On peut craindre le pire pour la restauration de la toiture et de la flèche de Notre Dame soumise à cet objectif commercial des JO de Paris dans cinq ans:

Reconstruire Notre-Dame en cinq ans, l’esprit de performance contre l’esprit

A cette inquiétude, ajoutons ceci:

Sous le prétexte mesquin de tenir ce délai et d'alléger la "structure" (ces gens-là ne connaissent pas la notion de croisée d'ogives), on prend le risque d'une inacceptable éviction des compagnons charpentiers qui rêvaient d'avoir, avec ce chantier de reconstruction de la toiture de Notre Dame, l'occasion historique de sauver des savoir faire immémoriaux en grande difficulté: comme de nombreux spécialistes de l'art l'estiment, il sera difficile de reconstruire à l'identique une telle charpente qui était le vrai joyau architectural de Notre Dame celui qui était le plus authentique avec des bois datant de la fin de la première construction (fin XIIe siècle). Pour les incultes qui prétendent nous gouverner la présence de cette "forêt" aujourd'hui disparue mais qu'on ne pouvait pas voir depuis le bord d'un bateau-mouche, fut une révélation. Mais il est impossible de la rétablir à l'identique, à moins d'attendre... 2030 ou 2040 puisque les bois prêts à une mise en oeuvre dans les règles de l'art n'ont pas été réservés.

On pourrait, cependant, imaginer un compromis: la charpente pourrait être métallique (c'est déjà le cas à Chartres) mais la restitution de la flèche pourrait faire l'objet d'un grand chef d'oeuvre de charpente en bois pour sauver la filière de la charpente traditionnelle avec un art français du trait de charpente qui vient d'être classé au patrimoine immatériel de l'UNESCO (ça sent le sapin en effet...)
Voir aussi:
 
Wilmotte, architecte tout en fibre de verre éclairé avec des LED au service d'un prince post-mitterrandien désireux d'apposer sa griffe dans le paysage de Paris (il l'a déjà fait pour Poutine), a, bien entendu, dit un grand amen pour participer au grand concours gouvernemental.
Mais il ne semble pas savoir que le bois était au sommet de la hiérarchie spirituelle des matériaux au Moyen-âge: le bois c'est la croix du Christ, il console, il est chaud, apaise et se laisse caresser à l'opposé du fer qui est froid, qui griffe et qui blesse au point que la main humaine a besoin du bois pour mettre en oeuvre le fer. Entre les deux, dans un espace plus neutre, on trouve la pierre (opaque) et le verre (lumière) avec l'idée de fusionner les deux dans l'art ogival "français" (pour parler comme à l'époque de l'abbé Suger qui cherchait à reproduire ainsi l'idéal de la "Jérusalem céleste") au lieu de dire "gothique" terme que l'on réservera volontiers à Monsieur Wilmotte soutenu, bien évidemment par les éditocrates de France Inter!
Ce documentaire, passionnant, d'Arte nous explique tout:
Qu'il nous soit permis de rendre hommage à l'archéologue médiéviste américain Andrew Tallon décédé en novembre 2018 et dont les travaux révolutionnaires de numérisation 3D de Notre Dame de Paris seront très précieux pour assurer la restauration de l'édifice:

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Autre ignorance qui commence à devenir sérieusement agaçante:
Depuis trois jours, L'incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris a réussi le miracle de littéralement d'affoler jusqu'au désarroi, le microcosme politico-médiatique parisien jusque là si arrogant dans ses certitudes idéologiques et obnubilé par les moindres faits et gestes du Prince élyséen.
Depuis lundi soir, il y a une sorte de pathétique comique à voir sur les plateaux télés ou dans les matinales radiophoniques, les journalistes, les éditorialistes commenter une réalité aussi extravagante et étrange qu'une cathédrale, son architecture et sa fonction religieuse spirituelle et symbolique toujours vivante depuis plus de huit siècles: on dirait une vraie rencontre du "troisième type" version poules découvrant une brosse à dents face à l'aterrissage dans les flammes en ce premier jour d'une semaine sainte qui ne l'est que pour des catholiques de moins en moins pratiquants, d'un véritable "OCNI" c'est-à-dire un "objet cathédral non identifié" qui, en principe, renvoie officiellement aux acquis pédagogiques du cours d'histoire-géographie de la classe de 5ème au collège dans la sacro-sainte église laïque de l'Education Nationale...
Prenons un exemple précis sinon révélateur d'autant plus que cet exemple renvoie aussi à notre héritage culturel normand:

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Abbaye_de_Lessay_-_revers_portail_occidental

Depuis lundi, dans tous les médias, on vous met au défi de savoir si vous avez entendu, au moins une fois, la notion de "croisée d'ogives" voire, plus simplement, de "voûtes" pour décrire avec précision ce qu'ils ne savent pas nommer quand ils parlent de "plafond" ou de "structure" ou de "superstructure" (chez les commentateurs post-marxistes en phase terminale).

La culture religieuse étant indexée sur l'intensité de la pratique sociale cultuelle, on vous laisse apprécier l'ampleur de l'effondrement (on ne parle pas que d'architecture...)

