BILLET de FLORESTAN

Jeudi 14 mars et Samedi 16 mars 2019 étaient de passage à Caen, l'un au centre des congrès (trop petit pour accueillir tout le monde, notamment le bus de militants venus de... Rouen!) et l'autre dans le cadre plus anonyme d'un hôtel périphérique, Jean-Luc Mélenchon le député de Marseille leader de la France Insoumise et François Asselineau, ancien haut-fonctionnaire inspecteur des finances président du Parti "Union Populaire Républicaine" qui milite pour le rétablissement de la souveraineté démocratique française au moyen d'un "Frexit" de l'union européenne...  Au delà des discours et propositions attendues et entendues lors de ces deux réunions publiques où nous nous sommes rendu, nous avons noté les points communs et les divergences entre ces deux candidats aux prochaines élections européennes (Asselineau en position éligible bien entendu) très critiques vis-à-vis de l'union européenne telle qu'elle fonctionne (ou ne fonctionne plus) désormais.

870x489_20190314_213358_resized_1

D1T8gTBW0AoHhWN

Passons rapidement sur la divergence: Asselineau considère que Mélenchon est un menteur car il est impossible de ne pas appliquer la lettre des traités européens tout en restant au sein de l'union européenne sous peine de mise à l'amende financière du pays récalcitrant à hauteur de 150000€ par jour. En effet, Mélenchon estime que la France, du fait de son rôle géographique central et de son poids politique, pourrait s'autoriser le droit de ne plus respecter un traité européen qui nous empêche de faire les politiques publiques progressistes innovantes que nous imposent les urgences économiques, sociales et écologiques du temps présent: ne plus respecter le traité de Lisbonne tout en restant dans l'Union européenne et la zone Euro voilà ce que préconise le leader de la France Insoumise. Impossible! lui rétorque le leader de l'UPR qui opte pour l'activation de l'article 50 à l'instar de ce que les électeurs britanniques ont décidé en votant en faveur du "Brexit"

Avec le Rassemblement National de Marine Le Pen qui vient de recruter, en la personne d'Hervé Juvin, une nouvelle tête pensante, le Brexit et ses conséquences, notamment normandes, est le sujet qui n'a pas été évoqué dans un meeting de Jean-Luc Mélenchon essentiellement consacré à la question d'enclencher, dès maintenant, la transition énergétique et écologique face au réchauffement climatique. La seule allusion à la Normandie venant à l'esprit de Mélenchon sera pour s'inquiéter de notre avenir avec un, deux puis trois EPR nucléaires sur nos côtes pouvant aussi servir de cibles militaires, non sans s'étonner qu'il n'y ait toujours pas d'éoliennes marines au large de Courseulles, de Veules-les-Roses ou du Tréport:  c'était, néanmoins, entrevoir le rôle que la Normandie, actuellement première région française pour la fourniture d'énergie (électro-nucléaire et essence raffinée), pourrait jouer dans la transition énergétique de la France.

Car force est de constater, à l'instar d'une climatologue du GIEC entendue, l'autre jour, sur l'antenne du radio nationale, que la production électro-nucléaire ne rejette pas de gaz à effet de serre dans l'atmosphère lorsque cela fonctionne normalement quand bien même cela contribue absolument ad vitam aeternam à une pollution radioactive. Jean-Luc Mélenchon n'a pas évoqué, faute peut-être d'avoir préparé en profondeur son rendez-vous caennais et normand, le risque couru par la Normandie d'être, d'ores-et-déjà, la poubelle radio-active de la France du côté de la Hague faute d'ouvrir à Bures (Haute-Marne) le centre souterrain de stockage des déchets radioactifs dans des couches argileuses profondes et stables...

Bref! le réel c'est toujours plus compliqué qu'un discours politique...

