Séminaire « Normandie »

 

UP Caen, session 2018/2019

 

Dixième anniversaire

Thème : La Normandie un monument d’histoire et de géographie depuis deux siècles

Séance du mardi 13 novembre 2018 :

La Normandie, la région française de l’Histoire Publique ?

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(Reconstitution de la bataille d'Hastings à l'occasion du 950ème anniversaire de l'événement, le 14 octobre 2016 sur le site historique en Angleterre.)

  • Propos liminaire :

On connaît la boutade de notre ami géographe François Gay, le doyen du collectif des 15 géographes universitaires normands: "les Vikings sont fatigués"… C’était en 2010 dans les prémisses d’un débat public régional naissant sur le thème de la réunification pour faire le constat consterné du manque de fierté normande et de l'abandon des ressources stratégiques normandes dans l'ombre envahissante de la région parisienne: concrètement, le Normand (surtout celui de l'ex Haute) ressemblait, de plus en plus, à un léopard crevé flottant au fil de l’eau en descendant le cours de la Seine, après s’être noyé en tentant de nager vers l'amont, vers Paris. C'était le sous-entendu symbolique du logo de l'ex Haute Normandie sachant que le sous-entendu symbolique de son équivalent Bas-Normand n’était pas moins éloquent avec un demi-drakkar faisant naufrage en route pour la Bretagne…

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 Maintenant, la Normandie est réunifiée n'en parlons plus! Parlons des Vikings donc. Parlons-en sérieusement surtout car les Vikings sont de retour et sérieusement, c’est à dire sans cornes sur leurs casques car les Normands ne doivent plus être les cocus d’un tiers ou d’eux-mêmes !

Dans le cadre de la volonté de la région Normandie de mettre en oeuvre une grande politique intégrée d'attractivité régionale mettant en valeur les potentiels normands, dans le cadre des consultations d’experts préludant la création d’une agence régionale de l’attractivité, nous avions eu l'occasion de rencontrer en 2016 Philippe Augier, le maire de Deauville pour lui assurer que la Normandie avait le potentiel d'être LA région française du patrimoine et de l'Histoire en développant des dispositifs encore innovants en France mais habituels dans les pays du Nord de l'Europe, à savoir ceux de "l'Histoire publique"(Public history)

1) Aux origines du concept de l’Histoire publique, la démarche d’archéologie expérimentale :

  • Histoire publique, définition et problème idéologique :

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 La démarche d’Histoire publique consiste à mettre le savoir historique scientifique et universitaire au service de projets à destination du grand public et de répondre aux diverses demandes sociales de la société civile au moyen d’une vulgarisation historique de qualité: au point de départ des premières expériences d'histoire publique dans les pays germaniques et scandinaves mais aussi aux USA, au Canada, ou au Royaume-Uni, on trouvera des chantiers d'archéologie expérimentale pour tenter une reconstitution concrète et précise d'une civilisation matérielle disparue mais ayant laissé des traces patrimoniales importantes pour l’identité culturelle des pays concernés :

Concrètement : l'archéologie expérimentale est une discipline nouvelle au sein de l'archéologie qui vise à reconstituer l'usage et le mode de fabrication des vestiges archéologiques pour aller au-delà de la fouille. Les archéologues expérimentateurs reconstituent au mieux des objets techniques et les comparent avec les objets originaux. Cette approche actualiste permet d'étudier les méthodes de fabrication (taille du silex, creusement de pirogues, etc.) et les fonctions des objets (tracéologie).

C’est une nouvelle pratique scientifique qui est l’ultime conséquence de la grande passion du XIXe siècle pour les recherches historiques nécessaires à l’affirmation politique des nouvelles identités nationales et ce, pour le meilleur mais aussi pour le pire puisque les idéologues nazis vont récupérer les méthodes de l’archéologie expérimentale pour chercher vainement les traces historiques les plus anciennes d’une soi-disant race ou civilisation germanique…

