La Normandie, seule vraie région de France avec une parfaite coïncidence entre le cadre géo-historique culturel et patrimonial provincial et les différentes périmètres de l'action régionale publique, doit se doter de politiques publiques ambitieuses notamment pour remettre en culture ces grandes jachères normandes qui ont été abandonnées de la fin des années 1960 au retour de l'unité normande en 2016: ces grandes jachères héritées du temps où notre Normandie était un trou normand divisé en deux sont les suivantes:

1) le retard normand dans les infrastructures de transports et dans le désenclavement territorial.

2) le retard métropolitain normand en terme de souveraineté financière, entrepreneuriale ainsi qu'en terme d'attractivité.

3) le retard socio-scolaire normand dans la démocratisation de l'accès aux diplômes ainsi que dans l'offre de formations supérieures.

Le retour à l'académie de Caen de 1965 (avec la Sarthe en moins et Saint Pierre-et-Miquelon en plus) doit correspondre aussi à la mise en oeuvre d'un projet territorial éducatif ambitieux qui passe par la création d'une carte normande cohérente des formations adossée au réseau urbain régional normand (une ville de 10000 habitants tous les 25/30 kilomètres et une métropole régionale avec trois grandes agglomérations universitaires en réseau: Caen, Rouen et Le Havre).

Le but est de proposer, enfin, à une jeunesse normande toujours tentée de fuir notre région, un bouquet complet de formations en associant l'exigence et l'excellence des formations supérieures et la proximité (IUT, lycées généraux et professionnels dans le réseau urbain normand): la géographie urbaine normande invite à un maillage aussi fin qu'équilibré de la carte des formations.

L'urgence du retard socio-scolaire normand invite à compléter cette carte des formations notamment dans le supérieur.

L'urgence du retard médiatique normand invite, enfin et surtout, à faire connaître le potentiel et les talents de la Normandie à la jeunesse normande qui continue à avoir une image datée sinon négative de la région.

Récemment, nous avons vu passé cette annonce dans le quotidien régional qui travaille très régulièrement à la promotion universitaire d'une région voisine dans la partie occidentale de la Normandie: face au constat du départ sans retour de 5000 bacheliers Normands par an (enfin un chiffre officiel!) les trois présidents des universités normandes ont, enfin, compris!

universités normandie

 


 

En revanche, si la mise en place concrète d'une carte normande cohérente et complète des formations n'est que prétexte à un vaste plan de restructuration dans la logique du jacobinisme comptable à l'oeuvre dans tous les ministères et administrations de l'Etat central, alors il faut craindre que cette instrumentalisation de la belle idée régionale ne produise des effets radicalement opposés à ceux espérés dans l'esprit de l'opinion publique...

Par exemple:

A Caen, le 13 mars 2019, devant le siège de la future académie de Normandie (rue caponière) avait lieu une manifestation de quelques deux cents professeurs de lycées contre les réformes en cours lancées par le Ministre de l'Education Nationale. Une délégation a été reçue par le cabinet du recteur Denis Rolland.

Le compte-rendu de cette rencontre mérite d'être cité en intégralité ici:

Compte rendu de l’audience au rectorat du mercredi 13 mars 2019

  Avant toute chose, nous tenons à remercier tous ceux qui ont pu se libérer ce mercredi après-midi pour manifester le refus de réformes qui, chacun l’aura compris, constituent davantage qu’une nouvelle dégradation des conditions de travail et d’enseignement. Nombre de collègues étaient pris par des obligations d’examens ou pour des cours en Bts,  d’autres étaient retenus par des obligations familiales. Les Laplaciens (lycée professionel Laplace) étaient en nombre et avec nos collègues de Dumont d'Urville nous représentions 20% des présents.

