Après l'avoir longtemps snobé ou maltraité en en faisant un idéologue du populisme, Christophe Guilluy apparaît soudain comme celui qui avait vu venir avant tout le monde le réel qu'ils ont refusé de voir par cécité idéologique. La France périphérie diagnostiquée par Guilluy ne résume pas à la question de la mobilité contrainte entre un domicile trop éloigné d'un service urbain ou d'un lieu de travail, c'est aussi une question sociale, culturelle voire identitaire...

guilluy-854x538

Ci-après, on vous donne à lire une petite compilation des interventions et analyses de ce géographe désormais au centre du débat politique national...

Conscience de classe des Gilets jaunes

23/11/2018

Si la France périphérique pensée par le géographe Christophe Guilluy correspond à ce que le marxisme appelait une "classe", alors le mouvement des Gilets jaunes correspond à un phénomène dont la formation a été étudiée pendant un siècle par les penseurs marxistes : celui de la conscience de classe.

Les Gilets jaune le 23 novembre 2018 à Calais

France périphérique

En 2004, le géographe Christophe Guilluy publiait, avec Christophe Noyé, Atlas des nouvelles fractures sociales aux éditions Autrement.

Permettez-moi de vous lire un extrait de la présentation que leurs auteurs faisaient de ce livre, il y a 14 ans : « Le phénomène marquant de ces dernières années, ce n'est pas tant la paupérisation de certaines cités que l'embourgeoisement des centres. Les couches supérieures de la société se concentrent au coeur des villes, colonisant même les anciens quartiers populaires. Dans ces zones économiquement en pointe, tout est pensé en fonction des besoins de cette population aisée : environnement, place de la voiture (je souligne), fiscalité, etc. Cette "ghettoïsation par le haut" dessine dans le même temps une "France périphérique", ignorée de la sphère politique et culturelle, alors qu'elle est largement majoritaire. Elle unit des catégories sociales autrefois opposées l'ouvrier en milieu rural, le petit paysan, l'employé d'un lotissement pavillonnaire bas de gamme et le chômeur de banlieue subissent aujourd'hui le même sentiment de relégation. »


C’était l’entrée en scène d’une notion, celle de France périphérique, promise à un grand succès.
Leurs auteurs parlaient de « nouvelles fractures sociales » : il fallait comprendre que le clivage qu’ils dessinaient, entre des métropoles mondialisées et une France périphérique, leur semblait plus structurant que celui que nous avait légué le marxisme, entre capitalistes et prolétaires. Dans la nouvelle lutte des classes qui leur apparaissait, un petit commerçant de Rouen n’appartenait plus au camp des dominants, et un artiste précaire vivant dans le 20e arrondissement n’appartenait plus au camp des dominés.

À LIRE AUSSI:

Un électorat mouvant

De 2004 à aujourd’hui, cette France périphérique qui était apparue aux yeux du géographe a continué d’exister, apparaissant à l’attention publique principalement au moment des échéances électorales. C’est elle qui a fait gagner le NON au référendum européen de 2005, alors que les principaux partis de gouvernement, ainsi que les principaux médias, de gauche comme de droite, appelaient au vote Oui. C’est cet électorat mouvant, qui ne vote pas systématiquement pour un camp ou pour un autre, dont les politiques essaient de conquérir le vote à chaque présidentielle, car son vote fait pencher les élections dans un camp ou un autre. Il s’était massivement reconnu dans le « travailler plus pour gagner plus » de Nicolas Sarkozy en 2007, avant d’être déçu par lui et de voter pour François Hollande en 2012. Bien qu’il favorise l’abstention ou le vote pour les extrêmes, une partie de ce vivier électoral a pu voter en 2017 pour Emmanuel Macron, un candidat nouveau, n’appartenant à aucun des deux partis  qui les ont tant déçus. Mais c’est surtout lui qui, depuis quelques jours, se mobilise dans le mouvement des gilets jaune

À LIRE AUSSI:

Une classe qui se conscientise

Si l’on garde à l’esprit que cette France périphérique correspond peu ou prou à ce que le marxisme appelait une « classe », alors le mouvement des Gilets jaunes correspond à un phénomène dont la formation a été étudiée pendant un siècle par les penseurs marxistes : celui de la conscience de classe. En effet, une classe peut exister de manière objective, aux yeux de l’économiste, du sociologue ou de l’historien. Elle est déterminée par des données objectives, par exemple une place dans le processus de production, un niveau de revenu, un type d’habitation. Mais une classe a beau exister de manière objective, elle ne devient un acteur politique que quand elle se vit subjectivement comme une classe, c’est-à-dire quand elle acquiert la conscience de classe. A ce moment-là elle se reconnaît elle-même, elle se rassemble, elle s’organise, elle lutte, elle prend des Bastilles ou des Palais d’Hiver, et la lutte des classes a lieu, avec son cortège de gloires et de souffrances.