  • Prenons un exemple normand, insigne…

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 Le journaliste Jean-Charles Stasi vient de faire paraître une enquête passionnante au sujet des aventures de l’un des plus insignes monuments historiques normands pendant la Seconde guerre mondiale : en effet, pendant l’été 1941, sous la direction du professeur Herbert Jankuhn, des membres de l’institut de recherche allemand l’Ahnenerbe (« Héritage des ancêtres ») entreprennent d’analyser sous toutes les coutures (relevés photographiques, dessins dans le but d’une publication scientifique de propagande qui ne verra jamais le jour) la tapisserie de Bayeux qui était alors mise à l’abri à l’abbaye de Mondaye. Créé en 1935 et rattaché à la S. S. en 1939, cet institut interdisciplinaire dirigé par Jankuhn, brillant archéologue en charge avant la guerre d’un chantier d’archéologie expérimental sur le site d’un ancien comptoir-marchand « viking » sur la rive allemande de la Baltique avait pour but d’étudier l’histoire et les traces du passé germanique tout en validant les théories nazies sur la supériorité de la « race aryenne ». Comme le rappelle Sylvette Lemagnen, historienne et actuelle conservatrice de la Tapisserie de Bayeux, l’œuvre est alors perçue par les nazis comme un précieux document « pour la connaissance du patrimoine germanique par la représentation des usages et mœurs du peuple». D’après Jean-Charles Stasi, Jankuhn l’archéologue préféré d’Himmler a été fasciné par les traces culturelles scandinaves présentes dans l’iconographie de la célèbre broderie normande… C’est ainsi que la portée politique et militaire de la Tapisserie devient, dans le contexte contemporain des guerres contre l’Angleterre, d’autant plus signifiante pour les nazis.

  • Archéologie expérimentale : chronologie indicative

XVIème siècle : Premières fouilles à ROME.

XVIIIème siècle : Premières reconstitutions plus ou moins fantaisistes sur papier. Premières fouilles sur le site de Pompéi.

XIXème siècle : Création des premiers musées de plein air. Paris : à l’occasion de foires expositions universelles, reconstitution d’habitats traditionnels des peuples de l’empire colonial notamment dans le bois de Vincennes.

1891 : Création à Stockholm d'un parc populaire de maisons traditionnelles transférées

1910 : Reconstitutions en Autriche.

1913 : Fermeture du site autrichien.

1922 : A partir de fouilles, les Allemands tentent des reconstitutions.

Années 1930 : En Allemagne, ce type de musée se développe au service de l’idéologie nazie

 1934 : Début de la fouille sur le site polonais de Biskupin (550 à 400 av. JC).

1964- 1966 : Réalisation du projet de Lejre au Danemark autour de six maisons de l'Age du fer.

1972 : Création de Butser Farm en Angleterre sur l'Age du fer.

 1975 : Expérience en France de CUIRY-LES-CHAUDARDES sur le Néolithique.

1977 : Création de l'Archéodrome de BEAUNE sur la Bourgogne. (Tumulus protohistoriques, fortifications protohistoriques, bâtiments gallo-romains, habitat, grenier et grange gaulois) et sites majeurs autres (Paléolithique et Néolithique).

1984-1985 : quatre autres maisons, une palissade, l'environnement sont reconstitués à Lejre au Danemark. D'autres périodes chronologiques sont abordées, du Néolithique au XIXème siècle.

1984-1987 : reconstitutions de maisons néolithiques de Holtzheim (Alsace) avec classe d'initiation à l'archéologie expérimentale.

 
 
 

2. Enjeux en France : comme d’habitude, des chasses aux sorcières idéologiques et des freins institutionnels…

L’archéologue français menacé par la reductio ad Hitlerum a longtemps évité l’archéologie expérimentale... L’idée de créer des fac-similés contemporains qui pourrait permettre de mieux appréhender les civilisations matérielles disparues ou le contexte matériel concret et précis d’une époque ou d’un grand événement historique (de préférence militaire) a longtemps suscité la suspicion des historiens et archéologues universitaires en France. Et ce d’autant plus que ces initiatives étaient celles d’amateurs et de passionnés qui s’adonnent avec un sérieux quasi universitaire à leur passion qui touche essentiellement deux activités : la reconstitution à l’identique d’un lieu de vie historique avec son cadre architectural et matériel et la reconstitution militaire, de l’antiquité à la… seconde guerre Mondiale.

