BILLET de FLORESTAN

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L'Emmanuel ou le ravi de la crèche... après l'Epiphanie.

La situation de communication est à la base de tout, surtout lorsqu'on est un professionnel de la communication, notamment politique... C'est le b.a.-ba enseigné dans les écoles de commerce: savoir qui parle à qui, avec quel message et pour quel objectif.

Les crânes d'oeuf de la com au palais de l'Elysée devraient d'urgence rouvrir leurs manuels scolaires car depuis plus de deux mois, la communication politique la plus élémentaire est interrompue entre le haut et le bas de la France, entre la sphère formelle, institutionnelle, et le monde du réel, entre Paris et la Province, entre la France des métropoles et la France des périphéries, entre les "élites" et le "peuple", entre Emmanuel Macron et les Gilets Jaunes...

Sans pour autant en appeler à la "démission d'Emmanuel Macron" qui est impossible à exiger si l'on respecte le cadre légal républicain d'un Etat de droit, il faut reconnaître que le plus jeune (et orgueilleux) président de la 5ème République a commis une faute politique majeure au point de faire tanguer le pays comme jamais depuis plus de 50 ans.

Cette erreur est la suivante:

Avoir cyniquement considéré que son triomphe électoral en trompe l'oeil au sommet d'une montagne d'abstention était un plébiscite des Français qui lui auraient donné un blanc-seing pour agir à sa guise en nouveau souverain "jupitérien" tout en renforçant la logique présidentialiste sinon monarchique de la 5ème République pour gouverner un Etat plus que jamais centralisé, jacobin, parisien, vertical, autoritaire, impécunieux... Inefficace!

Emmanuel Macron dans sa superbe jeunesse a oublié ou feint d'oublier qu'il n'a pas été élu pour sa modeste personne et encore moins pour son programme mais pour assurer l'unité nationale et l'ordre républicain face à la menace historique d'une arrivée de l'extrême droite au pouvoir. Macron est arrivé simplement premier dans un concours de circonstances face à l'épouvantail de la boutique Le Pen : sa seule légitimité politique faute d'avoir une vraie majorité du point de vue idéologique donc arithmétique, était de gouverner dans une logique d'union nationale avec une "République en Marche" avec une jambe droite et une jambe gauche:

Les Gilets Jaunes, partie la plus visible d'un peuple en colère, rappellent brutalement au pouvoir macronien que l'on voit plus la jambe droite que la jambe gauche parce qu'ils en ont assez de se faire botter l'arrière-train.

Le bras-de-fer entre Emmanuel Macron et les Gilets Jaunes est un match nul, sans aucune issue voire dangereux car il accrédite l'idée qu'il faut tout casser et entrer dans une aventure insurrectionnelle pour obtenir le... minimum: l'irresponsabilité politique est donc totale et au lieu d'avoir Marine Le Pen et le chaos, nous avons le chaos "en même temps" qu' Emmanuel Macron.

Dimanche 6 janvier, le jour des Rois, Laurent Berger, le secrétaire national de la CFDT interpellait solennellement le gouvernement et le MONARC (anagrame de Macron) de la République pour les rappeler à leur devoir: c'est à eux de prendre la responsabilité d'en revenir au plus vite à un vrai débat politique car ce n'est pas aux policiers et à la gendarmerie d'assurer la politique de la Nation. Les syndicats de la Police l'ont rappelé avec force à juste titre ce week-end: la police ne peut pas résoudre la crise des Gilets Jaunes !

Il faut donc en revenir à un débat national sinon une logique d'Etats-Généraux pour rebâtir le contrat social républicain français car le consentement à l'impôt n'existe plus: c'est ce qui, d'ailleurs, inquiète le plus ce responsable syndical national car si la crise politique devait perdurer, la France perdrait de son crédit sur les marchés financiers internationaux pour financer plutôt à bon compte une dette publique voisinant désormais les 100% du PIB national car les investisseurs étrangers estiment que le crédit français est d'abord fondé sur sa faculté fiscale, c'est-à-dire, la capacité qu'ont les Français de payer leurs impôts sans broncher !

