BILLET de FLORESTAN

La rédaction de l'Etoile de Normandie partage avec vous le COUP DE GUEULE de Didier Rykner, l'observateur pointu et avisé de l'état plutôt inquiétant du patrimoine historique, architectural, artistique et culturel de notre beau pays qui est, avec Paris, la première destination touristique et culturelle du Monde.

Nous partageons ce COUP de GUEULE et ce pour les deux raisons suivantes:

1) Le patrimoine que l'on dit "classique", "académique", voire "enraciné", "identitaire" (bigre! je suis en train d'aggraver mon cas...) ou... "religieux" sinon "chrétien" (ça y est! je suis monté sur le bûcher...) fait partie de ces évidences qu'on ne voit plus tel le nez au milieu de la figure:

Un fond de tableau où plus personne ne va car ce patrimoine est exigeant avec nous-mêmes. Depuis deux jours, l'incendie de la cathédrale de Notre Dame de Paris révèle aussi l'embarras sinon le désarroi de nos "élites" politico-médiatiques pour s'approprier cette réalité devenue exotique au point de ne même pas avoir les mots appropriés pour la nommer avec précision.

Par une sorte de hasard particulièrement signifiant (destin? justice immanente?) le symbole national le plus éminent de ce patrimoine historique, culturel et spirituel fondamental, la cathédrale Notre Dame de Paris passe l'épreuve du feu en ce début d'une semaine sainte encore célébrée par les catholiques français et qui doit s'achever dans l'espoir qu'une reconstruction sinon une résurrection est toujours possible un dimanche matin de Pâques. Si l'on prend la force des symboles au sérieux, on est contraint de constater qu'en cette fin de Carême, Notre-Dame en feu fait de la politique, le bourdon Emmanuel menacé par les flammes sonnant les cloches de l'autre... pour nous rappeler collectivement, que l'on soit chrétien ou non, à nos devoirs les plus essentiels: ce n'est pas un centre commercial accueillant jusqu'à 14 millions de touristes annuels qui a brûlé mais... Notre Dame de Paris!

Cet incendie symbolique est, en quelque sorte, notre 11 septembre à nous d'autant plus que nous n'avons pas d'ennemis à accuser pour consoler notre colère ou notre ressentiment: les djihadistes de Daesh en avaient peut-être rêvé, notre négligence l'a fait!

2) Les boutiquiers qui nous gouvernent découvrent que la poule aux d'or qu'ils méprisent ou maltraitent n'est pas immortelle!

Il est de bon ton médiatique selon l'idéologie du politiquement correct dominant de relativiser l'importance fondamentale du patrimoine architectural, artistique et culturel français inspiré par nos racines judéo-chrétiennes. Sauf que Notre Dame de Paris attirait des millions de visiteurs venus du monde entier. Notre Mont Saint Michel en attire près de deux millions par an et que serait l'attractivité touristique de la Normandie sans nos abbayes et nos cathédrales? Que resterait-il encore d'intéressant à voir à Rouen ou à Caen si les bombes de 1944 avaient anéanti définitivement la cathédrale Notre Dame, notre primatiale, ou les deux grandes abbayes fondées par Guillaume le Conquérant et Mathilde de Flandre? On m'a déjà rétorqué que la boîte métallique bleue d'une célèbre enseigne d'ameublement scandinave attirait près de 700000 visites annuelles au sud de Caen: on a les arguments que notre époque mérite!

Ce n'est pas une erreur de dire que dans les priorités financières publiques françaises (Etat et collectivtés territoriales) l'entretien régulier et la sécurisation du patrimoine architectural, historique, culturel, artistique, notamment religieux n'est pas une priorité!

Puisqu'une cathédrale aussi insigne que celle de Paris peut brûler entre deux restaurations! A Paris, les piscines municipales sont superbement entretenues mais les églises de la capitale sont recouvertes de filets car elles menacent ruine alors qu'elles sont annuellement autant fréquentées si ce n'est plus que les piscines municipales. Des choix idéologiques ont donc été faits.