En Normandie, l’histoire militaire étant d’une telle densité qu’elle autorise à la fois des expériences de reconstitutions d’époque médiévale (Vikings et épopée ducale normande avec la bataille d’Hastings en point d’orgue) et contemporaine avec le Débarquement du 6 juin 1944, ce dernier aspect suscitant toujours l’inquiétude des autorités publiques universitaires ou morales quant à un soupçon de nostalgie ou de fascination idéologique pour le 3ème Reich…

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 (Photo glamour d'officier allemand à l'occasion d'une reconstitution proposée sur le site de Batterie de Merville-Franceville en juin 2014, à l'occasion du 70ème anniversaire du Débarquement: on est à la limite éthique d'une expérience d'histoire publique... Ira-t-on jusqu'à remettre en état de marche une chambre à gaz sur le site du camp d'Auschwitz dans le cadre d'une démarche d'histoire publique pédagogique?)

Autre frein idéologique quelque peu lié au précédent : le mépris de l’historien universitaire pour les initiatives d’histoire publique venues et portées par la société civile et ses élites locales (élus, entrepreneurs…) lorsqu’il s’agit de faire de l’Histoire un enjeu économique du développement territorial au détriment de la rigueur scientifique. Et pour ne rien arranger nous avons en France ou plutôt en Vendée, avec le fameux parc à thèmes historiques du château du Puy-du-Fou, un véritable épouvantail idéologique qui n’impressionnera que ceux qu’il épouvante, à savoir ceux qui en sont restés à la vision jacobine de la Révolution française puisque le fou du Puy, alias Philippe de Villiers, le président du département de la Vendée qui ne fait pas mystère de ses attaches catholiques traditionnelles, a décidé de présenter là le point de vue vendéen, celui du vaincu, sur la grande histoire : la dimension idéologique et identitaire est assumée même si le parc d’histoire publique vendéen, désormais le 1er parc français à thème par sa fréquentation avec 2,3 millions de visiteurs en 2018, est devenu une énorme machine de développement touristique local faite de nuitées d’hôtels, de restaurants, de loisirs et de distractions autour des grands spectacles thématiques historiques qui n’a plus qu’un seul véritable concurrent : non pas le Futuroscope de Poitiers qui vivote (pensé par le président de la région Poitou-Charentes d’alors pour contrer le vendéen) mais les Américains de Disneyland Paris.

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(Le parc à thème historique du Puy-du-Fou en Vendée, crée en 1977 à l'initiative de Philippe de Villiers est devenu, 40 années plus tard, le premier parc d'attractions de France.)

https://www.puydufou.com/fr/histoire-du-puy-du-fou

La crainte d’une « disneylandisation » de la transmission de la culture historique vers le grand public reste vive chez les historiens universitaires français au même titre que celle d’une récupération idéologique et identitaire (forcément inspirée par l’extrême droite)…

Aux freins idéologiques, ajoutons les freins institutionnels notamment lorsqu’il s’agit de proposer des projets de reconstitution à l’identique d’architectures anciennes disparues ou mutilées par l’outrage du temps. Du côté du service du Patrimoine et de l’administration des Monuments Historiques, cette approche pourtant pédagogique reste taboue car elle remet en cause le sacro-saint pouvoir d’appréciation des haut-fonctionnaires seuls compétents en matière de « doctrine » de restauration des monuments historiques : on touche là une fois encore à l’une des principales tares du soi-disant modèle culturel français, à savoir, sa structure très rigide, centralisée (jacobine) et d’essence autoritaire peu compatible avec des expérimentations d’histoire publique portée par une société civile démocratique développée…

  • Exemples : Guédélon, L’Hermione et la Basilique de Saint-Denis

Le château de Guédélon à Treigny en Bourgogne créé ex nihilo en 1997 dans le cadre d'un chantier de maçonnerie médiévale expérimentale: les porteurs du projet s'étant cassé le nez devant l'administration des Monuments Historiques qui refusait de leur donner une ruine médiévale authentique à restaurer, ont donc été contraints de s'installer au milieu de nul part pour partir dans cette belle aventure d'histoire publique. (La France, étant toujours un pays d'ancien régime administratif...)