Le pouvoir macronien fait donc face à un réel qu'il a refusé de voir puisqu'il n'a pas aimé le voir surgir: les Gilets Jaunes, ce n'est pas la "starteupe nation" mais plutôt la "France qui se lève tôt" qui bosse mais qui aimerait pouvoir vivre de son travail.

Il lui faut démontrer une sagesse qu'il n'a pas encore eu: être capable de renoncer à ce que l'on est ou à ce que l'on voulait faire idéologiquement pour faire ce qu'exige brutalement le réel. Eteindre de toute urgence un incendie ! La question n'étant plus de savoir si le feu est d'extrême gauche ou d'extrême droite ou de l'extrême centre... Il s'agit de l'éteindre en faisant à nouveau de la politique.

Et le retour de la politique dans une grande nation politique comme la France consiste d'abord à écouter ce que le peuple souverain a à dire: le grand débat promis et annoncé pour le 15 janvier prochain doit en être véritablement un. Si le gouvernement (et son porte-parole hasardeux) persiste dans l'erreur actuelle de décider du contenu comme du contenant du futur débat, ce dernier ne sera d'aucune utilité et la crise de la situation de communication risque de s'aggraver au point de devenir, réellement, insurrectionnelle.

Car de vrais sujets qui ne figuraient pas, en tant que tels, dans le programme du candidat Macron sont sur la table:

1) Rétablissement de l'ISF et réforme fiscale générale

2) Hausse des salaires et du pouvoir d'achat

3) Démocratisation de la République avec le Référendum d'Initiative Citoyenne

Faire preuve de sagesse, a-t-on dit...

Est-ce un signe?

L'Elysée a fait savoir qu'Emmanuel Macron commencera sa grande tournée nationale des maires de France le 15 janvier prochain en... Normandie dans le département de l'Eure: on voit que l'Axe Seine macronisé (Philippe, Lecornu, Lemaire) peut avoir, enfin, quelques utilités... Le maire LR d'Evreux, Guy Lefrand qui a fait l'objet d'un rappel à la loi pour son soutien aux Gilets Jaunes, appréciera !

On dira surtout que cela ne nous surprend pas car la Normandie a toujours été LA région historique des grands rendez-vous de l'Histoire de France. Mais n'est pas De Gaulle qui veut ou qui peut... Nous refaire le coup du discours de Bayeux ne suffira pas!

Nous saluons donc cette initiative qui salue la Normandie, LE laboratoire territorial politique de la France, souvent pour le pire car c'est chez nous que l'Etat teste et expérimente ses nouveautés fiscales ou répressives sous prétexte que les Normands seraient aussi placides que leurs vaches. Mais aussi, cela arrive, pour le meilleur en raison de l'Histoire qui a traversé la Normandie avec une... grande hache!

Pour le symbole, c'est donc bien vu (y compris d'un point de vue politicien face à un Hervé Morin qui s'était fait le champion normand d'une alternative girondine tout en affirmant son soutien au mouvement des Gilets Jaunes) mais il ne faudrait pas que cela ne soit qu'une mise en scène comme lors du dernier passage d'Emmanuel Macron chez nous pour délocaliser au fond du Perche normand un plateau de JT télé parisien...

Car il ne faut pas oublier le mot du politologue André Siegfried au sujet des Normands: ils sont "violemment modérés". Ce qui veut dire que lorsque l'on a usé, abusé jusqu'au bout de la modération normande, les Normands sont alors comme tous les autres Français: ils sont violemment en colère.

A la vue des violences observées tant à Rouen qu'à Caen samedi 5 janvier à l'occasion d'un acte VIII de mobilisation des Gilets Jaunes, espérons qu'il ne soit pas déjà trop tard!

Emmanuel Macron va débuter sa tournée des popotes démocratiques en Normandie:

https://www.tendanceouest.com/actualite-306777-emmanuel-macron-lancera-sa-tournee-des-maires-en-normandie.html

 Voir aussi:

http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2019/01/06/01016-20190106ARTFIG00063-gilets-jaunes-comment-le-grand-debat-national-va-se-derouler.php

Voir par ailleurs, sur le mode très normand du "C'est mon dreit et j'y ti!":

https://www.lepoint.fr/societe/qui-est-francois-boulo-l-avocat-porte-parole-des-gilets-jaunes-a-rouen-06-01-2019-2283618_23.php