Série, groupe, organisation

L’une des oeuvres les plus instructives sur la constitution d’une classe et l’accession à la conscience de soi est la Critique de la Raison dialectique de Sartre, parue en 1961. Sartre distingue trois niveaux de constitution : la série, le groupe, l’organisation. Une série est un rassemblement d’hommes isolés, anonymes, socialement inertes, par exemple, propose Sartre, une foule d’anonymes qui attend sans se parler à un arrêt de bus. La série disparaît avec l’arrivée du bus à l’arrêt, ou du salaire à l’usine. Mais si à un moment donné, la série devient insupportable, si le bus a du retard par exemple, les gens commencent à se plaindre, puis à parler entre eux, à se reconnaître mutuellement. Ils s’organisent, leur solidarité devient active. De la série, explique Sartre, on passe au groupe, et même au groupe en fusion, celui de l’émeute, de l’insurrection, de la prise de la Bastille. Mais le groupe ne peut pas rester éternellement en fusion. La foule à l’arrêt de bus s’est révoltée mais la révolte n’a qu’un temps. Alors, de même qu’on était passé de la série au groupe en fusion, explique Sartre, on passe du groupe à l’organisation. On désigne des dirigeants, des instances, des porte-paroles. On prévoit des réunions. C’est à ce moment-là qu’une classe sociale devient effectivement agissante dans le domaine de la politique. Mais, comme nous le savons tous, l’organisation est menacée par la sclérose bureaucratique. A partir du moment où une classe est arrivée à la conscience d’elle-même dans le groupe en fusion, sa lutte risque d’être confisquée par l’organisation qu’elle est obligée de mettre en place pour agir. Autrement dit, pour les Gilets jaunes, les ennuis ne font que commencer.

https://www.franceculture.fr/emissions/le-journal-de-la-philo/le-journal-de-la-philo-du-vendredi-23-novembre-2018

 

Christophe Guilluy : "Ce qu'on paie aujourd'hui, ce n'est pas uniquement la révolte de quelques uns"

Le géographe Christophe Guilluy, auteur de "No society - La fin de la classe moyenne occidentale", est l'invité de Léa Salamé (France Inter matinale du 26/11/18)

Le géographe Christophe Guilluy souligne ce lundi, au micro de Léa Salamé, la violence des mouvements sociaux ces derniers temps. Alors que le week-end de mobilisation des "gilets jaunes" a été entaché par des incidents, Christophe Guilluy rappelle les casseurs du 1er-Mai et autres manifestations qui ont dégénéré.

Christophe Guilluy, géographe, revient au micro de @LeaSalame sur les violences ce week-end #Giletsjaunes : "Aujourd'hui on a quand même des mouvements sociaux qui dégénèrent" #le79interpic.twitter.com/TwM29vDOOW

— France Inter (@franceinter) November 26, 2018

Mais on aurait tort, estime le géographe, d'ostraciser ce mouvement qui va bien au-delà de la colère de quelques uns et est la partie visible d'un iceberg bien plus massif : celui du mal-être de toute une classe sociale, la classe populaire, qui peut très facilement basculer vers le chômage et la pauvreté.

 

Christophe Guilluy : "Ce qu'on paie aujourd'hui, ce n'est pas uniquement la révolte de quelques types dans le rural" #le79interpic.twitter.com/FPvUt99UJ9

— France Inter (@franceinter) November 26, 2018

Pour Christophe Guilluy, les manifestants du mouvement des gilets jaunes ne sont donc ni d'extrême-droite, ni d'extrême-gauche, ni des électeurs d'Emmanuel Macron qui sont fâchés, mais le tout à la fois. Car les classes populaires, rappelle-t-il, se sont depuis longtemps déjà éloignées du clivage politique de l'ancien monde pour se préoccuper d'un clivage beaucoup plus profond : celui des fractures entre les classes sociales.

Christophe Guilluy : "Quand vous faites péter le clivage gauche-droite, il reste un immense conflit de classe" #le79inter#Giletsjaunespic.twitter.com/WPKvKftiZK

— France Inter (@franceinter) November 26, 2018

Des fractures que l'on peut imputer à un modèle économique très inégalitaire, celui du capitalisme et de la mondialisation qui, certes, créé de la richesse, mais sans réduire les écarts entre classes populaires et premiers de cordée, pour reprendre l'expression consacrée par Emmanuel Macron.

Christophe Guilluy : "30 ans après la mondialisation, on a bien une augmentation des fractures sociales, culturelles, et donc ça ne marche pas" #le79interpic.twitter.com/WuYy1RHrtI

— France Inter (@franceinter) November 26, 2018
 

 Voir enfin sur le site de Normandie Actu:

https://actu.fr/societe/interview-christophe-guilluy-faut-prendre-gilets-jaunes-serieux_19764703.html

INTERVIEW. Selon le géographe Christophe Guilluy, « il faut prendre les Gilets jaunes au sérieux »

Depuis 20 ans, il travaille sur la France périphérique. Géographe, Christophe Guilluy décrypte pour actu.fr le mouvement des Gilets jaunes. Interview.