En 2017, à l'occasion de la campagne des élections présidentielles, les onze grandes associations nationales actives dans la défense et la valorisation du patrimoine avaient co-rédigé une "lettre ouverte aux Français et à leurs Elus sur le Patrimoine" qui formulait 22 propositions pour sortir le patrimoine des urgences actuelles, à commencer par celle-ci:

Dire à Messieurs les raboteurs de Bercy que le budget annuel affecté à l'entretien REGULIER et à la sécurisation des Monuments Historiques n'est pas une variable d'ajustement budgétaire!

Largement passé sous la barre des 400 millions indispensables nécessaires, ce budget révèle le désengagement de l'Etat alors qu'il est, depuis 1905, le propriétaire des cathédrales tandis que reviennent à la charge des communes l'entretien des églises mais aussi des anciennes cathédrales devenues simples églises paroissiales avec une charge d'entretien importante parfois, souvent, hors de portée des finances municipales ou inter-communales.

Ce désengagement financier de l'Etat a aussi d'autres conséquences: la clochardisation des services départementaux de l'architecture et du patrimoine dans les DRAC avec un corps des Architectes des Bâtiments de France réduit à l'impuissance (voire... à l'incompétence) et la déstabilisation de l'économie du patrimoine chez les entreprises spécialisées et donc la transmission des savoir-faire traditionnels précieux mais aussi chez les propriétaires du patrimoine bâti ou artistique qui ne s'appellent pas tous MM. Pinault et Arnault!

Lundi 15 avril 2019, dies irae, dies illa... 

Le brasier de la cathédrale Notre-Dame était visible de plusieurs tours de bureaux (on nous rapporte que les cadres supérieurs dans la tour Total à la Défense se sont émus de voir flamber, au loin, la torchère Notre-Dame).

Quant à nous, on se posera la question suivante:

MM. Lemaire et Darmanin ont-ils vu en direct l'incendie du chevet de la cathédrale Notre-Dame de Paris depuis les vitres de leurs bureaux de Bercy?

Enfin, il est ridiculement absurde d'imaginer qu'il soit possible de restaurer en cinq ans la cathédrale Notre-Dame de Paris pour qu'elle soit présentée, pimpante, aux touristes des jeux olympiques de 2024!

Tous les spécialistes et hommes de l'art s'accordent à dire qu'on en a pour au moins dix ou quinze ans de travaux, des délais plus en rapport avec les échelles de temps évidentes dans la vie d'un bâtiment multiséculaire et qui a été, lui-même, conçu dans une logique de planification pluri-annuelle sur près de 50 années:

Cette logique de très long terme qui était évidente pour nos ancêtres médiévaux n'existe plus aujourd'hui sauf peut-être encore du côté de quelques ingénieurs d'EDF qui s'échinent à achever une cathédrale électro-nucléaire en béton à Flamanville!


 https://www.latribunedelart.com/stupefaction-colere-et-espoir

Stupéfaction, colère et espoir (Didier Rykner, la tribune de l'art)

Au lendemain de l’incendie qui a en partie ravagé la cathédrale Notre-Dame de Paris, ce n’est pas l’abattement qui nous tient éveillé alors que nous revenons d’un marathon presque ininterrompu depuis minuit d’interviews à la télévision, à la radio ou dans la presse écrite. Certes, la stupéfaction et la tristesse ont d’abord été notre première réaction lorsque, après avoir appris par un ami l’incendie qui frappait l’édifice, nous sommes passé quelques minutes plus tard en taxi sur le pont de Sully et que nous avons vu les immenses flammes qui s’en élevaient (ill. 1), ou quand nous avons pu suivre plus tard le travail extraordinaire des pompiers (ill. 2).

