Evénement vendredi 1er mars dernier dans le cadre feutré de l'auditorium du musée des Beaux-arts situé dans l'enceinte du château de Caen qui était comble...

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En effet, il s'agissait d'entendre David Bates l'un des meilleurs historiens médiévistes universitaires anglais nous proposer ses réflexions sur la vie et l'oeuvre de Guillaume II duc de Normandie dit le "Bâtard" et plus encore le "Conquérant" à l'occasion de l'édition de la traduction française de la biographie monumentale que le savant anglais avait consacré en 2016 à celui qui fit la conquête de l'Angleterre et qui fut un géant de l'histoire mondiale...

Cette conférence qui s'est passée dans une atmosphère très attentive presque solennelle était la partie "grand public" d'une journée d'étude organisée par l'université de Caen via sa Maison de la recherche et des sciences humaines et le musée de Normandie sur le thème de "bâtir un état normand aux XI et XIIe siècles, de la guerre à la paix", le tout dans le cadre d'un programme de recherches sur la place des Normands dans la première mondialisation médiévale financé par la Région Normandie.

"L'Histoire montée sur un cheval" (Hegel)

D'emblée, David Bates se posta au niveau du sujet avec une considération morale invitant à la gravité et au questionnement. A la page 617 de son livre, il nous dit ceci: "La vie de Guillaume le Conquérant est une parabole de l'éternel dilemme moral posé par la légitimité de la violence dont usent ceux qui l'exercent pour arriver à des fins qu'ils estiment justifiables."

Guillaume s'est, en effet, embarqué dans une grande aventure géopolitique pour des raisons éthiques et morales (conquérir un royaume qui lui revenait et qui avait été pris par un prince parjure) et a dû mesurer le prix moral de chacune de ses décisions dans une geste collective que tous les contemporains savaient hors-normes à commencer par le duc Guillaume lui-même régulièrement tourmenté par sa mauvaise conscience.

Avec Guillaume, nous avons déjà un géant de l'histoire européenne sinon mondiale avec cette dimension politique et morale de la guerre juste, d'une fin raisonnable pouvant justifier des moyens parfois redoutables.

De Guillaume le Conquérant on peut déjà dire ce que le philosophe allemand Hegel fasciné par Napoléon avait pu dire: "C'est effectivement une sensation merveilleuse de voir un pareil individu qui, concentré ici sur un point, assis sur un cheval, s'étend sur le monde et le domine" car toute la vie de Guillaume sera celle du combat de sa volonté contre toutes les adversités à commencer par la plus tragique car le jeune prince bâtard qu'il fut devait mourir...

David Bates travaille la question de Guillaume le Conquérant depuis plus de 50 ans. Ses premières recherches sur le sujet consacrées à Odon de Bayeux le demi-frère de Guillaume remontent à 1966, année du millénaire de la Bataille de Hastings, l'une des plus grandes batailles de l'histoire militaire occidentale par sa durée et par son intensité...

 Guillaume le Conquérant, un sujet de contreverses dès l'époque de Guillaume le Conquérant...

La question d'écrire la vraie vie de Guillaume s'est posée dès le vivant de Guillaume tant son parcours exceptionnel a suscité les passions: admiration des uns, amertume et dégoût chez les autres. La controverse historiographique démarra au lendemain de la victoire sanglante d'Hastings et se poursuivit de plus bel après la mort de Guillaume entre Guillaume de Poitiers auteur des très officielles Gestae Guillermi et les historiens Orderic Vital ou Guillaume de Malmesbury qui, au XIIe siècle, furent à l'origine de la légende noire d'un Guillaume conquérant et tyran en Angleterre; légende noire reprise et amplifiée par le XIXe siècle romantique féru d'Histoire. Ainsi, François Théodore Licquet: "L'admiration tombe. Le froid nous saisit. Guillaume nous fait peur et nous sommes presque réduits à déplorer le bien qu'il a fait." (1835).

David Bates en fin limier britannique a repris tout le dossier archivistique touchant de près ou de loin à la vie et l'oeuvre de Guillaume, notamment en exploitant systématiquement les ressources des chartes et des lettres pour retrouver la vérité historique la plus objective derrière la légende dorée ou la légende noire...

