Si Rouen pouvait prétendre nationalement au titre de "capitale", la métropole normande pourrait prétendre à être la capitale française de l'étude des objets d'art et de l'érudition sur le patrimoine archéologique, architectural et historique, puisque dès la seconde moitié du XVIIIe siècle on trouve à Rouen des historiens et des érudits qui s'intéressent aux monuments du passé. Mais une fois encore, on dira que Paris s'est accaparé, une fois encore, cet ornement...

D'une manière générale, l'historien François Guillet (voir ci-contre sur la page d'accueil de l'Etoile de Normandie) a montré la précocité de la Normandie en France au point que l'on peut dire que l'invention de la notion contemporaine de Patrimoine historique, archéologique, artistique et monumental est une invention normande, suivant en cela le modèle anglais de la société savante pour des raisons historiques et civilisationnelles évidentes: dès les années 1820, une fois la paix définitivement établie entre la France et l'Angleterre, Rouen et ses monuments médiévaux ou antiques mais aussi les sites naturels de la vallée de la Seine ou du littoral normand suscitent l'intérêt, la contemplation et l'admiration des premiers touristes qui venaient d'outre Manche.

Dans son dossier de candidature à la capitale européenne de la culture (une candidature qui devrait être totalement normande), la métropole de Rouen pourrait avoir un argument de poids si les décideurs rouennais en avaient la pleine conscience: c'est, en effet, à Rouen et en Normandie que fut inventé notre rapport actuel au patrimoine et Rouen fut, un temps, la capitale d'un tout nouveau tourisme culturel suscité par la contemplation du Moyen-âge au point que Stendhal fit de la métropole normande "l'Athènes du genre gothique"...

De cette précocité et de cette intensité rouennaise dans l'idée de patrimoine, il reste la présence d'un musée archéologique départemental des Antiquités parmi les plus anciens de France puisqu'il fut créé en 1831 pour exposer le riche mobilier retrouvé dans les fouilles archéologiques du site gallo-romain de Lillebonne: depuis cette date, cette vénérable institution est établie au 198 rue Beauvoisine dans les bâtiments de l'ancien couvent de la Visitation du XVIIe siècle. Les collections immenses du musée s'étendent de la Préhistoire à la Renaissance en Normandie mais comportent aussi de nombreuses pièces de l'antiquité mésopotamienne (collection Genouillac) égyptienne, grecque ou carthaginoise... La période médiévale est, bien entendu, richement présente dans ses collections rouennaises avec des objets scandinaves et une splendide collection d'orfèvrerie liturgique.

Mais ce n'est pas tout.

Car dans une autre aile du même bâtiment on trouve aussi le muséum d'histoire naturelle de Rouen fondé, lui, en 1828 par Félix Archimède Pouchet (1800-1872). Par la richesse et la diversité de ses collections, le Muséum de Rouen est donc l'un des plus anciens de France et doté d'une collection exceptionnelle de plus de 500000 objets et spécimens provenant du monde entier. Réaménagé depuis 2007 après dix ans de fermeture tout en ayant préservé un témoignage précieux des présentations muséographiques du XIXe siècle, le musée avait fait parler de lui suite à la restitution d'une tête de guerrier Maori à la Nouvelle-Zélande...

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Ces deux musées exceptionnels par leur ancienneté et par l'importance et la qualité des collections conservées et présentées font désormais partie de la réunion des musées de la Métropole de Rouen: ils en constituent même la pièce maîtresse et avec le musée des Beaux-arts situé square Védrel et, juste derrière, le musée Le secq des Tournelles qui présente dans une ancienne église la plus belle collection d'Europe d'art ferronnier, ils doivent participer au projet ambitieux métropolitain de "quartier des musées" qui est au coeur de la candidature rouennaise au titre de capitale européenne de la culture.

Dans cette perspective, la Métropole prévoit un ambitieux projet de réorganisation du site de la rue Beauvoisine avec agrandissement de l'espace muséal dans les anciens bâtiments de la faculté de médecine situés de l'autre côté du square Maurois. L'idée est de fusionner les deux musées actuels pour réinventer l'idée du cabinet de curiosité ouvert au grand public du XXIe siècle: le projet présenté dans un rapport de 220 pages est séduisant sinon ambitieux.

Mais le risque est aussi de ne faire qu'une présentation d'objets disparates prétexte à un récit général que l'on pourrait trouver quelque peu idéal sinon idéaliste voire idéologique au détriment de l'intégrité des collections, du contexte scientifique de chaque collection voire de chaque objet...

Le risque est aussi de passer à côté de l'occasion de présenter, enfin, la riche histoire de la ville et métropole de Rouen en tant que telle sous prétexte qu'il est plus politiquement correct d'afficher une curiosité intellectuelle pour le lointain que pour ce qui nous est plus proche (on évitera le gros mot d'identité, quelle horreur!).

En un mot, le risque serait de nous refaire le coup du Mucem de Marseille à la crème normande sinon à la sauce rouennaise...

Bref! le projet de "pôle muséal Beauvoisine" est ambitieux. Il est à la mesure de l'exceptionnelle richesse et importance du patrimoine rouennais: par principe on ne pourra que s'en réjouir comme il faut apprécier l'idée d'une consultation des Rouennais depuis octobre dernier pour définir le contenu et le contenant du projet même si les mauvaises habitudes des élites publiques françaises qui sont vraiment fâchées avec la démocratie directe entre deux élections, peuvent nous faire craindre le pire ( une consultation cosmétique pour légitimer un projet déjà ficelé et décidé par des experts parisiens...).

Voir cet article de Paris-Normandie:

https://www.paris-normandie.fr/region/le-museum-et-le-musee-des-antiquites-vont-fusionner-a-rouen-FE11370225#

 

Voir aussi:

http://mbarouen.fr/fr/projet-beauvoisine

Lire, enfin, l'article suivant au sujet de ce dossier patrimonial important pour le futur rayonnement culturel rouennais et normand paru dans la dernière édition des Affiches de Normandie (hélas, c'est vraiment la dernière):

L'article revient tout particulièrement sur l'intervention de Philippe Hecketsweiler professeur de médecine émérite de la faculté de médecine de Rouen,  président du groupe d'études sur l'Histoire des hôpitaux de Rouen et membre de l'Académie de Rouen: cette personnalité rouennaise a les moyens et les arguments de poser une réflexion sur ce dossier mais elle n'a qu'un seul défaut, c'est qu'elle n'est pas parisienne.

Pôle museal Beauvoisine