 Pour mémoire, ce rassemblement était à l’initiative de l’AG interlycée du 27 février et avait fait l’objet d’un appel de toutes les organisations syndicales entre le 5 et le 8 mars. Invité à co-animer des HIS dans différents établissements, je tiens à rappeler combien la colère et le rejet des réformes montent. Malherbe, De Gaulle, Rostand, Fresnel, Allende, Liard-Guibray, Valognes pour ne citer qu’eux ont ou vont tracter le jour de leurs Portes Ouvertes. Ceux qui l’ont fait ont reçu un excellent accueil des parents qui s’inquiètent vraiment des effets des réformes.

 Les organisations syndicales avaient sollicité une audience en fin de semaine dernière et nous avons été reçus sans délai ce jour par Christophe GANZITTI (Directeur Adjoint du Cabinet) et par Jérôme FEILLEL (Secrétaire Général Adjoint au Budget).

 Devant le Rectorat de Caen, nous étions au plus fort de la mobilisation environ 200 représentants des lycées de l’académie et un collège. De Laplace, nous étions une petite trentaine. Avec nous, il y avait le lycée Millet au nom du collectif des établissements de la Manche, le lycée Jules Verne, le lycée Malherbe, le lycée Rostand, le lycée Fresnel, le nouveau lycée Guillaume de Normandie de Falaise (Liard-Guibray), Charles de Gaulle, Rabelais, Victor Lépine, Gambier, le LP Jean Jooris (Dives-sur-Mer), le collège Jean Moulin, et enfin le lycée Dumont d’Urville.

 Après un bref épisode pluvieux (giboulée), le soleil est revenu à 14h45 et une délégation de 24 enseignants (2 par établissement) entre dans le hall du rectorat. Nous rencontrons Monsieur Jérôme FEILLEL (Secrétaire Général Adjoint du Budget académique), et Monsieur Christophe GANZITTI (Directeur de Cabinet adjoint) à l’écoute de nos doléances et des difficultés induites par les dotations.

 Le tour de table débute dans le calme. Ils prennent beaucoup de notes afin de délivrer un compte rendu au Recteur en visite au Havre ce jour.

 Un à un, les représentants de chaque lycée témoignent de l’inquiétude et de leur colère face aux réformes du BAC général et technologique et de la Voie Professionnelle. Un état des lieux des dommages profonds causés par la réforme est dressé. Et ce n’est pas beau à entendre.

 Partout, nous faisons le même constat :

  • des réformes comptables qui n’ont d’autre horizon que des suppressions de postes cette année ou dans les années qui viennent ;
  • des collègues perdus qui ne se retrouvent plus dans ce nouveau lycée : des collègues de maths à qui l’on dit: "vous devez enseigner les sciences du numérique pour ne pas perdre votre poste", ce à quoi ils rétorquent:  "ce n’est pas le même enseignement."
  •  L’horizon républicain qui est au cœur des services de l’État et de notre mission a disparu dit un collègue de Rostand. Le projet égalitaire et émancipateur de l’école semble abandonné dit une collègue de Gambier.
  • des disciplines en concurrence tout le monde témoigne des tensions dans les établissements : Lv1 contre Lv2 par exemple à Dumont et ailleurs 
  • et puis chacun évoque les choix cornéliens des conseils pédagogiques liés à l’absence de financement des dispositifs de la réforme qui, objectivement, ne sont pas tous financés. Des postes supprimés, des moyens horaires qui sautent, des collègues placés d'office en postes partagés, des disciplines comme les langues, la philosophie ou les lettres qui perdent des dédoublements. Il faut évoquer ici le cas d’un de nos collègues certifié classe exceptionnelle en histoire-géographie qui, à 56 ans, se retrouve en poste partagé sur des villes différentes dans 4 établissements…
  • des disciplines entières menacées de suppressions – Économie Gestion dans la filière... Gestion.Administration! la Bio-technologie qui n’apparait plus spécifiquement dans certaines Dotations Horaires Globales (moyens horaires affectés pour une année scolaire dans chaque lycée) – ou incluse dans les enseignements pro au lycée hôtelier Rabelais…avec trois postes menacés à terme…A propos des collègues d’Eco-Gestion c’est un véritable plan social qui est annoncé avec invitation à reconversion et menace de licenciement
  • Tous les collègues présents ont parlé de maltraitance de l’institution, de violence et d’incurie de la réforme. Les inspecteurs ont envoyé une note pour que les collègues qui enseignent en seconde consacrent 3 à 4 semaines à traiter une partie du nouveau programme pour que les premières de l’an prochain puissent poursuivre !
  • les collègues de STI ont évoqué leur expérience désastreuse et il leur semble que ce qu’on vit maintenant, ils l’avaient vécu à titre expérimental.
  • l’application de la réforme au Lycée Professionnel est simplement hallucinante. Les collègues de Rabelais ont été informés du nombre d’heures d’enseignement et les inspecteurs leur ont dit que ça allait être en quelque sorte à eux d’établir des progressions !
  • Tout le monde avait le sentiment que la question de ce qu’on allait faire en classe, la question de l’intérêt pour les élèves venait après, voire…ne comptaient pas…