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 (Château de Guénélon: reconstruction à l'identique d'une maison castrale du XIIIe siècle avec restitution de tous les savoir-faire nécessaires. Fin du chantier prévu en 2025)

Mais, depuis peu, la doctrine officielle semble s’assouplir lorsque le projet associatif se pare des vertus de la pédagogie et de la transmission des savoir-faire : Guédélon a ouvert la voie en France et le projet très ambitieux et très réussi de restitution à l’identique de l’Hermione, la frégate qui emmena La Fayette en Amérique en 1780 fait, aujourd’hui l’unanimité. Enfin, plus ambitieux encore, devrait prochainement débuter le projet de restitution à l’identique de la flèche Nord de la basilique de Saint-Denis, projet fermement combattu par les fonctionnaires du Ministère de la Culture et par la DRAC de l’Ile-de-France mais encore plus farouchement soutenu par le maire communiste de Saint-Denis et par les associations locales au point de réussir à convaincre le président de la République en personne, François Hollande : confirmation s’il en est que la République française n’est pas d’essence démocratique…

(La Frégate l'Hermione, reconstruite intégralement à l'identique sur le site de l'ancien arsenal de Rochefort après un chantier qui a duré près de 20 ans et qui a permis de reconstruire la filière française de charpente navale en terme de formation et de transmission des savoir-faire. L'association l'Hermione a l'intention de se lancer dans un nouveau projet qui concerne l'histoire de la Normandie: la restitution à l'identique de la Mora, le navire de Guillaume Le Conquérant pour sa traversée de 1066...)

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 (Restitution à l'identique de la tour et flèche Nord de la basilique de Saint-Denis après son démontage ordonné par l'architecte Viollet Le Duc en 1847: dans le cadre de la charte de Venise, cette reconstruction se donne pour but d'utiliser au maximum le dépôt lapidaire présent sur place ainsi que de proposer un chantier pédagogique de formation des jeunes aux métiers d'art: une belle démarche d'archéologie expérimentale en perspective...)

3. L’enjeu de la Normandie, une grande terre d’histoire et d’historiens, laboratoire de l’histoire publique en France ?

Dans cette perspective d'une démarche régionale normande d'histoire publique (qui pourrait être soutenue par la région Normandie) les compagnies de reconstitution historique vont devoir jouer le premier rôle en proposant des projets scientifiquement vérifiés à partir du riche patrimoine historique normand(des Vikings à la Seconde Guerre Mondiale):pour dire les choses plus abruptement, le patrimoine historique normand est tellement important qu'il oblige les Normands à faire mieux que les Vendéens en proposant des projets plus sérieux quant à l’authenticité scientifique mais aussi plus innovants (nouvelles technologies numériques immersives).

A l’instar de la Vendée qui a un compte à régler avec l’Histoire de France, la Normandie est une région dont le cœur de l’identité est lié à l’Histoire et à la façon de la faire avec des érudits et des historiens, ce depuis plus de mille ans puisque 70 ans à peine après sa fondation en 911, la Normandie disposait déjà d’une histoire officielle écrite.

En raison d’une histoire riche et dense voire mouvementée souvent prestigieuse et ayant une dimension mondiale, la Normandie pourrait être considérée comme LA région historique française puisque dès le début du XIXe siècle la Normandie servit aussi de champ d’expérimentation direct à l’innovation scientifique et conceptuelle en matière d’histoire : c’est en Normandie que furent inventées l’archéologie monumentale, l’archéologie médiévale et la notion de Monument Historique.

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 (John Sell Cotman: vue de la salle capitulaire de l'ancienne abbaye de Saint Georges de Boscherville, 1819)

Considérée comme un véritable musée à ciel ouvert, c’est aussi en Normandie que fut inventé le tourisme culturel moderne avec publication de guides précis et détaillés à destination des touristes anglais désireux d’en savoir davantage sur les origines normandes de l’Angleterre. La Normandie dispose aussi de la plus vieille société savante française versée dans la recherche et l’érudition historique avec la « Société des antiquaires de Normandie » qui fêtera son bicentenaire en 2024.

