BILLET de FLORESTAN

Avec sa présence sur l'un des points de passage d'une rive à l'autre de la Seine, qui en fait le carrefour stratégique essentiel à la cohérence d'un espace géopolitique normand millénaire qui remonte à la Seconde lyonnaise de la fin de l'Empire romain, Rouen et son agglomération qui concentrent un quart des emplois de notre région, est, sans aucune contestation possible, LA métropole de la Normandie dans tous les sens du terme de "métropole"...

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Mais, car il y a un mais, l'ancienne seconde ville de France a bien failli finir comme une seconde Mantes-la-Jolie prisonnière d'un magma industrialo-urbain sorti de l'énorme région parisienne, première région urbaine d'Europe par la richesse produite et par le nombre d'habitant, et qui devait dégueuler jusqu'au grand port maritime du Havre en suivant le corridor de l'Axe Seine, une sorte de tuyau conceptuel que des haut-fonctionnaires jacobins de l'Etat central parisien confondant leur carte avec notre territoire se verraient bien piloter à la place des Normands (donc des Rouennais) au nom d'un intérêt national confondu avec celui de Paris.

Le malheur actuel de Rouen c'est que son présent n'est ni à la hauteur de son grand et prestigieux passé et encore moins au niveau de son potentiel pour l'avenir: la malédiction arrivée avec les bombes de la Seconde Guerre Mondiale se poursuit puisque Rouen a été abîmée par les bombardements et peut-être plus encore par sa reconstruction et sa modernisation radicale des années 1950/1960. Car cette reconstruction s'est doublée d'une véritable nationalisation du pouvoir économique, commercial et financier de l'ancienne place maritime que fut Rouen en tant que grand port hauturier et fluvial car l'option d'un grand développement métropolitain national sur l'axe Paris-Le Havre avait les faveurs du haut-fonctionnaire Paul Delouvrier: la Normandie, qui plus est en ruines, et frappée d'obsolescence géopolitique devait disparaître en tant que telle.

En conséquence de quoi, l'Etat central parisiano-jacobin gaulliste refusa, au début des années 1960, de faire de Rouen la métropole régionale d'équilibre du Nord-Ouest entre Lille et Nantes et confirma, de façon concomittante,  la division administrative et régional d'un "trou normand" dévasté par la Guerre où tout était à reconstruire ou presque: ces décisions de l'Etat central sacrifiant la Normandie au profit d'un pharaonique et mirobolant projet d'extension de Paris jusqu'à la Mer (qui, fort heureusement, fut stoppé au début des années 1970), furent une catastrophe pour Rouen, l'équivalent d'un second bombardement.

Depuis 2016 et la réunification normande, la métropole de Rouen retrouve, enfin, son espace géopolitique mais la première agglomération urbaine normande qui s'est unifiée à grand peine et ayant obtenu, in extremis,  grâce à Laurent Fabius le statut de métropole à l'occasion de la loi "MAPTAM" de 2014, n'en a pas encore clairement pris conscience faute de n'être pas encore assez consciente elle-même de sa propre unité car le paradoxe rouennais est de prétendre présider une Normandie en pleine renaissance du fait de sa réunification  avec des élites encore profondément divisées sur l'identité même de la métropole de Rouen et sur son nouveau rôle territorial sinon géopolitique.

En un mot, les Rouennais ne sont pas au clair avec eux-mêmes: les décideurs rouennais sont divisés.

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Pour faire simple on dira que:

1) Rouen n'est plus dans Rouen, à savoir que la commune centre rouennaise qui justifie une métropole encore trés éparpillée (avec 71 communes membres, le record national) pèse d'un poids politique et démographique très relatif par rapport à la métropole qui est symboliquement dirigée depuis la rive gauche de la Seine au lieu de la rive droite véritablement rouennaise.

