BILLET de FLORESTAN

Alors qu'Emmanuel MACRON doit convoquer 700 maires Normands dans un camp retranché à Grand-Bourgthéroulde le 15 janvier 2019 dans le vain espoir de renouer un dialogue qu'il a contribué à ruiner par ses déclarations et ses mesures politiques, le mouvement des Gilets Jaunes montre par sa durée qu'il est profondément enraciné dans une sociologie et une géographie humaine, celle d'un plancher des vaches qui était sorti des radars des élites urbaines qui, depuis de hautes sphères, pilotent notre pays et qui fabriquent les symboles dont nous usons pour nous représenter collectivement...

Pour le dire plus brutalement, avec leurs gilets-jaunes réfléchissants, les ploucs, les bouzeux, les beaufs, les sans-dents, les "déplorables", les "petits blancs", les "souchards", les Français dit "moyens", la "France qui bosse et qui se lève tôt", les ouvriers, les petits fonctionnaires, les employé(e)s de l'économie service qui vivent encore essentiellement de leur travail sur le plancher des vaches, sont sortis de l'angle mort des politiques publiques de l'Etat et des discours médiatiques dominants dont la bien pensance et le confort intellectuel méprisant aggravent une colère non pas sociétale mais profondément sociale.

C'est le peuple central qui est entré bruyamment en révolte, celui dont les revenus mensuels du ménage tournent autour de 1700€ (revenu médian mensuel en France), classe extrêmement moyenne, trop pauvre pour être riche et profiter des opportunités des "smart" métropoles de la mondialisation, trop riche pour être pauvre et bénéficier de l'aide sociale délivrée par l'Etat central et les conseils départementaux.

Ce peuple central ringard encore trop attaché au cadre national français républicain ou attaché à ses racines locales et provinciales, oublié de tous sauf du fisc et méprisé par les élites métropolitaines éduquées ou par la classe très très supérieure qui s'offre les moyens financiers et juridiques d'une véritable sécession d'avec la Nation, remet aujourd'hui en cause le consentement à l'impôt qui est la base du contrat social républicain français. 

Ce peuple central découvre comme bien d'autres minorités sociales ou politiques plus actives que lui, qu'il faut sortir de la tranquilité légaliste pour obtenir quelque chose quitte à faire du bruit, à casser ou à prendre le risque de la violence: le consentement à l'Etat est, pour les plus radicalisés, une question qui, désormais, se pose face à la stratégie de la tension dangereusement poursuivie par l'actuel gouvernement.

Nous vivons la plus grave crise politique et sociale depuis 50 ans.

C'est pourquoi, le président de la République a décidé de commencer un improbable tour de la France en colère par la Normandie, à l'initiative téméraire de Sébastien Lecornu, sous-ministre de l'actuel gouvernement et ancien président du département de l'Eure. 

A priori cela pourraît être un bon choix même s'il est très risqué sinon provoquant car notre région s'est massivement mobilisée dans ce mouvement des gilets jaunes en raison d'une sociologie et d'une géographie qui s'y prêtent tout particulièrement:

Les Normands sont, en effet, des ploucs, des bouzeux, des provinciaux, des ouvriers agricoles ou d'usine, des petits artisans, des petites mains qui travaillent dans les services à la personne, qui habitent plutôt dans des petites villes avec trois grandes agglomérations où l'on trouve une jeunesse éduquée ou en formation moins riche que la moyenne nationale mais radicalisée. On se souviendra que les braises normandes avaient déjà précocement brûlé en mai 1968 mais, à l'époque, on croyait que les études, le travail et l'épargne permettaient de s'en sortir avec la belle idée d'avoir une vie meilleure que ses parents.

Après 40 années de passage de la Normandie rurale et industrielle au laminoir de la déréglementation néo-libérale et de l'ouverture tout azimut à la mondialisation, cette espérance n'est plus: ne reste plus que la colère.

Alors si l'on devait, à nouveau faire des voeux, pour cette année 2019 qui commence sous de bien tristes auspices, formulons le voeu suivant:

Que la démocratie que les Gilets Jaunes souhaitent refonder en installant la démocratie directe référendaire au coeur de la démocratie représentative dans le but de démocratiser enfin une République française qui ne l'est intrinsèquement pas en raison d'un centralisme autoritaire qui remonte au moins à... Louis XIV, puisse être une démocratie locale: la géographie urbaine normande tout comme l'histoire politique de notre région s'y prêtent complètement à condition d'avoir un minimum de curiosité intellectuelle pour la Normandie.

Vivre, habiter, travailler et... voter dans une région où l'on trouve une ville de 10000 habitants tous les 30 kilomètres est une chance...

Dans ce grand pays politique qu'est la France, fatigué, déprimé et revenu de tout pour avoir, en vain, tout essayé ou presque, une option n'a pas encore été suffisamment présentée ou utilisée: c'est l'option d'une démocratie plus directe, plus girondine, plus régionale, plus locale, plus proche de citoyens qui ne veulent plus être seulement "les enfants de la République" avec pour Père de la patrie un président de la République dont l'immaturité quelque peu adolescente peut nous faire craindre le pire!

Voir, ci-dessous, cette carte produite par l'INSEE Normandie (2017) qui nous propose un tableau des différents "planchers des vaches" qui pavent notre Normandie: la nomenclature présentée et ses couleurs permettent de situer assez précisément d'où peuvent sortir ces fameux "Gilets Jaunes" qui autrefois invisibles, font l'actualité nationale depuis plus de deux mois désormais!

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