BILLET DE FLORESTAN

Alors que la colère des gilets jaunes est aussi celle d'une France "périphérique" qui "se lève tôt" pour "travailler" dans l'industrie, le Premier ministre Edouard Philippe présidait à Paris, le 22 novembre 2018, un conseil national de l'Industrie auquel Hervé Morin et la préfète de région Fabienne Buccio ont participé pour représenter la Normandie.

Il semble que la prise de conscience soit bien là: 

L'idée d'un "capitalisme sans usines", propagée par Claude Bébéar dans les élites patronales, financières, administratives et politiques françaises au tournant des années 1980 alors que se déchaînaient les premières grandes conséquences sociales de la désindustrialisation en raison de l'ouverture du marché de notre pays à la Mondialisation, fut une lubie idéologique funeste pour l'avenir même de notre pays en tant que grande nation comptant dans l'économie mondiale.

De près de 40% au début des années 1980, la part de l'industrie manufacturière dans le P.I.B. est tombée à 11% en 2018: il serait extrêmement dangereux de tomber plus bas car un emploi d'ouvrier d'industrie en génère, trois, quatre ou cinq dans l'économie des services.

Par cécité idéologique, par intérêt (cupidité?), veulerie ou manque d'ambition mais aussi par calcul idéologique et politique, on a laissé se démanteler en grande partie l'appareil industriel français trop dépendant, il est vrai aussi, de la commande publique et des impulsions de l'Etat central jacobin en tant que donneur d'ordres. Le colbertisme français est en panne et la culture bancaire française n'est pas assez centrée sur l'industrie pour avoir su prendre le relai du financement public.

Enfin, la solution de la décentralisation n'a pas été suffisamment explorée ces dernières années pour relancer et reconstruire un appareil industriel national plus en phase avec les défis, les besoins et les ambitions du XXIe siècle qui est,  d'ores-et-déjà, dominé par les redoutables effets de la révolution numérique (on parle de 4ème révolution industrielle) et du réchauffement climatique (urgence de mettre en oeuvre la transition écologique).

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Face à ces enjeux "schumpéteriens" (où l'innovation détruit autant qu'elle crée), la fortune sourit plus que jamais aux audacieux qui font preuve d'agilité, de pragmatisme, de réalisme, de lucidité, d'ambition à long terme:

Des qualités qui définissent parfaitement un léopard normand sinon deux et qui nous éloignent du dinosaure de l'Etat central jacobin plus que jamais pataud ou encombré avec lui-même!

La carte de la France industrielle en 2018 (du moins ce qu'il en reste)...

 

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Les territoires normands marqués par l'industrie depuis plusieurs siècles: de la tradition à l'innovation...

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Lire ci-après le communiqué de presse officiel diffusé par la préfecture de région à la suite de la présentation la veille de "Territoires d'industrie": une série de pétitions de principe avec lesquelles il serait parfaitement idiot d'être contre.

 

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 Commentaire de Florestan:

La préfète de région ose dire: "ces territoires d'industrie, en coordonnant l'action de tous les acteurs publics, blablabla..." Très bien! diront ceux qui croient encore aux paroles d'évangile de l'Etat central galonné "en régions". Sauf que lorsqu'on lit les propositions de la même préfète au sujet de la réforme de l'Etat "en régions" (voir ici même un billet précédent) on a plutôt le devoir de craindre que la pieuse invitation à la coordination de l'action de tous les acteurs publics ne se transforme en foire d'empoigne de "l'effet doublon!"

Quand les haut-fonctionnaires de l'Etat central français auront compris qu'ils n'ont pas le monopole de l'intelligence, de l'expérience et du savoir ils seront ENFIN intelligents.

Un projet d'innovation industrielle, par principe, se pilote et se développe par lui-même sur le territoire où il s'enracine avec les hommes et femmes qui l'incarnent dans leur travail, leur savoir-faire, leurs expériences, leurs recherches, leurs ambitions. Un bureau lointain ou, pire, une guerre des bureaux lointains ne sert à rien quand elle n'entrave pas les porteurs de projets.

L'Etat doit enfin comprendre qu'il lui faut faire confiance aux territoires et collectivités qui les représentent au plus près du réel car c'est, par exemple, la région notamment en Normandie qui a développé les outils d'accompagnement les plus "agiles" pour le dynamisme industriel.

L'Etat doit enfin comprendre qu'il lui faut faire confiance aux territoires pour développer des projets d'intérêt national ou même vitaux pour l'avenir de la nation: l'arrogance de l'Etat central dont les haut-fonctionnaires croient mieux savoir sur tout contre tout le monde n'est pas une preuve d'intelligence quand elle organise l'inefficacité en décourageant les acteurs locaux.

Emmanuel Macron a donc déçu cruellement ceux qui pensaient sincèrement que ce haut-fonctionnaire, inspecteur des finances, allait avoir le courage politique de dire aux haut-fonctionnaires et aux inspecteurs des finances: "laissez-les faire! " ou "faites leur confiance" dans le cadre d'un "pacte girondin" parfaitement révolutionnaire promis par un jeune candidat lors de la dernière élection présidentielle. Au lieu de cela nous avons Jupiter qui croit pouvoir foudroyer un... gilet jaune!

Quel gâchis!

Disons-le clairement: l'Etat central jacobin est devenu un boulet sinon un frein pour préserver et développer l'attractivité et la compétitivité industrielle de la France...

... A demi-mot, Edouard Philippe, le Premier ministre qui a invité Hervé Morin à cette présentation de cette carte nationale des "territoires d'industrie" (un zonage de plus?) admet que la Région est plus efficace que l'Etat déconcentré en... région en matière de politique industrielle si l'on en croit la Lettre Eco Normandie (23/11/18 n°1599):

"Le pilote principal sera le président de région parce que la région est devenue le principal acteur du développement économique territorial" a déclaré Edouard Philippe tout en félicitant Hervé Morin.

L'ancien député-maire du Havre a commencé une nouvelle séance de calinothérapie normande avant l'annonce des arbitrages décisifs sur le futur grand port maritime unique de la vallée de la Seine.