Tout d'abord, l'enquête menée par l'historien britannique nous apprend sur la jeunesse d'un Guillaume né au château de Falaise en 1027 ou 1028, qu'il était, certes, né bâtard mais que ce n'était à l'époque pas bien grave car l'Eglise n'avait pas encore bien défini la chose... Bates nous apprend que Guillaume aimait beaucoup sa mère Arlette qui était elle-même très aimée par Robert le Magnifique autant si ce n'est plus que son épouse officielle. Le véritable traumatisme dans l'enfance de Guillaume n'est donc pas sa bâtardise mais la disparition brutale de son père lors de son retour de pélerinage en Terre sainte. Il avait huit ans.

David Bates nous apprend ensuite que Guillaume fut un adolescent précoce avec une intelligence vive qui fascina dès le début un cercle d'amis fidèles qui fut toujours présent auprès de lui pour le soutenir et pour le sauver de ceux qui voulaient le faire tuer. A 15 ans, il prend le pouvoir ducal effectif. Le jeune léopard normand fait si grande impression que les alliés de son père, le Roi de France et le comte d'Anjou se retournent contre lui et complotent pour une invasion de la Normandie: ce sera la victoire de Mortemer en 1054. Il a 24 ans: de cette adversité et des précédentes (la bataille du Val-es-Dunes de 1047 contre l'aristocratie rebelle de la Normandie occidentale) viendra son obstination pour assurer la défense de sa légitimité et de son bon droit.

Guillaume de Normandie et Mathilde de Flandre se marièrent vers 1052 ou 1053 en la collégiale d'Eu et ce fut un mariage d'amour heureux mais il fallut forcer la main du pape qui avait interdit, dès 1049, tant pour des raisons canoniques que diplomatiques, le principe de ce mariage: on connaît, bien entendu, les conséquences caennaises de l'accord qui fut, finalement, négocié avec la papauté avec la création de deux fondations bénédictines pour Lui et pour Elle de part et d'autre du nouveau château ducal de Caen, l'ensemble contribuant à l'essor d'une nouvelle ville importante en Normandie à l'ouest de Rouen et de la vallée de la Seine. La dédicace de l'abbatiale de la Sainte Trinité eut lieu le 18 juin 1066 et par acte de contrition, le couple ducal donna leur fille Cécile au monastère: d'abord oblate, Cécile de Normandie devint, par la suite, abbesse.

"Le caractère d'un homme fait son destin" (Héraclite)

Puis vint cette affaire extrêmement compliquée mais déterminante de la succession à Edouard Le Confesseur, roi d'Angleterre, exilé un temps en Normandie et des relations non moins compliquée entre la Normandie, l'Angleterre et la Flandre avec un Guillaume qui ira jusqu'au bout... L'histoire, avec une "grande Hache" pour dire comme Pérec on la connait puisqu'elle nous est en large partie racontée par l'extraordinaire "Telle du Conquest" de Bayeux depuis la toute fin du XIe siècle.

On entrera pas ici dans les détails mais David Bates assure qu'en démêlant tous les fils de cet impensable écheveau princier tant familial que féodal, on n'est plus très sûr de la réalité des droits de Harold ou de Guillaume sur la couronne d'Angleterre. Le premier a parjuré. Le second a défendu son droit reçu de la bouche d'Edouard le Confesseur et le destin l'a fait vainqueur.

Se retrouvant le seul maître de l'Angleterre après tant d'années d'incertitudes et de guerres (on pensera à la menace scandinave qui ne cessa de peser sur les côtes Nord-Est de la Grande-Bretagne), Guillaume va devoir gérer des situations complexes totalement inédites avec un génie de l'organisation et de la décision en étant conscient de la liaison constante entre les questions militaires, stratégiques, politiques, religieuses et morales.

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La cathédrale de Winchester, l'une des plus vastes de l'Occident...

Il lui faut d'urgence asseoir son pouvoir donc, son autorité donc, une légitimité morale.

Symboliquement: il va s'appuyer sur l'Eglise et l'ordre monastique bénédictin pour aménager le royaume d'Angleterre maillant tout le territoire d'un puissant réseau de châteaux, d'abbayes et de cathédrales. Le programme immobilier normand lancé en Angleterre par Guillaume le Conquérant sera le plus important de l'histoire occidentale depuis la fin de l'empire romain. Inspirée du modèle impérial allemand ottonien (Spire), la cathédrale normande de Winchester sera, à son achèvement en 1079, la seconde plus grande de la Chrétienté ex aequo avec l'abbatiale de Cluny.