Depuis 20 ans, le géographe et essayiste Christophe Guilluy théorise sur la France périphérique. Cette France des « nouvelles classes populaires » regroupe agriculteurs, ouvriers, employés, jeunes, chômeurs, retraités, petits indépendants… et représente, selon lui, 60% de la population du pays. Les Gilets jaunes traduisent le malaise face à l’insécurité culturelle, économique et sociale que cette France périphérique ressent avec de plus en plus d’acuité. Pour actu.fr, Christophe Guilluy décrypte le mouvement des Gilets jaunes.

Comment expliquez-vous l’émergence des Gilets Jaunes ?  
Christophe Guilluy :
La France périphérique vit dans les territoires qui créent le moins d’emploi. Or, c’est elle qui peut être le plus confrontée au chômage, à la pauvreté. Ces nouvelles classes populaires sont sociologiquement diverses et peuvent aussi bien voter à gauche qu’à droite, voire et surtout plus du tout. Elles sont dispersées sur tout le territoire et ne se situent pas seulement dans les zones rurales. On les retrouve dans les zones urbaines, péri-urbaines.

« La mondialisation profite aux élites »

Elles subissent de plein fouet, depuis 30 ans, les effets d’un modèle économique mondialisé profondément inégalitaire.

Cette mondialisation profite surtout aux élites vivant dans les grandes métropoles. Ces classes supérieures ne sont quasiment pas exposées au chômage. En France, nous avons 10-15 métropoles, mais le pays ne se résume pas à elles. Les Gilets jaunes le rappellent.

LIRE AUSSI : Une journaliste agressée sur un barrage des Gilets jaunes au rond-point des Vaches, près de Rouen

Comment analysez-vous la présence importante des femmes dans ce mouvement ?
Elles ont les plus petits salaires. Les fins de mois difficiles, elles connaissent. Elles savent ce qu’entrainent 50 € de moins dans le budget d’un ménage ou quel est l’impact d’une hausse du prix du carburant. Elles se mobilisent d’autant plus qu’elles se trouvent en première ligne. Lorsqu’ils évoquent ce mouvement, les médias ne parlent pas suffisamment de cette présence importante des femmes.

Comment sortir de cette crise ?
Déjà, il faut prendre ces Gilets jaunes au sérieux et cesser de les caricaturer en « poujadistes repliés sur eux-mêmes ». La question écologique est de ce point de vue édifiante. Les ruraux ont une conscience écologique tout aussi grande que les Parisiens, seuls les moyens sont différents. Affirmer l’inverse, c’est faire preuve d’un mépris de classe et c’est tenter de renvoyer ce mouvement à la marge, alors qu’il est central.

Cela démontre la rupture entre la France d’en haut et les classes populaires.

Une des solutions pour sortir de cette crise serait de redonner des moyens financiers aux élus locaux. Dans leur grande majorité, ils sont très bons, mais on leur enlève toujours plus de compétences, on transforme les Départements en guichets sociaux avec toujours moins de recettes pour les collectivités.

LIRE AUSSI : Black Friday : les Gilets jaunes visent les centres commerciaux en Seine-Maritime

Quelles sont les aspirations des classes populaires ?
Elles veulent vivre décemment de leur travail, assurer l’avenir de leurs enfants. Elles ne souhaitent pas être assistées. Elles veulent que leur capital social et culturel soit préservé. Elles veulent être respectées pour ce qu’elles sont. Elles ont fait le constat rationnel et non idéologique que la mondialisation basée sur la division internationale du travail, initiée depuis 30 ans, ne mène partout en occident et donc en France qu’à une grande précarité.

La France périphérique gagne des habitants

Il y a moins de travail, moins de redistribution des richesses. Contrairement aux idées reçues, les territoires de la France périphérique gagnent des habitants, là où la population des grandes métropoles stagne, voire baisse. La mobilité sociale diminue, du fait de logiques foncières notamment. Il devient de plus en plus difficile d’intégrer ces grandes métropoles, ne serait-ce pour des questions de coût du logement. Il est donc primordial de redonner aux territoires le moyen de se développer économiquement. Nous n’avons plus le choix.

Vous évoquez le lien rompu entre la France d’en haut et les classes populaires, comment expliquez-vous ce phénomène ?

Dans les grandes métropoles mondialisées, vous avez une concentration des emplois qualifiés, des élites, des prescripteurs d’opinion. Ceux-ci plébiscitent un modèle économique dont ils bénéficient en premier lieu et ils « oublient » leur propre peuple.

Aujourd’hui, il y a plus de différences culturelles entre un Parisien et quelqu’un qui vit dans la Creuse, qu’entre un Parisien et un New-yorkais.

Il faudrait que le monde d’en haut se mette au service des classes populaires et travaille avec lui, plutôt que de se replier sur lui-même pour défendre un modèle économique à bout de souffle.

No Society, la disparition de la classe moyenne occidentale, le dernier livre de Christophe Guilluy est paru début octobre chez Flammarion. 242 pages,18€