De son côté, Asselineau s'est réjoui du Brexit et du courage démocratique des Anglais et a dénoncé tous les coups tordus venant de l'Union européenne pour compliquer au possible la mise en oeuvre de l'article 50 pour ôter le goût démocratique de faire la même chose. Certes! On ne donnera pas tort au président de l'UPR (à ne pas confondre avec EPR), mais là encore, on constatera qu'un leader politique national en campagne chez nous ne tient pas compte des réalités que nous connaissons ici et qui devraient inviter à la nuance: en effet, pas sûr que du côté des pêcheurs de Port-en-Bessin, Trouville, Fécamp ou Dieppe on apprécie autant le Brexit des Anglais que Monsieur Asselineau...

La conférence donnée sur un ton doctoral par le professeur Asselineau se déroula sans anicroche face à un auditoire conquis d'avance avec un petit groupe venu avec son gilet jaune sur le dos: l'histoire plus ou moins avouable de la construction européenne depuis les années 1950 entendue comme une entreprise de mise sous tutelle de la souveraineté des états nations de l'Europe de l'Ouest par la super-puissance américaine me parut convaincante au regard de ce que nous savions déjà de la biographie pas très reluisante d'un Jean Monnet. C'est ainsi que furent présentées les vraies raisons de l'échec du Plan Fouchet imaginé en 1966 par De Gaulle pour reconstruire une souveraineté européenne indépendante tant des Etats-Unis que de l'URSS à partir de la réconciliation franco-allemande: un sabotage américain mené par un ministre des affaires étrangères de la République Fédérale Allemande qui était, à la fois, agent de la CIA et ancien haut-fonctionnaire nazi en charge de la construction d'une Europe nouvelle dans les années... 1940!

Il est vrai que la visite des coulisses est parfois plus fascinante que la contemplation du spectacle sur la scène: Monsieur Asselineau, avec sa faconde érudite, sait parfaitement captiver son public. Mais à vouloir démasquer les pires intentions de l'Histoire officielle qui est toujours celle des vainqueurs, ne prend-on pas le risque de voir des complots partout?

Va pour la captivité américaine et bruxelloise du Vieux continent depuis la fin des années 1960, c'est l'évidence... Va pour la pensée unique "ordo-libérale" imposée à partir de la fin des années 1980 à l'ensemble de l'union européenne. Va pour l'inscription de la seule politique économique possible dans le marbre des traités après 2005: c'est encore l'évidence! De même pour l'affirmation que l'union européenne des années 2010 est une construction politique placée, non plus, sous prépondérance française mais allemande: le pauvre Macron s'évertuant pitoyablement à nous faire croire le contraire nous conforte, là encore, dans l'évidence...

Mais faut-il parler, pour autant, d'un complot des "euro-régions" et des "euro-métropoles" dont la montée en puissance aurait été programmée pour détruire l'unité nationale des pays membres de l'union européenne appelée à devenir des Etats-Unis d'Europe selon une logique fédérale calquée sur le modèle Nord-américain?

Et Asselineau de mettre en garde son sage public normand contre la montée des revendications régionales quasi nationalitaires sinon séparatistes mettant en cause l'intégrité des grands états membres de l'Union: le cas catalan fut longuement exposé devant un public médusé d'apprendre, par exemple, que le département français des Pyrénées-orientales (Roussillon) a été rebaptisé "Catalogne du Nord" sur de nombreux sites internet, qu'une ambassade de la Généralitat a été ouverte à Perpignan avec pour conséquence le blocage par l'Education Nationale française du financement du programme régional de développement de la langue occitane porté par la région Occitanie. Le cas alsacien fut, aussi, évoqué avec la création d'une collectivité territoriale unique européenne d'Alsace d'ici 2021: Et Asselineau de dire avec une gourmandise inquiétante: "Macron s'apprête à rendre l'Alsace non pas à l'Allemagne mais à l'Europe"... Ce qui, dans son esprit, revient au même! Puis ce fut le tour des Corses avec la citation d'un Jean-Gui Talamoni souhaitant voir, un jour, une "Corsica indépendante dans une Europe fédérale"...