Enfin, le régionalisme normand fondé dans les années 1830 par l’archéologue, historien et archiviste Arcisse de Caumont n’a eu de cesse de mettre en valeur l’exceptionnel patrimoine historique, monumental, artistique et culturel de notre région : c’est sous la plume du poète régionaliste Aristide Frémine que les mots de « Viking » et de « drakkar » entrèrent dans la langue française (1886). Les festivités du Millénaire normand à Rouen en 1911 mais aussi à Coutances en 1930 (à l’initiative du poète Louis Beuve) furent de grands moments d’histoire publique partagés avec les Normands.

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 (Arcisse de Caumont: fondateur de l'archéologie monumentale médiévale, de la Société des Antiquaires de Normandie et du régionalisme normand)

Bien évidemment, la tragédie de la Libération de 1944 au prix d’un massacre général du patrimoine historique, artistique et culturel normand a fait, hélas, disparaître cette évidence et cette conscience pendant les années de l’Après-guerre et de la reconstruction (malgré l’obstination militante d’un Lelégard dans le département de la Manche), la division normande n’arrangeant rien les choses avec, pour couronner le tout, l’assimilation idéologique entre l’héritage scandinave médiéval fondateur de la Normandie et le néo-paganisme de la nouvelle droite extrême des années 1970 – 1980.

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 (L'abbé Marcel Lelégard, fils spirituel du poète régionaliste normand Louis Beuve sauva de la ruine de nombreux monuments du département de la Manche après 1944 et lança dans les années 1950 le chantier de reconstruction à l'identique de l'ancienne abbaye de la Lucerne d'Outremer, chantier en phase d'achèvement.)

Fort heureusement, depuis une dizaine d’années, un réveil normand est à l’œuvre dans la société civile régionale, réveil accéléré bien entendu par le retour en 2016 à l’unité institutionnelle et politique de la Normandie depuis… 1790.

Les projets normands d’histoire publique, d’archéologie expérimentale ou de spectacles de reconstitutions historiques se multiplient… La région Normandie a récemment intégré l’enjeu de l’histoire publique dans sa stratégie de développement culturel et touristique dans une logique d’attractivité et d’intelligence territoriale. Les acteurs concernés notamment par la thématique médiévale ont été invités à former un véritable cluster « Normandie médiévale » dans le but d’aider à la structuration d’une véritable filière du développement économique régional. Enfin, la région a sélectionné deux sites médiévaux normands pour y investir massivement afin de les mettre en valeur : le site de château Gaillard aux Andelys (Eure) et le site du château et ville médiévale de Domfront (Orne).

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 (Ruines de l'ancien château et donjon de Domfront: la région Normandie vient d'investir 7 millions d'euros pour réhabiliter et valoriser ce site majeur de la Normandie médiévale)

Etat des lieux en 2018  (liste non exhaustive) :

  • Archéologie expérimentale :

Ornavik (Hérouville Saint-Clair) : reconstitution d’un village « viking » et carolingien

Dreknor (Carentan): reconstitution intégrale et authentique d’un esnèque scandinave

Mathieu Guyot (Rouen) : faire des expériences d’archéologie expérimentale à des fins de développement personnel.

La forge d’Asgeir (Videcosville, Manche) : reconstitution intégrale d’une forge médiévale par Benjamin Albrycht.

Le comptoir de Novgorod (Caen) : artisanat domestique scandinave médiéval restitué par Charlène Lavieille.

Le Vieil-Evreux : essais de métallurgie gallo-romaine.

Château-Ganne (Clécy, Calvados) : restitution partielle d’une motte féodale du XIe siècle.

Musée industriel de la corderie Valois (Rouen) : restitution à l’identique d’une manufacture de tissage de la fin du XVIIIe siècle.

  • Spectacles de reconstitutions historiques :

Festival des « Médiévales » de Bayeux (Calvados) : chaque année au mois de juillet.

Les « fêtes médiévales » de Domfront : tous les deux ans au printemps.

L’abbaye de Mortemer (Eure) : spectacles et scénographies sur l’histoire de la Normandie médiévale.

