Dans notre série, la Normandie à poil en raison de la transformation de notre belle province trop longtemps coupée en deux en "trou normand" entre Lille, Paris et Nantes ou Rennes, nous apprenons que la patrie d'Arcisse de Caumont, la Normandie médiévale et monumentale qui a inventé, il y a deux siècles, le tourisme culturel, l'archéologie antique, médiévale et monumentale, qui a créé les premières sociétés savantes d'histoire de l'art (avec notamment la société des antiquaires de Normandie fondée en 1824), qui a inventé les premiers guides touristiques pour visiter villes et monuments, qui possède à Rouen le plus ancien musée d'art et d'antiquités de France et qui, malgré les grandes destructions liées à la Seconde guerre mondiale, reste la région de France la plus dotée en monuments et sites classés Monuments Historiques ou qui détient, en France, le plus grand nombre de sites, monuments et objets inscrits sur la liste du patrimoine mondial de l'Humanité par l'UNESCO, notre belle Normandie, donc, grande région historique et patrimoniale  ne propose à ses jeunes Normands passionnés aucune formation supérieure universitaire en histoire de l'Art et archéologie tant à Caen qu'à Rouen...

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UN VRAI SCANDALE!

Pour une fois, la matière de ce billet nous sera fournie par le témoignage précis et circonstancié de l'un de nos plus fidèles lecteurs... Edifiant!


 

Les Lettres, mauvais élèves de la classe ! L'Etudiant nous en ressert une louche, la belle affaire. Oui ce n'est pas nouveau. Mais il s'agit de chiffres globaux toutes formations confondues (au passage il faut distinguer les formations Arts, et Histoire de l'Art). Par exemple la faculté de Rennes relève environ 80 % d'intégration dans l'emploi dès la première année en Histoire de l'Art à l'issue du Master Magemi sur une statistique très ciblée réalisée en interne en 2017-2018.

Les résultats modestes de ces filières s'expliquent aussi par le fait qu'elles mènent vers des emplois dans des secteurs où dominent le financement public de façon directe (professorat...) ou indirecte (artistes, structures culturelles...). Or en matière de culture on voit bien la tendance générale baissière, le cost-killing est à l'oeuvre dans bien des collectivités territoriales qui tirent la langue mais assument ce fait. Je sais de quoi je parle.

Il est, en fait, difficile de déterminer avec certitude le taux de réussite de la filière Histoire de l'Art en terme d'emploi.

Faute de moyens, les facultés reconnaissent une carence dans l'auto-évaluation sur ce point et dans le suivi des étudiants diplômés (sources : rapports HCERES https://www.hceres.fr/). L'analyse est rendue d'autant plus hasardeuse que les étudiants assurent le plus souvent diverses missions intérimaires sur une période d'un ou deux ans avant de trouver un emploi fixe. Parents et étudiants naviguent donc forcément un peu à vue, avant de s'engager (ce que pour ma part je m'emploie à éviter).

En plus des retours d'un conservateur du Patrimoine en la personne de Guy Verron, j'ai pu recueillir 13 témoignages dans mes connaissances ou relations, d'étudiants actuels ou anciens ayant suivi la formation Histoire de l'Art & archéologie à Lille, Paris Tolbiac, Paris Nanterre, Dijon et Rennes avec parfois le cumul d'une prépa khagne ou d'un passage par l'Ecole du Louvre pour deux d'entre elles, et les inévitables concours de la fonction publique pour certains. Parmi eux 1 nordiste, 1 bourguignon et 10 normands de Caen (8), Flers (1) et Rouen (1).

Hormis un abandon en Licence à Nanterre et les trois qui sont en cours de cursus voici ce que sont devenus  les 9 diplômés:

L'un en poste à responsabilité au service culturel de Pantin, un médiateur culturel, un restaurateur d'art fonctionnaire et un autre en libéral à Caen, le reste sont conservateurs du patrimoine ou à des postes-clefs dans les Musées de Normandie, de Vieux-la-Romaine, Palais Saint-Vaast d'Arras, Louvre-Lens, Artothèque de Villefranche-sur-Saône. Six travaillent en Normandie.

Ces personnes n'avaient pas de vocation à devenir ingénieurs dans l'électro-nucléaire, start-upers, soudeurs ou banquiers, aussi ont-ils sans doute évité les aigres conseils des rabats-joies, suivant leur centre d'intérêt, plutôt qu'une pression sociale liée au discours dominant.

Dans le tiers Nord Ouest la filière Histoire & Archéologie existe à Brest, Rennes, Angers (Université Catholique de l'Ouest), Nantes, Paris, Amiens, Lille.

Je constate que seules Caen, Rouen et Le Mans en sont dépourvues, ce qui n'est qu'une marque parmi d'autres de la relative faiblesse de nos universités et de la considération dont elles font l'objet. Je discutais il y a quelques jours dans le Morbihan, avec une maman bretonne très étonnée : "Ah bon il n'y a pas Histoire de l'Art & Archéo à Caen ?".

Je ne connais pas le coût de développement d'une formation supplémentaire dans le département Lettres d'une de nos facultés. Je n'ai pas le temps de mener ce travail qui relève du journalisme et il reviendra plutôt à celui qui pose la question d'y répondre. Mais considérons tout de même que l'on on ne part pas de rien côté infrastructures. Et je ne vois rien à Rennes qui n'existe pas à Caen ou Rouen de ce point de vue (bibliothèques, ressources institutionnelles, infrastructures de vie, professeurs, environnement professionnel du secteur...).

