Un bel article proposé dans la dernière édition de l'hebdomadaire "Marianne" (n°1130 du 9 au 15 novembre 2018) et signé Frédéric Denhez, rend, entre autres, hommage au dispositif Vigisol mis en place par des chercheurs de l'université de Caen: ce serait en France, le seul système d'analyses et d'études scientifiques du mouvement en cours d'artificialisation des sols, un phénomène plutôt inquiétant quant aux conséquences qu'il peut générer dans le cadre du changement climatique.

etat_des_lieux_des_centres_commerciaux_de_lagglo

Extraits:

Pas de cartographie

En Normandie, l'enjeu est identifié depuis longtemps. En 2011, la SAFER, cet organisme qui gère le foncier agricole, a crée une association, Vigisol, en collaboration avec Patrick Le Gouée, un pédologue de l'université de Caen-Normandie. Le but était de savoir ce qu'il en était vraiment de l'usage des sols. Car personne ne savait quoi dire. En France, pays pourtant capable de cibler dans le mille un pick-up djihadiste à 3000 km de distance, il est impossible d'avoir une cartographie précise des sols. Dans un consternant rapport commun à l'Institut national de la recherche agronomique (INRA) et à l'Institut français des sciences et technologies des transports, de l'aménagement et des réseaux (IFSTTAR) publié en décembre 2017, les auteurs estimaient que, "selon la méthode (télédétection ou enquête sur le terrain), la surface artificialisée du territoire diffère considérablement", entre 5,6 et 9,3% de la surface nationale.

En glanant les différentes façons de calculer, et en intégrant les marges d'erreur, de 2 à 50% selon les régions, on arrive en réalité à un écart du simple au quintuple! En définitive, les données disponibles à l'échelle nationale pemettent d'alerter sur les tendances, mais elles "ne constituent pas une mesure quantitative précise, d'autant qu'elles doivent être interprétées avec précaution', concluent les auteurs du rapport.

"En fait, on ne sait même pas ce qu'est l'artificialisation, car chacun y va de sa définition", déplore, agacé, Patrick Le Gouée. Ce qui arrange tout le monde: comment accuser un élu d'avoir aménagé là où il n'aurait pas fallu puisqu'on ne lui avait jamais montré précisément là où il ne fallait pas? "Il faut arrêter de tergiverser: "artificialisation" c'est un terme à la mode pour juste dire "urbanisation". Pour nous, c'est simple: c'est la perte de terres agricoles."

 

Et en Normandie, les choses sont graves:

"En 2011, par rapport à 2000, notre première campagne de mesures avait pu montrer que le sol de la ci-devant région Basse-Normandie s'évanouissait à hauteur de un hectare par commune et par an, un chiffre énorme. Cela voulait dire que, en extrapolant, la région pouvait perdre tous ses sols agricoles en  sept cents ans", résume Guillaume Jouan, responsable du service études et collectivtés à la SAFER. Un chiffre qui eut un impact certain.

Par miracle avait-il pu obtenir une telle précision? Imagerie aérienne, comparaison des photos prises au-dessus des mêmes lieux au fil des ans, vérification sur le terrain, avec les cadastres et les images de Google Earth et de Street view? La marge d'erreur est de 2,5% et l'échelle au 1/2000ème permet de tout voir. Il n'existe en théorie aujourd'hui en Normandie ni arbre isolé, ni éolienne, ni chemin, ni tourbière que les élus ne puissent voir.

Consommer de l'espace

VIGISOL est le seul observatoire précis de l'usage des sols en France.

Guillaume Jouan, son responsable, en est fier: "on a pu apporter à la nouvelle région Normandie des chiffres précis, ce qui était important, car avant on disait dans le vide: "on consomme de l'espace!" Et les élus nous répondaient: " Mais non, quand on sort de la ville, on voit du vert partout, il n'y a pas de problèmes!"

De même que, pour le changement climatique, on ne perçoit pas les modifications constantes: "Ce qu'on a observé avec la dernière campagne de 2018, c'est qu'on est passé pour la région à 0,4 hectares de sols perdus par an, ce qui veut dire que le rythme de l'urbanisation a baissé de plus de moitié depuis la première campagne." Une bonne nouvelle. Que relativise Patrick Le Gouée: "c'est l'effet de la crise, je pense". En cas de rebond, reprise du bétonnage?

Une relativisation d'autant plus nécessaire que les fondamentaux demeurent les mêmes: La Normandie perd des terres sur son littoral, autour des axes autoroutiers majeurs, le long de la vallée de la Seine et en périphérie des grandes villes. Autre élément intangible, c'est bien aux dépens des sols agricoles que l'urbanisation continue de progresser: 90% des surfaces artificialisées servaient auparavant à la production agro-alimentaire. A quoi ces terres à vaches et à maïs (ndlr: et pas l'herbe?) ont-elles utilisées? Guillaume Jouan a la réponse et elle réserve des surprises: "Pour la moitié d'entre elles, c'est pour le logement, et surtout l'habitat individuel diffus (31%)".