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 (Ancienne abbaye cistercienne de Mortemer, à l'orée de la forêt de Lyons: des spectacles féériques sur l'histoire de la Normandie médiévale y sont donnés avec beaucoup de succès.)

Son et lumières sur la façade de la cathédrale de Rouen (mapping) : les Vikings, Guillaume Le Conquérant, les grands navigateurs normands etc…

  • Musées d’interprétation d’histoire et de mémoire :

Le Mémorial de Caen et de Falaise : récit de la bataille de Normandie de l’été 1944, centre international de réflexion sur la guerre et la paix, mémoire des victimes civiles normandes de la Seconde guerre mondiale.

Musée de la Tapisserie de Bayeux : autour du plus insigne monument de la Normandie médiévale. Ouverture d’un centre européen d’interprétation du Moyen-âge en 2023.

Château ducal de Caen : réflexion en cours… Centre d’interprétation dédié à Guillaume Le Conquérant ?

L’Historial Jeanne d’Arc à Rouen : récit et épopée de Jeanne d’Arc, mise en perspective d’un mythe national.

Le Scriptorial d’Avranches : muséographie du Mont-Saint-Michel, présentation des manuscrits.

Musée des pêcheries de Fécamp : mémoire ouvrière et sociale du grand métier de la pêche à la morue sur les bancs de Terre-Neuve.

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 (Musée des pêcheries de Fécamp: ouvert en 2017 après des années de travaux et bien des polémiques avec une superbe muséographie consacrée aux pêcheurs du grand métier)

  • Parc de loisirs à thème:

Projet de création d'un parc sur le thème "Viking" en périphérie d'Evreux

  • Compagnies de reconstitutions historiques :

Sauf rare exception, en Normandie, soit vous donnez dans la Normandie médiévale (Vikings et Normands de l’époque ducale) soit vous donnez dans la Seconde Guerre Mondiale… Les autres grandes périodes de la riche histoire normande n’intéressent plus assez : est-ce la peur d’être ringard en « coiffe et blaude » en raison du discrédit idéologique tombé sur l’approche folklorique et ethnographique de la Normandie rurale ?

Vu sur l’annuaire de la reconstitution historique :

Hag’dik (Vaubadon, 14) : période scandinave et ducale

Les aigles verts (Cagny, 14) : débarquement 1944

Akaz Aett (Imbeville, 76) : cavalerie médiévale

Normanniae dracones (Octeville sur mer, 76) : Normandie médiévale

Miroir du XIXe siècle (Mortain, 50) : restitution des costumes et ambiance du Second Empire

L’épée d’Aymeric (Haussez, 76) : combat viking

Taillefer (Rouen) : arts martiaux médiévaux

Les loups du Cingal (Cormelles le royal, 14) : le peuple normand pendant la période ducale.

Paratrooper (Saint-Côme-du-Mont, 50) : parachutistes américains en 1944

Les dames de la Licorne (Moyon-village, 50) : artisanat domestique médiéval

Chevalerie initiatique (Hécourt, 27) : tournoi médiéval

Crèvecoeur (Lisieux) : reconstitution du bataillon français pendant la guerre de Corée (1952)

Via Historiae (Rouen) : histoire de la ville de Rouen

Les lances d’Haussez (Rouen) : reconstitution d’un campement pendant la guerre de Cent ans.

Les héritiers de Château- Gaillard (Les Andelys, 27) : Normandie époque ducale

Les compagnons normands (Tourville-sur-odon, 14) : Normandie médiévale.

4.Vers une reconnaissance « officielle » de l’histoire publique en France : le Colloque de Marseille (MUCEM) octobre 2015.

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 (l'extraordinaire bâtiment du Musée des civilisations européennes et de la Méditerranée conçu par l'architecte Rudy Ricciotti)

Colloque international placé sous la direction de:Maryline Crivello, TELEMME, Karima Dirèche, IRMC, Patrick Garcia, IHTP et Université Cergy-Pontoise, Jocelyn Letourneau, CÉLAT.