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La Tour blanche de Londres construite en pierre de Caen sur les fondations de l'ancien castrum romain symbolise clairement que le nouveau pouvoir normand s'inspire du modèle prestigieux impérial romain et byzantin. Il en sera de même avec le déploiement du droit normand, de l'administration et de la justice avec ses procédures écrites qui aboutira à la mise en forme cadastrale et fiscale de toute l'Angleterre dans l'extraordinaire Domesday Book de 1086 pour assurer une justice fiscale royale la mieux assortie possible à l'assiette disponible avec la prétention d'être aussi irréprochable que l'ange du Jugement dernier (d'où le nom de cette monumentale enquête dont les volumes toujours conservés sont considérés aujourd'hui en Angleterre comme l'un des principaux monuments nationaux).

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Concrètement:  il fallut pour Guillaume construire un socle social pour asseoir son pouvoir. C'est ainsi que les conquérants compagnons de Guillaume venus de toute la France du littoral de la Manche, de la Bretagne à la Flandre seront richement dotés en fiefs pris sur l'aristocratie saxonne déchue. Il lui fallut aussi compenser les destructions, les pillages, les confiscations liés à la conquête qui fut brutale par une politique sociale et de développement économique local qui sera portée par les grands monastères bénédictins que Guillaume fonde et dote richement de biens pris sur l'aristocratie saxonne vaincue.

Bates nous apprend que la gestion politique de la conquête anglaise avec ses incessantes contradictions morales, tourmentait la conscience de Guillaume: les témoins de l'époque en furent frappés. C'est ainsi qu'en pleine réunion solennelle de la Cour royale anglaise, le duc-roi tomba à genoux devant un évêque d'origine saxonne pour lui demander pardon pour l'élimination de l'aristocratie saxonne du pouvoir. Ou encore en 1071 quand on lui présenta la tête du rebelle Edouard de Mercie devant laquelle il pleura...

Ou encore quand il fallut prendre la terrible décision de pratiquer une politique de la "terre brûlée" sur le littoral du Yorkshire en 1069 pour empêcher la réussite de toute nouvelle invasion norvégienne. La conséquence fut que l'hiver 1069/1070 fut terrible dans le Yorkshire: l'enquête du Domesday ne s'en cache d'ailleurs pas puisque les enquêteurs de 1086 nous apprennent que 75% des attelages du Yorkshire avaient disparu et que plus de 150000 âmes manquaient au pays... Cette décision, nécessaire pour la protection du reste de l'Angleterre et dictée par les seules considérations de la tactique militaire resta comme une tache indélébile sur l'oeuvre d'un Guillaume bâtissant, de fait, les bases de l'Angleterre moderne.

David Bates insiste beaucoup sur le rôle essentiel de Mathilde de Flandre: elle fut associée directement au gouvernement de la Normandie et de l'Angleterre par Guillaume.

Mathilde est restée en Normandie en 1066 et son rôle fut extrêmement apprécié des Normands. En 1075, une charte de la cathédrale de Rouen la qualifie de "reine la plus noble et la plus glorieuse"... Elle fut totalement la partenaire de Guillaume pour asseoir un pouvoir ducal et royal inédit de part et d'autre de la Manche. Bates nous parla même d'un "gouvernement transmanche" non sans plaisanter en disant que Guillaume serait bien fâché du... Brexit!

Après la conquête du Maine (1073) que Guillaume prendra bien garde de ne surtout pas traiter comme il traita l'Angleterre (car l'aristocratie mancelle jouait déjà ce rôle de pivot stratégique entre la Normandie et la Loire qu'elle jouera pleinement derrière la famille angevine des Plantagenêts), Guillaume resta 77% de son temps en Normandie et en France et le reste en Angleterre notamment pour mener une expédition défensive contre les Gallois et pour organiser le Wessex comme base de la puissance de son royaume anglais avec la création de forêts domaniales mais aussi de parcs et jardins dans les résidences royales...

Le couple ducal et royal formé par Guillaume et Mathilde fut l'objet autant d'admiration que de détestation et ce dans tout l'Occident chrétien: le couple qui avait peut-être beaucoup à se faire pardonner pratiqua un mécénat envers les oeuvres religieuses à travers toute l'Europe... Y compris à Constantinople!

Après cet exposé passionnant de David Bates il y eut de nombreuses questions dans l'assistance... Notamment celle-ci:

"Est-ce que les Anglais aiment Guillaume?"