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Très rapidement, c’est une véritable colère qui nous a saisi, et pas seulement nous, mais tous les historiens de l’art, conservateurs ou architectes du patrimoine avec qui nous avons pu parler. Car ce drame aurait probablement pu être évité. Si l’on ne connaît pas encore avec certitude la cause exacte du sinistre, tous les spécialistes, pompiers, policiers et le procureur même penchent pour la thèse accidentelle sur le chantier de restauration.

Or cela fait des années que nous avons dénoncé sur La Tribune de l’Art les contraintes insuffisantes de sécurité auxquelles sont soumis les monuments historiques pour ce type de travaux.

Nous renvoyons notamment à l’enquête que nous avions menée à la suite de l’incendie de l’hôtel Lambert, lui aussi survenu dans des conditions comparables. Nous y écrivions que plus de la moitié des nombreux incendies sur les monuments historiques survenaient sur un chantier. Nous avons rencontré aujourd’hui sur le plateau de CNews le colonel Allione, président de la Fédération nationale des sapeurs-pompiers de France, qui nous a donné plutôt le chiffre de 90% et qui reconnaissait qu’il y avait là un grave problème qu’il fallait résoudre.

Nous donnions dans cet article une liste non exhaustive de mesures qui devaient nécessairement être prises sur un chantier monument historique et qui n’étaient pourtant pas obligatoires (présence de détecteurs incendies efficaces et en nombre suffisant, rondes régulières de sécurité, stockage sécurisé des liquides et gaz inflammables, emploi d’entreprise spécialisée pour assurer le rôle d’entreprise générale, c’est-à-dire avoir la responsabilité de l’ensemble des travaux, règlementation de l’intervention des différents corps de métier,…).

Il est trop tôt pour savoir si le chantier de Notre-Dame était suffisamment sécurisé, mais ce qui est grave c’est qu’il pouvait ne pas l’être sans pour autant enfreindre les règlements.

Nous avons à plusieurs reprises demandé qu’une loi imposant des règles plus strictes soient votées. Sans aucun résultat, bien entendu. Et une nouvelle fois, un édifice a flambé alors que des travaux étaient en cours, mais il s’agit certainement de la faute à pas de chance…

Notre colère concerne aussi la faiblesse du financement des monuments historiques. Alors qu’avant l’incendie, on estimait à 150 millions le coût de la restauration complète de Notre-Dame, trouver ce montant paraissait une tâche insurmontable pour le gouvernement français.

On peut dépenser des milliards et ruiner le pays avec les Jeux Olympiques, on peut dépenser 500 millions pour rien sur le Grand Palais (voir l’article), mais on ne peut trouver 150 millions pour sauver Notre-Dame !

La solution était pourtant évidente : il suffisait que la cathédrale brûle pour que tout d’un coup l’argent ne soit plus un problème.

Rien que le financement privé, tant des grosses que des toutes petites fortunes, aboutit déjà ce soir à un total de plus de 700 millions d’euros. Le milliard n’est pas loin. S’il faut bien entendu féliciter tous ces généreux donateurs (et les Pinault et Arnault, avec respectivement 100 et 200 millions d’euros, méritent assurément aussi notre gratitude), il y a quelque chose de surréaliste dans cet argent qui se déverse d’un coup sur Notre-Dame.

Comment comprendre que le Président de la République, plutôt que d’affirmer solennellement que l’État (qui est son propre assureur et le propriétaire du monument) prendra la restauration à sa charge, quitte à y ajouter, mais en complément, une souscription nationale, ne parle que de cette dernière, comme si désormais le financement du patrimoine n’était plus possible.

Comme l’a dit Julien Lacaze, vice-président de Sites & Monuments, sur Public Sénat, c’est que « désormais on s’est habitué à ne plus financer le patrimoine » qui ne vit plus que de la publicité sur les églises, du loto, des mécènes... Cette attitude n’est pas digne, pas davantage que l’affirmation que la restauration (et non la reconstruction comme le dit Emmanuel Macron, qui ignore manifestement le sens des mots) doit avoir lieu en cinq ans.