Comme toujours en France il faut l’onction officielle et intellectuelle d’un colloque d’experts et d’universitaires pour légitimer le réel : les pratiques de l’histoire publique se sont diffusées en France sans pour autant attendre l’autorisation des institutions académiques et universitaires. Cependant, un colloque c’est l’occasion de définir, de clarifier les problématiques et de proposer un tour d’horizon de la question, un état des lieux pour faire entrer les pratiques de l’histoire publique dans l’institution universitaire afin d’en garantir le sérieux et la qualité.

  • Argumentaire

Les travaux menés sur les usages publics de l’histoire et sur le rapport social au temps, comme ceux conduits sur le rôle social de l’historien, ont connu un très fort développement depuis les années 1980, en lien notamment avec l’essor des thématiques mémorielles et patrimoniales. Si ce colloque tient compte de ces travaux et de ceux de la Public History américaine, qui entendait s’adresser à un large public, il se propose néanmoins d’adopter une approche non normative des usages contemporains non-académiques de l’histoire. Il s’agit d’observer et d’analyser les nouvelles façons de produire ou d’expérimenter l’histoire, de parler de l’histoire ou de la mobiliser dans l’espace public. Ces pratiques qui ne relèvent pas du champ académique sont en effet régies par d’autres contraintes et motivations que celles de la recherche. Elles se développent hors des murs de l’institution ; on peut faire l’hypothèse cependant qu’elles imprègnent la conscience historique des contemporains au point parfois de contribuer à la structurer.

 Dans cet esprit, il s’agit de s’intéresser non pas aux travaux historiens, mais aux différentes formes de recours à l’histoire par des acteurs sociaux, économiques ou politiques – régions, communes, partis, associations, entreprises, … – ou encore par les artistes. En étudiant ces usages, l’idée n’est pas de remettre en question leur légitimité ou de traquer les falsifications ou les anachronismes éventuels, mais bien de prendre la mesure de la diversité des modalités d’élaboration du passé et d’apprécier la fonction assignée à l’histoire dans le contexte contemporain – dans sa singularité comme dans sa diversité.

 Les modalités très diverses de la fabrique de l’histoire que nous voulons explorer en priorité ne saurait être assimilées aux contestations très médiatisées de l’histoire dite « officielle » ou aux dénonciations récurrentes des historiens professionnels.

 Même si ses acteurs entendent faire entendre une « autre » histoire, il s’agit plutôt de pratiques de l’histoire « d’à côté» qui ne se préoccupent pas vraiment ni des polémiques idéologiques contre l’histoire « officielle » ni des tentations corporatistes qui peuvent affleurer à l’occasion chez certains historiens professionnels.

 Dans cet esprit, faire commerce de l’histoire relève de logiques de séduction ou de « spectacularisation » comme de logiques économiques – dont celles du tourisme – imbriquées dans des stratégies qui peuvent être aussi, parfois en même temps, à visée mémorielle ou identitaire de reconnaissance.

 Cependant, si le moment présent semble marqué par l’importance des revendications mémorielles ou par la porosité croissante de la frontière tracée à grand peine en Europe et dans le monde anglo-saxon à la fin du XIX siècle et plus récemment au Maghreb, entre professionnels de l’histoire et amateurs du passé, ces écritures et ces pratiques contemporaines se déroulent néanmoins dans des conjonctures politiques et sociales nationales très différentes qui appellent une approche comparée.

 C’est dans cet esprit que nous avons choisi de privilégier trois espaces qui coexistent, se rencontrent, se chevauchent ou se confrontent : l’espace atlantique, l’espace européen et l’espace méditerranéen, à partir de trois grands axes de questionnement.

 

1° De nouveaux producteurs d’histoire ?

 Le premier axe porte sur les producteurs. Moins que jamais, la parole historienne – entendue au sens d’une parole légitimée par l’institution académique – n’a le monopole ou la maîtrise du débat public sur les questions historiques, ni sur le fond ni dans l’organisation même du débat.

 À bien des égards, l’histoire est un scénario libre de droits. Dès lors, on assiste à une démultiplication des acteurs/médiateurs qui, à côté des historiens professionnels, contribuent à alimenter les débats sur le passé. Dans ce contexte, la construction sociale du passé ne relève pas seulement d’une transmission verticale, mais aussi d’une communication horizontale, d’une « contagion des idées », éventuellement cristallisée à partir des retombées de la production savante des historiens, mais aussi très largement à partir d’un cumul de références qui peuvent être littéraires, artistiques, cinématographiques, politiques et, de manière inégalement revendiquée, identitaires.