D'où notre voeu: qu'à l'occasion des élections municipales de 2020 une réforme de la gouvernance de la métropole rouennaise soit engagée qui implique un renforcement du rôle et du poids de la commune centre et un renforcement des communes membres en facilitant les fusions de communes pour ne plus avoir une armée mexicaine rouennaise aussi ingouvernable qu'inefficace...

2) Les décideurs de la place économique et financière rouennaise doivent prendre clairement conscience que la place rouennaise est LA place régionale normande et que les opportunités sont élargies: il ne s'agit plus d'aller servilement à Paris chercher ce pouvoir de décision qu'on n'aurait plus à Rouen ou de limiter sa zone d'activité au seul "corridor" d'une vallée de la Seine dont les décideurs rouennais les plus intelligents commencent, enfin, à prolonger le rives jusqu'à Cherbourg, le Mont Saint Michel, la Bretagne, Tours, Bordeaux ou l'Espagne pour la rive gauche et jusqu'à Dieppe, Lille, la Belgique, l'Allemagne et la Suisse pour la rive droite.

La relation privilégiée à Paris demeure mais il est IMPERATIF qu'elle ne soit plus exclusive au risque de donner raison à Paul Delouvrier ou, plus récemment, à un Antoine Grumbach, cet urbaniste grandiloquent, assassin en puissance de toute ambition rouennaise autre celle consistant à  profiter d'un hypothétique déport en aval de la Seine d'opportunités tertiaires parisiennes comme une vieille dame autrefois fortunée finirait tranquillement sa vie dans un EPHAD à l'Ouest de la Défense.

Car une autre option existe et c'est celle que nous appelons urgemment de nos voeux:

Que la place rouennaise finance et dirige une économie régionale normande redevenue rayonnante, innovante et conquérante.

Avec une place régionale de niveau national dans le domaine de la finance et des assurances (La Matmut dirigée par Daniel Havis et le groupe Axa), un grand port maritime de fond d'estuaire qui reste une place majeur du commerce international des céréales et qui renforce ses positions au niveau national (arrivée à Rouen du siège de Sénalia), avec un patronat dynamique qui s'engage pour le développement rouennais et normand (Jean-Louis Louvel "le roi de la palette" qui préside depuis peu le fonds d'investissement "Rouen Normandy Invest") ou des banques qui osent le pari normand (Nicolas Plantrou et la Caisse d'Epargne), Rouen ne manque pas d'atouts pour reprendre... toute sa place normande. Mais encore faut-il que cette ambition rouennaise ET normande fasse consensus à Rouen, or ce n'est pas le cas.

Il faudrait qu'au plus haut niveau politique (Frédéric Sanchez à la métropole et Hervé Morin à la région) il y ait un volontarisme spécifique au-delà des relations cordiales de travail et de coopération qui existent déjà entre une métropole et une région qui ont besoin de se soutenir mutuellement face à la puissance de la région parisienne et la volonté toujours tenace des haut-fonctionnaires de l'Etat central parisien de garder le contrôle du pilotage de l'intérêt national de l'Axe Seine alors qu'il s'agit du coeur de la Normandie sinon sa moelle épinière:

Il faut un cerveau normand et ce cerveau ne peut être que rouennais...

Cela passe, très concrètement, par un resserrement des liens institutionnels et personnels entre les élus de la métropole rouennaise, les décideurs de la place économique et financière rouennaise et les élus et directeurs d'agences spécialisées de la région Normandie.

Pour être encore plus précis: il faudrait que les investisseurs rouennais soient directement associés au tour de table et à la direction du fonds souverain régional d'investissement créé par la région Normandie via son agence de développement et qui entre directement dans le capital des entreprises normandes qui en ont besoin avec une vision normande de l'intelligence économique territoriale qui, il faut bien le dire, est le gros point faible dans des consciences rouennaises encore obnubilées par le tropisme grand parisien.

Il faut un changement profond des mentalités sinon un changement d'hommes car on ne saurait mettre le vin nouveau normand dans de vieilles outres rouennaises...

Et les vieilles outres rouennaises se reconnaîtront...