BILLET DE FLORESTAN

Macron fait du Macron et l'Etat central jacobin donne dans le centralisme parisien: on ne saurait exiger d'une chaise qu'elle se transforme en table ou qu'une armoire se transforme en commode! Macron ne l'est pas (commode) puisqu'il ne connait qu'un seul mode d'être au monde, à savoir:

Etre le président directeur général de la République française gérée comme une entreprise.

Or ce n'est pas parce que le président de la République est élu au suffrage universel direct du peuple souverain qu'il n'y aurait que lui à pouvoir bénéficier de ce privilège. Tel le gros arbre qui cache la forêt, la suprématie médiatique, symbolique, politique de la fonction suprême du chef de l'Etat et des armées (désarmé?) cache l'évidence:

Monsieur Macron n'est pas le seul élu de la République pas plus qu'il n'est le roi d'une monarchie élective. Il y a tous les élus des collectivités territoriales, ces corps intermédiaires méprisés par le néo-bonapartisme techno "disruptif" de cet inspecteur des finances arrivé premier dans le fauteuil de l'Elysée par un concours de circonstances.

La crise des Gilets Jaunes, une jacquerie anti-fiscale et pour le pouvoir d'achat en plein XXIème siècle, est gravissime puisqu'elle a, désormais, une dimension insurrectionnelle:

Il est donc URGENT que les corps intermédiaires de la République ne soient plus les simples spectateurs du match de la coupe des vis à grands coups de marteaux entre le peuple en colère jaune d'un côté et un pouvoir cyniquement aux abois de l'autre.

L'attitude attentiste des syndicats et le mépris des médiacrates parisiens bien-pensants qui confine au mépris de classe contre ce peuple de beaufs ringards (Jean-Pierre Legoff) n'a fait que jeter de l'huile sur le feu. On ne parlera pas non plus de la discrétion des partis politiques organisés entre le silence radio quasi absolu du Parti socialiste, la tentative minable de diabolisation des Gilets jaunes par la majorité gouvernementale (la technique éculée de la "reductio ad Le Penum") ou les tentatives de récupération plus ou moins habiles des oppositions (Rassemblement National et Les Républicains): sur les rond-points bloqués par les gilets jaunes on ne trouvera que quelques rares militants de la France Insoumise à gauche et de Debout La France à droite pour commencer les discussions indispensables à la transformation d'une colère brutale en revendications politiques à déposer au fond des urnes.

Les Gilets Jaunes, notamment en Normandie, ont compris qu'il leur fallait dorénavant faire campagne pour les prochaines élections au lieu de fournir des bataillons d'idiots utiles à l'actuel ministre de l'Intérieur sur la soi-disant plus belle avenue du Monde!

Le jacobinisme bête et méchant qui descend de l'Elysée jusqu'en bas ne peut être la solution à la crise puisqu'il en est la cause.

Il faut donc avoir le courage intellectuel et politique d'imaginer autre chose au nom de l'intérêt général afin de sortir le pays de sa plus grave crise politique et sociale depuis mai 1968: la solution ne peut être que démocratique, horizontale, donc, girondine en convoquant tous les corps intermédiaires de la République et de sa société civile. C'est la perche déjà tendue au gouvernement par Laurent Berger le secrétaire général de la CFDT qui est le seul responsable syndical national à avoir pris ses responsabilités.

Mais il est bien seul!

Pour régler la crise, les élus locaux doivent, à leur tour, se mobiliser en mettant provisoirement de côté leur légitime rancoeur contre cette majorité présidentielle... On règlera les comptes après. Au fond des urnes puisque des urnes se présenteront à nous les trois printemps prochains de 2019 à 2022 (élections européennes, municipales, régionales et présidentielles et législatives).

Comme cette grave crise a jailli à partir de la question sociale et écologique (l'une n'allant pas sans l'autre: les bobos parisiens en trotinette ont du mal à comprendre cette évidence...) les élus des conseils départementaux (pour la question sociale) et des conseils régionaux (pour la question du transport et de l'aménagement du territoire) se retrouvent en première ligne:

Une fois encore, il va leur falloir débrouiller une situation à la gribouille imposée par un Etat central impécunieux obnubilé par sa propre complexité et par sa crise financière lancinante au point de subordonner toute ses politiques publiques à des urgences comptables aggravées par l'idéologie libérale: on sait depuis 1705 et la fameuse "Fable aux abeilles" de l'économiste Bernard Mandeville que donner plus d'argent aux riches ne permet pas d'enrichir les... pauvres (la théorie dite du "ruissellement" ne fonctionne pas).

La seule certitude que nous ayons c'est que ces cadeaux (notamment fiscaux) aux plus riches laissent des trous dans le Trésor public que la taxation accrue des plus pauvres est censée combler.

Autre certitude: la relation entre l'Etat central et les collectivités territoriales appelées à réparer les dégâts sur le plancher des vaches est en ruines. Il  n'y a plus aucune confiance entre les territoires et la tête de l'Etat défaillant qui veut encore nous prendre notre montre pour nous donner l'heure...