On voit bien qu’il reprend ici la demande d’Anne Hidalgo : cinq ans, cela signifierait que la restauration serait terminée pour les Jeux Olympiques, ces Jeux Olympiques qui deviennent désormais l’alpha et l’oméga de la politique française.

Quant à Anne Hidalgo, une fois de plus, sa proposition que la ville de Paris donne à la restauration de la cathédrale 50 millions d’euros est simplement indécente.

Alors que beaucoup d’églises parisiennes sont en danger, alors que la ville n’accorde à leur restauration qu’un budget ridicule de 15 millions par an pour toute la mandature, un montant d’ailleurs inférieur à celui du premier mandat de Delanoë, alors que la maire prétend déjà faire beaucoup et qu’il n’est pas possible de donner davantage, tout d’un coup, Hidalgo la magicienne sort 50 millions de son chapeau pour Notre-Dame-de-Paris, qui ne dépend pas d’elle et, surtout, qui n’aura pas besoin de cet argent car elle bénéficie désormais de plus de 700 millions de mécénat.

Serait-ce parce que l’édile a compris que la restauration de la cathédrale est une cause éminemment populaire et médiatique, bien davantage que l’entretien et la restauration de toutes les autres églises ? Voilà finalement une bonne nouvelle : puisque Notre-Dame n’aura pas besoin de ces 50 millions d’euros, Anne Hidalgo va pouvoir les affecter désormais aux églises de la ville… Ce qui permettra peut-être de refaire le réseau électrique de La Madeleine dont nos photos (ill. 3 et 4), prises dans les galeries qui surplombent la nef, démontrent même pour un non électricien qu’elle n’est certainement pas aux normes et qu’elle n’est pas à l’abri d’un court circuit.

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Tout cela, qui relève de la politique la plus misérable, nous met vraiment en colère.

Heureusement il y a l’espoir. L’espoir, bien sûr, que Notre-Dame puisse se relever, malgré ses pertes immenses dont la plus grande est assurément celle de sa charpente qui datait du XIIIe siècle et qui a disparu à jamais.

Mais surtout l’espoir de retrouver intactes, ou presque, la majorité des œuvres qu’elle conserve. Nous essaierons dans les jours qui viennent de faire l’inventaire complet de ce qui subsiste et de ce qui a disparu. Mais sous réserve que la structure puisse tenir (il y a encore quelques craintes à ce sujet…), les pertes devraient être moins grandes qu’on ne le craignait. Les trois roses d’abord, sont toujours en place et paraissent en bon état. La plupart des autres vitraux semblent également avoir résisté. Le recteur de la cathédrale, à qui nous avons pu parler, nous a assuré que les chapelles n’avaient pas été touchées et que les œuvres qu’elles conservent (sculptures et tableaux dont les célèbres Mays* pour plusieurs d’entre elles) étaient donc conservées. Même les deux tableaux du transept gauche, un May de Laurent de La Hyre et un grand Guido Reni, paraissent eux aussi, dans une vidéo diffusée par les sapeurs-pompiers, avoir survécu. Seul un article du Figaro explique que quatre Mays auraient disparu, mais nous n’en avons pas eu confirmation. Le maître-autel semble lui aussi intact, tandis que l’orgue, qu’on avait déclaré perdu en début de journée, serait lui aussi restaurable. Tout cela demande bien sûr à être confirmé. Mais l’espoir fait vivre, et nous en avons bien besoin après la terrifiante journée d’hier.


 

*May: tableau à sujet religieux commandé chaque année aux artistes peintres de Paris par le chapitre de la cathédrale de Paris dans le cadre d'un concours de peinture organisé notamment au XVIIe siècle chaque mois de mai, cela en hommage à la Vierge Marie et à l'évangéliste  Luc saint patron des artistes peintres pour avoir fait le portrait de Marie selon la tradition...