Par ailleurs les études, c'est utilitaire, mais pas que ! Cela permet aussi de se construire et trouver son chemin, à nourrir des parcours multiformes. Au nom de quel complexe, de quel ordre des choses, ne serait-on pas fondé en Normandie à regretter que telle ou telle formation - si tant est qu'elle corresponde à une demande réelle et rende les gens compétents sur notre bassin régional – n'existe simplement pas ? Le principe de réalité n'est pas une limite intangible.

S'il faut raser le mammouth et chercher d' « inutiles » redondances dans le grand ouest, pourquoi dès lors ne pas interroger l'existence d'une Licence Histoire de l'Art à Nantes ou à Brest, par exemple, qui semblent plus «  faiblardes » et moins fréquentées que la grande sœur rennaise ? Mais est-ce une bonne façon d'envisager le problème ?

La Bretagne, à son échelle, a compris l'intérêt pour son équilibre territorial de rapprocher les formations des bassins de vie, plutôt que de tout concentrer. Le fédéralisme de l'Ecole des Beaux-Arts de Bretagne en 4 sites est de ce point de vue exemplaire.

Quand on jauge tout uniquement à la lumière des coûts, c'est forcément au détriment de l'investissement pour le territoire, de l'attractivité.

La métropole de Rennes joue une belle partition : l'appel d'air quelle produit repose sur un spectre complet de formations et des niveaux d'excellence multiples. Elle agit avec pragmatisme mais soigne une offre généraliste complète et la sécurisation des étudiants.

Concernant Parcours Sup, les directeurs de formation y tiennent un discours résistant et républicain en maintenant au minimum les critères d'admission (contrairement à Paris-Tolbiac, par exemple, où le rectorat applique pour la L1 Histoire de l'Art & Archéo un second filtrage limitant à 15 % des effectifs les étudiants venant de province !!)...

Rennes a donc obtenu de longue date ses moyens d'investir pour créer un climat ultra propice aux études, pour attirer vers ses formations, mais aussi favoriser le maintien de ses futurs actifs à la sortie.

Cela étant dit, et pour le domaine qui m'intéresse, j'estime que le terreau culturel breton n'est pas forcément plus fertile (mais sans doute mieux vendu), que le terreau normand, même sur la question des débouchés et de l'emploi. Les Bretons font fort ils ont réussi à créer un mythe territorial, un pays de Cocagne, une corne d'abondance !

Mais ce n'est pas en réduisant ou en gelant l'offre de formation chez nous que l'on parviendra à créer un écosystème analogue... sauf à assumer le statu quo, à se satisfaire du fait que la Normandie reste un réservoir à ressources humaines alimentant la dynamique des voisins. C'est cohérent pour tous les normands qui sont encore trop profondément conditionnés à cette idée, ça ne l'est plus pour ceux qui, à l'instar de nombreux horsains qui s'intègrent en Normandie, trouvent finalement qu'on y est bien et qu'il est envisageable d'y vivre.


 

Commentaire de Florestan:

En Normandie, plus qu'ailleurs, on a la faiblesse de dire "nul n'est prophète en son pays"... Ce n'est, semble-t-il, pas le cas des Bretons! La Normandie laissée sans formation supérieure universitaire en histoire de l'art et archéologie c'est comme pousser un navire à voiles sans voiles ou faire tourner un moulin à vent sans ses ailes! Et on connaît le sort qui fut réservé aux rares oiseaux qui avaient appris à ne plus voler... Le "dodo" de l'île Maurice a été massacré, il n'en reste plus un seul!

Frohawk_Dodo

La Normandie doit se réveiller! ne plus faire... dodo! Sinon nous serons plumés. Définitivement!

Sur la question d'installer une formation supérieure en histoire de l'art les opportunités et les besoins ne manquent pas à Caen et à Rouen ainsi que dans toute la région (liste non exhaustive):

A Caen: des sources en archives et bibliothèques exceptionnelles (seconde BU de France hors Paris); le projet de valorisation du château de Caen; le patrimoine (actuellement en déshérence) de la pierre de Caen; l'interface à créer avec la société des antiquaires de Normandie; reconstruire le musée d'art et d'histoire de la ville de Caen détruit en 1944; repenser le musée de Normandie; créer le centre d'interprétation sur Guillaume le Conquérant.

A Rouen: la bibliothèque municipale patrimoniale la plus riche de France, un patrimoine monumental urbain exceptionnel, le plus ancien et l'un des plus riches musées d'antiquités de France (site Beauvoisine); interface à créer avec l'Historial Jeanne d'Arc. Création d'un centre européen sur l'art de la faïence dans l'aître Saint Maclou, création du quartier des Musées. Restauration à l'identique des grands décors extérieurs de la cathédrale.

Au Havre: l'architecture d'Augute Perret labelisée par l'UNESCO. Les fonds d'archives et de documentation sur l'histoire portuaire et maritime

A Avranches: la plus grande collection originale de manuscrits médiévaux de France

A Bayeux: la création en 2023 d'un pôle européen d'interprétation du Moyen-âge autour d'une nouvelle présentation de la tapisserie

A Domfront: création d'un pôle touristique médiéval majeur autour du château des Plantagenêts et de la ville haute

Aux Andelys: restructuration et revalorisation du site de château Gaillard et création d'un musée de peintures autour de Nicolas Poussin

A la région: un conseil du patrimoine régional a été créé ainsi qu'un service entièrement dédié à la valorisation du patrimoine matériel et immatériel de la Normandie.

Avec des financements croisés de la région, de l'Europe et des villes concernées ne serait-il pas possible de créer dans les universités normandes, un "institut Arcisse de Caumont" de formation supérieure en histoire de l'art et archéologie?