640x480

Le pavillon isolé est la cause première de l'artificialisation des sols normands, loin devant les hypermarchés qui comptent pour 15% du total, plus loin encore les infrastructures routières à 8%

Le département de la Manche a une autre particularité qui apporte un éclairage inédit. En vingt ans, les fermes se sont regroupées, ce qui a entraîné une extension des bâtiments par remise aux normes. "Dans ce département, la part d'urbanisation due à l'agriculture est passée de 12% à 19% en 2015!" Patrick Le Gouée, toujours agacé, (ndlr: par la FNSEA toujours de... Travert?) pointe un élément: "Il y a certes un coup de frein sur la consommation de terres agricoles mais on consomme de plus en plus les meilleures terres autour des villes. En valeur absolue, la consommation baisse, mais, comme elle se concentre autour des pôles urbains, les pertes en qualité de sols sont énormes." (ndlr: exemple navrant tout autour de l'agglomération caennaise).

(...)

Des sols seront donc encore perdus, hélas. Depuis la loi de modernisation de l'économie de 2008 promue par un certain Emmanuel Macron et un certain Jacques Attali, rien ne peut de toute façon entraver le développement des zones commerciales. Surtout pas le risque de concurrence déloyale pour les commerces des centres-villes, risque identifié par de nombreux maires, car la liberté d'installation a été gravée dans le marbre de la loi. Seuls les arguments environnementaux sont recevables. Une opportunité? "Oui mais à propos de la consommation d'espaces, on ne s'interroge pas sur son impact en profondeur", se désole Patrick Le Gouée. "Pourtant, on l'a mesuré: on a calculé pour le Pays du Mont Saint Michel (ndlr: communauté d'agglomération d'Avranches) que l'augmentation du ruissellement lié à l'urbanisation, c'était 4 millions de mètres cubes par an qui étaient détournés de l'hydrologie locale." Le sol sert à tout, à l'eau, au carbone, à notre alimentation. Tout dépend de sa biodiversité. Encore faut-il la connaître.

(...)

"On essaie de faire un peu pareil en Normandie" (ndlr: à propos du projet bourguignon "Territoire d'innovation de grande ambition" autour de l'agglomération de Dijon visant à dresser une cartographie fine de la qualité biologique des sols d'ici 2025) rebondit Sophie Raous, directrice d'un organe de médiation unique en son genre en France, l'Institut régional de développement durable (IRD2) basé à Caen. Financé par le conseil régional, il fait des envieux dans les autres régions. "Dans les territoires ruraux, il y a une prise de conscience plus forte, depuis la loi ALUR par exemple, qui a introduit des limitations de la consommation.

Les élus commencent à faire le lien entre stockage de carbone et changement climatique, donc avec les sols qui, s'ils sont de qualité, captent le carbone. Les prairies, par exemple. Mais voilà, le gros manque, c'est l'ingénierie territoriale." Les choses avancent, lentement, mais il manque des indicateurs, des tableaux de bord et des "sachants". Les élus qui veulent faire bien, rester droits face aux aménageurs et demeurer dans les clous de la loi, ont besoin de conseillers bien formés qui sont très rares. "La solution est humaine, c'est le savoir et elle est dans la nature. Or, on le voit, l'Education nationale promeut les maths et l'économie et sacrifie les sciences naturelles alors qu'on ne cesse de parler de climat, de biodiversité et de sols, c'est aberrant!".

Quand on ne veut pas voir, on fait en sorte de ne rien voir.


 

Commentaire de Florestan:

En complément à la lecture de cet article, on rappelera les éléments de contexte normand suivants:

1) La question de l'artificialisation des sols était à l'ordre du jour de la dernière réunion plénière du CESER de Normandie avec la proposition d'un mécanisme de contrôle au niveau des nouvelles intercommunalités et des obligations à faire apparaître dans la politique publique de contractualisation entre les intercommunalités et le conseil régional. De même, une réforme des commissions d'urbanisme commercial était proposée... Tout ceci en vain puisque le CESER... à rien!

http://normandie.canalblog.com/archives/2018/10/04/36758613.html

2) On rappelera enfin que la SAFER Normandie refuse d'anticiper la cession des terres nécessaires au futur passage de la LNPN en aval de Mantes-la-Jolie: les grands projets d'aménagements et d'infrastructures de transports vont devoir s'adapter à la lucidité normande en matière de sols et non l'inverse!