L'écrivain Alexandre JARDIN qui avait tenté de défendre un programme authentiquement girondin et populaire lors des dernières élections présidentielles et que nous avions reçu à Caen lors d'une séance mémorable de notre séminaire "Normandie" de l'Université populaire de Caen, prend la parole pour proposer une sortie de crise: il interpelle les présidents de région puisque les régions disposent désormais la compétence d'organiser les transports sur le territoire...


 https://www.midilibre.fr/2018/11/25/gilets-jaunes-lappel-de-lecrivain-alexandre-jardin-aux-presidents-de-region,4981422.php

 

"Gilets jaunes" : l’appel de l'écrivain Alexandre Jardin

aux présidents de Région"

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L'écrivain a choisi le "Midi Libre" pour lancer cet appel pour que les manifestants et les élus régionaux se rencontrent.

Pourquoi les “gilets jaunes” ? Pourquoi cette colère inapaisable qui, si elle est matée, fera triompher les populismes politiques ? Sans qu’ils aient besoin de lever le petit doigt… Parce que l’Etat central longtemps éloigné du réel ne sait pas et ne saura probablement jamais gouverner un pays ancré dans le réel.

Quelle que soit la personne que nous envoyons à l’Élysée. Ce n’est pas une question de personne mais de système à bout de souffle que le peuple conteste fort, car ce système l’a tout simplement broyé. Paris danse dans un autre film que celui de nos territoires : une superproduction où les premiers rôles sont joués par des chiffres qui sont des moyennes, des rapports qui sont des synthèses hors-sol et des lois qui sont des normes souvent décalées.

Alors que les gens des territoires piétonnent dans un téléfilm où tout est… socialement urgent. Paris vit dans un film international où l’on a les moyens de songer à la tragédie des ours polaires.

La France rurale, des banlieues ou des villes moyennes dévitalisées aimerait elle aussi avoir les moyens et le temps de se soucier du sort réservé aux plus faibles, mais cette France-là, celle des oubliés et des laissés-pour compte, survit dans un court-métrage fauché où l’on est à 20 euros près.

"L'Etat central longtemps éloigné du réel ne sait pas et ne saura jamais gouverner un pays ancré dans le réel"

Dans le premier scénario, on prend le temps, on réfléchit, on analyse, on calcule, on envisage après coup des "mesures d’accompagnement" car les gueux se sont fâchés en gilets jaunes.

Dans le second, on pense aux crédits à rembourser aux frais qu’il va falloir débourser pour les enfants, aux factures impayées qui s’accumulent, aux impôts en retard, aux dettes qui va falloir rembourser, à l’Ehpad de sa mère à 2 500 € alors que sa retraite plafonne à 960 €, aux comptes qui sont dans le rouge sang alors que le mois vient à peine de commencer.

Et cette réalité-là ne date pas de l’Inspecteur des Finances déguisé en Président start-up qui se fit filmer le jour de son avènement devant une pyramide pour signifier son respect du pyramidal !

Au moins, ce fut clair. Nous l’avons tous vu.

La technocratie parisienne qui régente notre système depuis des décennies et qui, avec Emmanuel Macron, a réussi à assouvir son plus grand fantasme – se débarrasser des politiques, ces enquiquineurs qui serrent des mains – est enfermée dans un autre film que celui des gilets jaunes.

La taxe pétrolière fut la goutte de trop. La Révolution du peuple français de tous bords et de tous horizons semble donc être… en marche ! Paris ne peut pas être la solution de cette crise territoriale qui se radicalise car, dans sa surdité culturelle, Paris EST le problème.

Comment Macron peut-il être surpris ? Lui qui n’a eu de cesse de rogner les pouvoirs des régions et des maires, ce qui a le mérite d’être cohérent.

L’homme de la pyramide et ses clones ne vont pas se réveiller soudain dans le film des Français. Qu’ils continuent donc à proposer de sauver les phoques à des retraités qui touchent 1 250 €/mois, versent péniblement 650 € de loyer, 150 € de charges, 80 € pour la mutuelle et 20 € pour le téléphone (ce qui veut dire très concrètement zéro vacances, zéro cadeaux pour les petits enfants) et nous aurons ou une révolte qui se soldera à coup sûr par la chute de l’homme de la pyramide ou les populismes au bout du chemin.

Les mesures technocratisées n’ont pas prouvé leur efficacité, la grogne du peuple en est la preuve. Plus personne n’y croit.

J’appelle les Présidents de toutes nos régions à stabiliser le pays en jouant un rôle politique vital pour sortir de cette crise désormais politique.

C’est à vous, chefs de nos exécutifs régionaux, d’inviter rapidement les représentants des gilets jaunes dans vos hôtels de régions pour traduire en objectifs structurés les intentions du peuple. Les régions saignées par l’État n’ont plus un radis mais elles peuvent être aux côtés du peuple pour amener l’État à la négociation.

Présidents de régions, vous l’entendez ce peuple qui souffre, il vous appelle.

Soyez les médiateurs, soyez collectivement le recours.

Et nous allons voir si Macron envoie paître les territoires de la République. Que cette négociation franche ait lieu loin des couloirs de Matignon, dans la capitale de l’une de nos régions.


 

Commentaire de Florestan:

Hervé MORIN, président de l'association des régions de France et président de la Normandie passablement critique à l'égard du néo-jacobinisme d'Emmanuel Macron et soutien officiel des Gilets Jaunes est directement interpellé par Alexandre JARDIN qui espère que les régions fassent un utile contre-pouvoir à une Macronie bunkérisée dans ses palais dorés parisiens ( hôtel de l'Elysée, hôtel de Matignon et palais Bourbon)

Caen pourrait être le lieu de cette grande négociation nationale: la Normandie ayant toujours été là quand la France se trouve à un tournant important de son histoire...