BILLET DE FLORESTAN

Les obsèques d'Armand Frémont, professeur de géographie, professeur de Normandie eurent lieu vendredi 8 mars 2019, journée internationale de la femme (en écoutant l'autoradio...), à 16heures précises dans la petite église de Saint Martin de Francheville, une église rousse et rugueuse plantée au milieu de son village rural, chargée de souvenirs historiques avec des pierres de fondation anciennes qui ont connu le temps où la Normandie des ducs se disait au féminin.

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Venant du périphérique de Caen saturé par les premiers départs des Parisiens en week-end, après deux heures de route sur les départementales désertées du Pays d'Auge et du Pays d'Ouche en tournant sur des hauteurs où les éoliennes le disputent désormais aux clochers, je garai ma Clio diesel estate (moteur fabriqué à l'usine de Cléon près d'Elbeuf) au chevet de l'église de Francheville, c'est à dire, devant l'ancienne école laïque. En face, vers l'Ouest, devant le vénérable clocher couronné d'ardoises, se trouve la maison commune avec les mots "Liberté, Egalité, Fraternité" inscrits sur le mur juste en dessous de la goutière.

La place du village est celle de l'église. C'est un parking autour duquel se pressent de petites maisons aux toits de tuile et aux volets blancs quand ils n'ont pas été remplacés par des volets roulants en PVC de la même couleur.

Au milieu des voitures, les personnes qui savaient pourquoi elles étaient là commencèrent à se rassembler. Je remarquai une voiture accidentée de couleur blanche et à laquelle il manquait la roue avant-droite: elle était immatriculée à Paris... Je pensais instantanément à la leçon de géographie que l'on pourrait faire à partir de cette observation avec le concept d'espace vécu cher à Armand Frémont.

Les groupes se rassemblèrent d'abord par affinités, les connaissances universitaires et les autres. La famille, c'est-à-dire, les enfants d'Armand Frémont, se tenait rassemblée autour de Madame Frémont au pied du perron de l'église. Il y avait de l'air qui faisait battre les basques des vestes. Les cheveux de l'une des petites filles du grand géographe dansaient.

Nous avions tous un point commun: outre notre amitié filiale ou intellectuelle pour Armand Frémont, nous n'habitions pas là. Nous ne vivions pas là. Nous venions tous de nos grandes villes: qui de Paris, qui de Rouen, Le Havre ou Caen... La chose, d'ailleurs, fut notée, interrogée. Un couple se dit à lui-même: "Pourquoi nous a-t-il fait venir ici? La cérémonie aura lieu dans cette église?". Moi même, en arrivant, j'eus quelques secondes la crainte de m'être trompé d'endroit... Dans l'épaisseur des replis du paysage normand, combien de clochers et de villages en "ville" peuvent se nicher! Suis-je arrivé dans le bon Francheville? Le paysage n'est pas fait pour les voyages à 130 km/h ou plus...

Les quatre heures de l'après-midi sonnèrent au clocher: Armand Frémont fils nous invita à entrer dans l'église. Nous étions peut-être une soixantaine. Je n'ai pas compté. En revanche, mise à part la présence de Philippe Duron, l'ancien député-maire de Caen et sa femme, il n'y avait là, sous le berceau de bois de la nef aucune huile officielle: je note, en conséquence, que le président de région ne s'était pas fait représenter pour les funérailles de l'un des principaux artisans de la réunification de la Normandie. On espère que dans une occasion prochaine, un hommage public, officiel et intellectuel, puisse être rendu à celui que l'on peut considérer, avec le professeur François Gay, comme le père fondateur de l'unité normande contemporaine.

Mais peu importe! Là où se trouve Armand Frémont, les titres, hommages et décorations n'ont plus aucune valeur. Monsieur Frémont en parfait "sire de sei", ne faisait pas étalage de ses qualités: quand on sait qui on est et d'où l'on vient c'est inutile sachant que l'essentiel est d'être avec les autres pour les aider à être ce qu'ils sont.

C'est ainsi que Frémont était universitaire avec les universitaires, haut-fonctionnaire avec les haut-fonctionnaires, professeur avec ses élèves et avec ses collègues professeurs, paysan avec les paysans, Havrais au Havre avec les Havrais, Normand avec la Normandie et les Normands... Mais aussi, Chrétien dans une église: il nous l'avait caché, avec modestie, pour ne pas indisposer...

Mais aussi pour nous faire la belle surprise d'une dernière leçon de géographie à méditer...

Avec cette question:

La notion d'espace vécu qui est celle d'une lucidité qui peut nous faire, toutes et tous, les géographes de notre quotidien, ne s'accomplit-elle pas totalement lorsqu'il s'agit de prendre conscience d'un enracinement?

Un enracinement dans un lieu, dans l'épaisseur d'un paysage, dans le temps très long d'une tradition, un enracinement individuel, libre et volontaire pour ne pas être qu'une monade incertaine, évanescente, perpétuellement agitée, transportée ici et ailleurs en se croyant de partout ou de nulle part dans la "liquidité identitaire" brassée par la centrifugeuse des métropoles de la mondialisation.

