

Finalement on retient de ce passage à la moulinette médiatique des réalités portuaires havraises infiniment plus complexes les trois éléments (idéologiques) suivants:

1) Les dockers forment une communauté fermée et privilégiée et ce n'est pas bien car seuls les hyper-riches ont le droit de former une caste pour jouir des privilèges de l'entre-soi. Les Dockers ont lutté pour obtenir des droits et une amélioration de leurs conditions de travail qui étaient très rudes il y a encore 50 ans. Aujourd'hui encore, c'est un métier qui reste éprouvant. Question: qui, parmi vous, voudrait être docker?

2) C'est le "bordel" sur le port du Havre, la ville du Premier ministre: le service d'information de la télévision publique marque ainsi son indépendance vis-à-vis du chef de la majorité gouvernementale.

3) Le Premier ministre Edouard Philippe ci-devant député-maire du Havre est la véritable cible de ce documentaire à charge contre les Dockers du Havre et le monopole de la CGT qui seraient la cause de l'impossibilité de réformer les grands ports maritimes français: ainsi le documentaire nous montre des images impressionnantes de manifestations (forcément violentes), fait une allusion à la réforme du statut des dockers sans donner aucune explication du contexte et des objectifs de la réforme portuaire.

Si le GPM du Havre connaît une stagnation de son trafic (moins de trois millions d'EVP annuels), une perte de dynamisme commercial sur son hinterland face à la concurrence des grands ports de l'Europe du Nord, ce n'est pas à cause de ses dockers (l'escale du Havre est souvent classée parmi les meilleures du monde pour ses qualités techniques dans la presse professionnelle spécialisée) mais à cause de haut-fonctionnaires qui font carrière à la direction portuaire sans trop s'intéresser réellement au commerce maritime...

A  moins d'un mois des arbitrages très attendus du Premier ministre sur la réforme de la gouvernance des GPM attendus à l'occasion du CIMER réuni à... Brest, cette émission est une charge assez rude contre Edouard Philippe mais aussi contre nos positions et propositions normandes d'une régionalisation de la gouvernance portuaire: à regarder cette émission, on a l'impression que seules les douanes, donc l'Etat régalien, prennent leurs responsabilités sur le port du Havre. 

Du pain de cocaïne bénit pour le jacobin moyen qui ne jure que par l'efficacité de l'Etat central!

"Fin de journée au Havre", un tableau très réaliste donc très triste de Raoul Dufy sur les conditions de travail sur les quais du Havre: on comprend pourquoi le plus célèbre peintre havrais a décidé de changer radicalement de manière et de matière pour fuir un réel qu'il a eu le courage de voir sinon de peindre.

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