 Comment apprécier ces investissements personnels ou collectifs ?

Quelles sont les stratégies de ces producteurs qui revendiquent un droit à montrer et à vivre le passé en dehors des instances académiques traditionnelles ? Mieux connaître ces passionnés d’histoire – généalogistes, amateurs de reconstitutions historiques, témoins privilégiés ou descendants de périodes traumatiques, écrivains, cinéastes ou politiques, qui aspirent à « entrer en » et « dans » l’histoire comme acteurs « à part égales » de la reconstruction vivante du passé, tel est l’un des objectifs du colloque.

 

2° De nouvelles pratiques d’histoire ?

 Le second axe porte sur les pratiques et les expériences de fabrication de l’histoire. Les multiples recours au passé que l’on peut observer en de nombreuses circonstances de la vie sociale fournissent des ressources qui constituent une réserve de matériaux toujours adaptables selon les situations ou les dispositions d’esprit des sujets.

 On assiste ainsi à de nouveaux phénomènes d’appropriation de l’histoire par une expérimentation individuelle et collective, par une appropriation du passé encore trop peu étudiée : spectacles, reconstitutions (reenactment), archéologie expérimentale et appliquée, histoire vivante, expériences ludiques – jeux vidéos –, pratiques du numérique – webdocumentaires, romans graphiques (graphic novels), docu-fictions, blogs – bandes dessinées, romans… Souvent frappées d’une sorte d’illégitimité héritée des normes académiques, ces formes d’appropriation et de reconstitution du passé n’en représentent pas moins un vecteur majeur de mise en histoire et participent à la structuration de la conscience historique des contemporains.

Ne constituent-ils pas de facto une multitude de « petits récits » complémentaires, réparateurs, voire alternatifs ou contradictoires pour certains, à côté ou à la place des différentes versions des « grands récits » nationaux ?

 

3° De nouveaux modes de transmission de l’histoire ?

 La question de la transmission et celle de la réception ou de l’appropriation forment le troisième grand axe d’interrogation du colloque. La question de la médiation, mais celle aussi de l’efficacité des outils et dispositifs proposés dans le cadre des « politiques de la mémoire », font l’objet de recherches de plus en plus nombreuses. Avec la multiplication des musées qui se proposent explicitement de répondre à la demande sociale, on peut s’interroger sur le type de vision du passé que cette patrimonialisation suppose, et surtout sur la finalité de ces initiatives institutionnelles.

 D’autant plus qu’il existe désormais toutes sortes de médiatisations concurrentes, utilisant des supports très variés. Ces médiatisations se révèlent particulièrement efficaces pour s’approprier un passé qui engage à redéfinir des questions d’ordre identitaire ou des projets politiques, sinon religieux. De plus, la poussée de l’individualisme et des identités de groupes favorisent le sentiment que chacun peut s’exprimer sur le passé et en rendre compte publiquement. Enfin, force est de constater que ces nouvelles productions d’histoire intéressent et même fascinent les publics.

 Impossible par exemple de ne pas prendre en considération les succès éditoriaux ou l’attraction économique pour des mises en scènes (reconstitutions à grand spectacle, jeux vidéo) à ambition historique. D’un point de vue sociologique, ces sollicitations du passé qui affectent les sociétés contemporaines peuvent apparaître comme un moyen de se rassurer face à un monde en mutation, face à l’impression d’être menacé par des forces hostiles (l’Islam, l’Europe, la mondialisation…) destructrices d’identités « naturalisées » ou encore comme la nécessité de se repositionner dans des contextes politiques et sociaux conflictuels (héritages coloniaux traumatiques, révolutions dans le monde arabe, …)

 

CONCLUSION / PROPOSTION :

Créer un observatoire normand des pratiques de l’histoire publique ainsi qu’une association ou fédération régionale pour structurer l’histoire publique en qualité, en visibilité afin qu’elle participe à la réappropriation du patrimoine historique et culturel normand par le grand public normand dans une démarche d’éducation populaire.