La réponse très normande de David Bates fit sourire l'assistance. Depuis le début de cette grande aventure, les Anglais ne sont pas d'accord. Certains l'admirent car Guillaume a forgé la puissance anglaise. D'autres le considèrent comme un tyran, notamment du côté de York. Pour comprendre les enjeux de l'épopée d'histoire mondiale de Guillaume sans faire de contresens ou tomber dans des préjugés idéologiques il faut penser au-delà des histoires nationales française et anglaise. La question de fond posée par la conquête de l'Angleterre conduite par Guillaume de Normandie et qui est toujours aujourd'hui posée est celle de la guerre juste et de ses conséquences.

Immanquablement, l'écho moral de 1066 nous renvoie à 1944, une autre guerre juste qui eut, elle aussi des conséquences morales tragiques non pas en Angleterre mais en... Normandie!

Une autre question porta sur le problème de savoir s'il fallait aussi considérer Guillaume comme le fondateur d'une civilisation nouvelle, la civilisation anglo-normande, berceau de l'actuelle puissance culturelle et politique "anglo-américaine" qui domine l'Occident et le Monde. L'exemple de l'anglais moderne dont 35000 mots proviennent directement du franco-normand des XI- XIIIe siècles fut présenté.

David Bates répondit avec l'humour britannique qu'il fallait sur les savoureux échanges de faux-amis linguistiques entre les deux rives de la Manche en nous demandant de nous impliquer contre les conséquences néfastes du Brexit...

A l'issue de cette conférence, le collectif "Bienvenue en Normandie" a présenté à David Bates le projet de création d'un monument public dédié à Guillaume et Mathilde à Caen. Il a beaucoup apprécié l'idée de voir enfin le couple ducal et royal ainsi associé dans un projet de statuaire publique en nous confirmant que cela n'existait pas encore...

Bien entendu, l'Etoile de Normandie vous reparlera très vite de ce projet...


Voir aussi l'entretien accordé par David Bates à Franck Boitelle de Paris-Normandie:

https://www.paris-normandie.fr/region/biographie-de-guillaume-le-conquerant-par-l-historien-anglais-david-bates--portrait-d-un-batisseur-d-empire-LG14652768

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Biographie de Guillaume le Conquérant par l’historien anglais David Bates : portrait d’un bâtisseur d’empire

Livre. Ouvrage de référence, la biographie qu’a consacré au plus célèbre des Normands le médiéviste anglais David Bates, ancien directeur de l’Institute of Historical Research de Londres et professeur émérite à l’université d’East Anglia, vient d’être traduite en français. On y rencontre un meneur d’hommes dur voire brutal, sûr de son pouvoir, qui a bâti un empire transmanche en imposant une domination sans faiblesse aux Anglais.

Qu’est-ce qui vous a fasciné dans le personnage de Guillaume le Conquérant ?

David Bates : « Guillaume se trouve au centre de nombreux sujets qui m’intéressent, mais ce n’est pas lui qui m’a fasciné. C’est la Normandie et la découverte en 1966, année du 900e anniversaire de la bataille de Hastings, alors que j’étais doctorant, de nombreuses chartes et de manuscrits inconnus ou peu connus que j’ai publiés depuis dans un ouvrage important. Ces documents ouvraient la voie à un grand nombre de nouvelles interprétations, et c’est pourquoi j’ai accepté, en 2000, d’écrire cette biographie. Sa rédaction m’a demandé trois années car c’est seulement en 2013 que j’ai compris comment l’écrire de façon intellectuellement et éthiquement satisfaisante, compte tenu du caractère controversé de la vie de Guillaume, qui fait toujours débat. »

Qu’est-ce qui le caractérise le mieux ? Sa dureté, sa violence, sa cruauté, ses facultés d’organisation ?

« On peut dire presque tous les quatre, mais je dois ajouter que, s’il est responsable de milliers de morts et de destructions importantes, sa vie est une parabole de l’éternel dilemme moral posé par la légitimité de la violence exercée pour des fins qu’il estime justes. Ses contemporains l’ont reconnu. Parfois, il a été très violent, surtout au nord de l’Angleterre où il écrase des rébellions. Mais en même temps, il respecte l’Église, la religion, et fonde des abbayes. Donc oui, il y a là un paradoxe...

L’autre chose qu’il faut immédiatement souligner, est qu’il était très organisé et qu’il exigeait une loyauté sans faille de ses alliés. Ceux-ci étaient nombreux, Normands, Bretons, Flamands qui lui ont fait confiance pour prendre part dans une entreprise qui était très risquée, en 1066. »

Il a installé son pouvoir par la crainte

Comment a-t-il installé son pouvoir en Angleterre ?