Pour ce qui concerne le lycée professionnel Laplace, nous nous sommes contentés de souligner qu’à structure identique, voire supérieure, et qu’au même nombre d’élèves nous perdions 38h, une bonne partie des dédoublements, la quasi-totalité de l’aide personnalisée, un poste, des moyens horaires et un collègue qui, au moins, irait faire 9h ailleurs

Nous avons pointé les manques en langues, en philo, en lettres, en maths notamment et dans les Sections d'Enseignement Professionnel il manque des moyens horaires pour enseigner les lettres, l'histoire-géo, les langues, les maths, les sciences, les arts appliqués…Nous avons rappelé le flou des programmes. Et surtout nous avons dit combien nous ne pouvions plus voir comment fonctionner, comment faire progresser les élèves…Et puis nous avons posé des questions : quelle est l'utilité d'une réforme qui n’améliore pas les choses ? Comment oser nommer "école de la confiance" ce qui trompe parents et élèves ? Le rectorat a-t-il déjà passé un contrat avec Acadomia pour compenser les manques  ?

 Les représentants du Recteur nous ont écouté avec attention, sans mépris ni jugement, nos arguments.

Ils ont entendu le rejet massif que suscitent ces réformes à marche forcée. Sans entrer dans le détail, plusieurs thèmes sont exposés : la disparition des dédoublements horaires sur l’ensemble des disciplines, les classes surchargées, les classes regroupant des spécialités professionnelles différentes, la charge de travail des professeurs principaux, la baisse horaire pour les enseignements professionnels, l’incapacité de mener à bien le projet de chef d’oeuvre dans les spécialités professionnelles non manuelles, le bacalauréat passé en contrôle en cours de formation (CCF). Nous avons évoqué, enfin, la difficulté de s’investir dans des projets et dans un travail interdisciplinaire faute d'avoir le temps nécessaire.

 Ce qui nous semble très clair, c’est que se mettent en place :

  • une précarisation des services
  • une précarisation géographique des postes
  • une surcharge structurelle de travail pour chaque enseignant avec retard du départ en retraite.
  • une absence totale de préoccupation pour le sens et la qualité de notre travail…

Après deux heures, Messieurs FEILLEL et GANZITTI nous assurent que le Recteur aura un compte rendu détaillé de cette audience. Nous attendons sa réponse.


 

Commentaire de Florestan:

Ce compte-rendu syndical d'une audience avec le cabinet de Monsieur le recteur de l'Académie de Caen-Normandie illustre parfaitement ces pénibles réalités que nous nommons sous le vocable de "jacobinisme comptable"...

Alors que les "cost-killers" qui ont pris le pouvoir à Paris au Ministère de l'Education Nationale s'agitent pour imposer ces réformes dont personne ne veut sur le plancher des vaches on rappelera encore certaines urgences normandes avec trois chiffres:

1) 34% de la population active du département de l'Orne n'a pas de diplômes (INSEE, septembre 2018).

2) Le taux d'illettrisme en Normandie est à 10% (taux supérieur à la moyenne nationale).

3) 5000 jeunes bacheliers Normands quittent chaque année notre région.