En faisant le voeu d'avoir ses funérailles dans l'église normande qui l'avait vu marié à sa femme avant que d'être inhumé en terre normande au cimetière de Verneuil-sur-Avre, le géographe Armand Frémont qui a médité sur l'ici et l'ailleurs et sur les midis géographiques vus à toutes les portes du monde, opte pour le souci de ses fins dernières, en faveur d'un espace vécu radical, au sens premier du mot: la terre où dorment les ancêtres et de laquelle les arbres qui se réveillent pour un nouveau printemps trouvent, avec leurs racines, l'énergie de la vie.

Ce n'est pas du Barrès mais du Frémont car il ne s'agit pas de préparer une germination identitaire revancharde avec la terre des cimetières mais de cultiver notre âme comme si nous avions la certidude d'avoir, quelque part dans le vaste monde, un petit courtil, un petit gardin...

A l'intérieur de l'église, à la grande surprise de l'assistance, la dernière leçon de géographie du professeur Frémont devint magistrale...

En effet, c'était la Charité de Saint Martin affiliée à la paroisse Sainte Marie du pays de Verneuil qui officia en lieu et place de monsieur le Curé absent et débordé à force de courir la campagne et ses clochers...  Cette charité a été fondée à la fin du XVe siècle. Après 150 années de mise en sommeil, elle fut remise en service en 2016: les laïcs suppléent ainsi à la raréfaction des prêtres pour l'administration du dernier sacrement.

La simple et sobre solennité des Charitons portant en écharpe leurs ornements noirs brodés d'or, cloche en main, le chemin de lumière des cierges portés en avant du cercueil par les lucifères, l'encensement du défunt et de l'assemblée par les thuriféraires, les paroles fortes, simples et austères du maître de la cérémonie nous invitant à méditer par nous-mêmes le récit de la rencontre du Christ ressuscité avec les pélerins d'Emmaüs, le chant de l'Ave Maria à la tribune de l'orgue par le chantre, nous remplirent d'une émotion intense et cette émotion c'était celle de retouver encore vivante la plus archaïque des traditions que l'on croyait disparue sous prétexte que le progrès, la montée de l'individualisme, le matérialisme, le désenchantement du monde, etc, etc...

Ce n'était pas du Zemmour mais du Frémont...

Emotion d'autant plus grande pour moi que d'avoir à constater qu'un géographe normand ayant fait une grande carrière universitaire ainsi que dans l'administration de l'Etat central, ayant son domicile parisien près de la Sorbonne tout en ayant sa maison de week-end dans le Pays d'Ouche, ait souhaité, pour notre bien et pour notre entière édification, non pas des funérailles parisiennes mondaines mais de nous dire adieu avec l'une des plus ancestrales traditions spirituelles de notre Normandie...

Celle des Charitons qui existe depuis la fin du Moyen-âge dans les diocèses de Lisieux (pays d'Auge, Lieuvin) et d'Evreux (pays d'Ouche): ce sont des confrairies laïques qui prennent en charge l'ensemble des obsèques pour les familles qui n'ont pas les moyens de s'en offrir. Au départ, il s'agissait de supléer le clergé débordé à l'occasion des surmortalités liées aux épidémies de peste: d'où l'usage des sonnailles pour alerter les habitants au passage des convois funéraires...

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https://www.paroisse-verneuil-sur-avre.com/category/paroisse/charitons

Voir aussi:

https://youtu.be/pcMmw9oi9uQ

Au frère chariton qui quêtait sous le porche de l'église je déclarai mon bonheur de savoir que cette antique tradition spirituelle normande se perpétuait encore et que c'était celle qu'avait choisi le professeur Frémont pour nous quitter. Après lui avoir dit en quelques mots le rôle qu'avait joué Armand Frémont dans la renaissance de l'unité normande, le chariton me regarda fixement et enferma mes deux mains dans les siennes...

Laissons parler, pour finir, Armand Frémont à propos de sa chère Normandie (Normandie sensible, épilogue):

Epilogue


 Commentaire de Florestan:

Ce n'est pas du Guilluy mais du Frémont!

En échangeant avec l'un des membres présents aux obsèques du collectif des géographes universitaires normand, j'apprenais qu'Armand Frémont nous quittait brusquement alors qu'il était en pleine activité intellectuelle: le fauteuil de son repos quotidien étant devenu subitement celui de son repos éternel laissant sur son bureau les écrits et papiers d'une dernière étude de géographe...

Armand Frémont, juste avant de mourir, était, en effet, occupé à l'écriture d'un livre sur les... Gilets Jaunes Normands de Verneuil-sur-Avre.

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Il est probable que parmi ceux qui portent la chasuble jaune fluorescente on en trouve quelques uns qui portent aussi l'écharpe brodée du chariton... Qui sait!