« Cela a été une procédure très rapide et très bien organisée. Ce qui m’a frappé est qu’il a réuni un petit groupe d’amis fidèles autour de lui, en qui il avait confiance et à qui il a distribué des terres et des responsabilités, en même temps qu’il s’est assuré de leur loyauté par la crainte. Il a également construit des châteaux en détruisant des maisons, et garanti leur sécurité, mais n’a jamais voulu instaurer de collaboration avec les Anglais. Son pouvoir était basé sur la domination et il a établi un empire transmanche qui a perduré jusqu’à 1204 et la conquête de la Normandie par Philippe Auguste. Beaucoup d’aspects de cette domination sont également présents dans l’histoire de l’Église d’Angleterre. Guillaume avait un sens aigu de la majesté et du pouvoir, comme on peut le voir dans la construction de la Tour blanche de Londres et l’édification de la cathédrale de Winchester. »

Comment les conditions de sa naissance, son statut de bâtard, ont-ils influencé sa vie ?

« À cette époque, le statut de bâtard est lié à une naissance issue d’un mariage avec une femme de classe sociale inférieure. Certains historiens ont dit que cela avait eu une importance. D’autres que le problème provenait du fait que Guillaume était encore un enfant lorsqu’il est devenu duc de Normandie. Dans ces conditions, il y a toujours des rivalités autour du personnage de l’enfant, et de temps en temps il y a des guerres dont les origines sont les luttes d’influence et les vendettas locales.

Selon moi, une influence majeure est que son père est mort en pèlerinage lorsqu’il avait environ 8 ans, et qu’il s’est dévoué pour sa mère Arlette et pour sa famille. Ainsi, ses premières années l’ont endurci, non pas parce qu’il se sentait illégitime, mais parce qu’il est né dans une période de rivalités et de vengeances. Cela explique aussi son attitude envers ceux qui s’étaient rebellés ou qui lui avaient fait défaut : il est rare qu’il leur ait pardonné et il n’a, par exemple, jamais distribué de terres en Angleterre aux anciens rebelles de Val-ès-Dunes ou à leurs descendants. C’était un homme qui n’oubliait pas. »

Entre l’Angleterre et la Normandie, avait-il une préférence ?

« Oui. Après l’analyse des documents et chartes, j’ai pu estimer le temps qu’il a consacré aux îles britanniques et à la Normandie, ainsi qu’au comté du Maine après 1063. J’ai été vraiment frappé qu’il passe, après les guerres de conquête, 17 % de son temps en Angleterre et 83 % en Normandie et dans le Maine où il a dû entreprendre quatre campagnes militaires. Ses méthodes y furent d’ailleurs très différentes de celles qu’il a utilisées en Angleterre : il n’y a jamais confisqué de terres, mais il n’a jamais non plus donné de terres anglaises aux Manceaux. »

Mathilde, précieuse alliée

Quelles étaient ses relations avec son épouse, la reine Mathilde ?

« Ils ont formé un couple uni et solide. Je n’ai trouvé aucune référence à une concubine ou à des enfants nés hors de ce couple. C’est peut-être une conséquence de son enfance et de sa dévotion à sa mère. Pour lui, Mathilde a été une partenaire dans le gouvernement transmanche et j’ai d’ailleurs découvert, dans l’étude des chartes, que c’est elle qui a maintenu, dans les premières années après sa mort, les relations collaboratives avec l’Angleterre. Mathilde possédait certainement elle aussi un savoir-faire politique considérable, ainsi qu’une forte personnalité. »

Admiré ou détesté en Angleterre

Quelle image a laissé Guillaume le Conquérant en Angleterre ?
« Les Anglais sont très divisés à son sujet. Je l’ai constaté dans les réactions qui ont suivi la parution de mon livre. Certains m’ont dit que j’avais été favorable ; d’autres que j’étais trop sévère. On peut trouver son buste dans certaines villes, alors qu’il est détesté dans d’autres, comme York. C’est très compréhensible, compte tenu des paradoxes qui ont traversé sa vie. Guillaume incarne en fait beaucoup des aspects complexes de son époque. Il vivait en un temps où la réforme morale de la vie laïque et religieuse résultait souvent de la perturbation de relations bien établies, et où la violence au service de la chrétienté était encouragée par certains dans les plus hautes sphères de l’Église. »

« Guillaume le Conquérant », par David Bates (ed Flammarion) 28 €

L’auteur sera présent ce mercredi 27 février à partir de 18 h à la librairie l’Armitière de Rouen, et le vendredi 1er mars à 18 h 00 au Musée de Normandie, au château de Caen.