C'est alors que le président de l'UPR alla jusqu'au bout de lui-même, c'était inévitable, en évoquant son "quart de sang breton", puis l'artificialité identitaire du néo-breton "brezhoneg" qui grignotte la Bretagne galèse et française et, bien sûr, le passé idéologique plus que trouble du Gwen-ha-du et de son inventeur Morvan Marchal...

On ne pouvait plus arrêter Asselineau qui dégueula alors tout son effroi de jacobin français confondant unité et centralisation lorsqu'il fallut, enfin, parler de la... Normandie puisqu'il s'y trouvait à l'occasion d'une tournée de conférence en "Normandie et ... Basse Normandie".

J'étais assis au premier rang, à droite, pas très loin de la porte fenêtre avec un rhume carabiné qui avait transformé mon nez en fontaine. Au fur et à mesure que le fleuve de paroles du conférencier s'étirait dans le temps, je voyais la lumière du jour s'enfuir. Les lampadaires du parking s'allumèrent et mon mal de tête s'accentua...

"Voyez comme la langue française est aujourd'hui maltraitée en France alors qu'elle se développe actuellement dans l'Afrique de l'Ouest. Notre langue est grignotée par les deux bouts: le globish à Paris et la promotion des langues régionales en province..."

Suit une diatribe assez longue contre la charte européenne des langues régionales...

"On voit ça partout (il évoque le cas breton). Et en Normandie qu'on vient de fusionner entre Haute et Basse que se passe-t-il? On fait aussi la promotion du patois normand?" Goguenard, il poursuit: "Et comment dit-on Normandie en Normand? Northmen quelque chose?" Rires dans la salle... Je me lève aussitôt, les oreilles rouges: "Monsieur, Normandie en Normand se dit... Normandie! Votre vision de la question régionale est une caricature jacobine! Je suis girondin normand et français!"

Asselineau, surpris, me regarda fixement: "Mais c'est votre droit, je n'ai jamais dit que j'étais contre les identités régionales..."

Visiblement, il y a urgence à creuser le sujet de l'idée régionale à l'occasion de ces élections européennes! Nous vous en reparlerons prochainement...

Après la conférence, n'ayant pas le courage d'attendre dans la queue qui se formait pour tirer la révérence à un Asselineau qui, tel un cardinal en visite, recevait les hommages de ses ouailles, j'expliquai longuement aux militants de l'UPR venus soudainement m'entourer, les raisons de mon coup d'éclat. Au lieu de leur asséner une nouvelle conférence de trois heures sur la question régionale, je jugeai préférable de raconter à ses Français légitimement inquiets de l'avenir de la France, comment la Normandie a été réunifiée quelques jours avant de commémorer le 70ème anniversaire du débarquement de 1944 et comment les résistants Normands avaient, par leur énergie et leur courage, rétabli la souveraineté de la France sur son propre sol après quatre années passées en Enfer dans l'Europe nouvelle voulue par les Nazis.

Dans ce salon d'hôtel situé à quelques centaines de mètres du Mémorial de Caen, cette conversation me parut convenable sinon nécessaire...

Voir aussi ce reportage de France 3 Normandie qui, par le choix du montage, insiste sur le côté conférence donnée par un gourou à ses adeptes...

Messieurs, les journalistes de la télévision régionale publique, vous avez le droit d'assumer clairement votre orientation idéologique ce serait plus simple pour tout le monde!

https://www.upr.fr/actualite/francois-asselineau-a-ete-interroge-par-france3-normandie-pendant-sa-reunion-publique-a-caen/

Voir enfin ce reportage de France Bleu Normandie Caen sur le passage de la rock star Mélenchon au centre des congrès:

https://www.francebleu.fr/infos/politique/jean-luc-melenchon-en-rock-star-a-caen-galvanise-ses-fans-et-en-laisse-d-autres-a-la-porte-1552604604