On vous épargne le reste: préchauffage d'une bonne journée sur France Info, par exemple, pour retrouver le mot de "nef" ou de "transept". Quant aux aspects plus liés au culte catholique (orgue, cantiques, choeur, stalles,  calice, ciboire, patène et autres objets liés au déploiement de la liturgie) on est, désormais, en pleine "terra incognita" alors que, jusque dans les années 1970 /1980, les dames du catéchisme du mercredi après-midi ou du samedi matin nous apprenait tout cela...

Dans un pays né, construit, rassemblé puis divisé, totalement pétri depuis mille ans par un héritage judéo-chrétien catholique dont la transmission s'effondre depuis 40 années (relire, par exemple, Marcel Gauchet), il faut que le Destin sacrifie la cathédrale nationale dédiée à celle qui protège la France du ciel pour ravir la parole au Premier d'entre nous, au début de la semaine sainte, pour que nos élites redécouvrent l'évidence comme le nez au milieu de la figure!

Revenons à nos ogives non pas nucléaires mais ... normandes!

Profitons de cette semaine médiatique inédite de promotion de ce qui reste de chrétien et de catholique dans cette France qui s'est prétendue, un temps, la fille aînée de l'Eglise (refaire à Notre Dame ce que Victor Hugo avait imaginé à la fin de sa cathédrale de papier, voilà un génial coup de maître en matière de communication...) pour rappeler que la croisée d'ogives n'est pas "gothique" mais... normande.

Dans la première moitié du XIIe siècle, à la cour de France, donc à Paris, on s'interroge sur la façon de rivaliser avec la puissance culturelle et politique de la principauté d'en face, à savoir l'Anglo-Normandie fondée comme vous le savez tous par Guillaume le Conquérant et Mathilde de Flandre en 1066 et qui s'est étendue, de fait, des Pyrénées à l'Ecosse avec le grand mariage princier entre Henri II Plantagenêt et Aliénor d'Aquitaine.

Dans ce grand espace politique occidendal (ne parlons pas d'empire) avec la Normandie comme principauté centrale, une avance dans l'économie, l'administration, le droit, la justice a été prise. Y compris dans l'art de bâtir, un art essentiel pour incarner la puissance et le prestige du prince.

Un art de bâtir prestigieux et puissant que les contemporains ne nomment pas art "roman" mais "opus normanorum", littéralement: "art des Normands" du fait de sa mise au point en Normandie et de son extraordinaire déploiement en Angleterre depuis la fin du XIe siècle au point que dans l'historiographie anglaise on parle toujours de "Norman art".

A à la pointe des innovations normandes, on trouve la croisée d'ogives, ces deux boudins de maçonnerie qui se croisent sur les arrêtes de la voûte et qui partent d'un pilier à l'autre pour créer une structure très résistante: l'art normand d'il y a huit siècles a donc sauvé la cathédrale Notre Dame de Paris d'un désastre absolu!

C'est ainsi que les premières voûtes sur croisée d'ogives (en plein ceintre et non pas sur arc "brisé" ou en "tiers-point" improprement nommé arc "gothique" ou "ogival") furent expérimentées dès les années 1060 à l'abbatiale de la Trinité à Lessay (Manche) ou que les premières voûtes à croisée d'ogives "sexpartites" (à six compartenements recoupées d'un arc doubleau central pour une solidité encore plus grande) ont été créées peu avant 1100 pour couvrir de pierre la grande nef normande de l'abbatiale Saint-Etienne de Caen.

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Dès 1150 à l'abbatiale Saint-Etienne de Caen, on trouve tous les éléments de base de l'art dit "gothique" qui va se développer en... France: croisée d'ogives, tribunes couvertes par un demi-ceintre en forme d'arc boutant, élévation à trois niveaux, plan de voûte "barlong"...

On ajoutera, enfin, une autre ingénieuse invention normande qui aurait été très utile dans les combles de la cathédrale Notre-Dame de Paris pour limiter la propagation trop rapide d'un incendie dans les charpentes: l'invention d'un mur pignon "diaphragme"surmontant chaque arc doubleau d'une voûte "sexpartite" qui permet de compartimenter le comble. Cette disposition existe depuis le début du XIIe siècle dans la voûte et les combles de l'abbatiale de la Trinité de Caen...

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On voit apparaître une section de ce mur diaphragme porté par l'arc doubleau recoupant la croisée d'ogives et qui se prolonge en pignon sous le toit, une structure anti-feu très performante mais qui a l'inconvénient d'être trop lourde: elle ne sera pas retenue dans les cathédrales franciliennes qui voulurent tutoyer les hauteurs vertigineuses de la Jérusalem céleste au XIIIe siècle.

Face à cette puissance architecturale anglo-normande, le Roi de France décide de réagir:

Il confie l'affaire à l'abbé Suger à la tête de l'abbaye de Saint-Denis près de Paris qui veille sur le destin de la famille capétienne.

En 1144, un chantier expérimental de reconstruction du choeur de l'abbatiale y est conduit en moins de quatre ans et ce sera un coup de génie!

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L'abbé Suger veut incarner dans l'architecture l'idéal de beauté et d'élévation de la Jérusalem céleste telle qu'elle est décrite dans le livre de l'Apocalypse de Saint-Jean:

Pour y arriver, il fallut penser une fusion de la pierre et du verre pour laisser place à la lumière sous des voûtes élevées le plus haut possible en mettant en oeuvre la numérologie présente dans la Bible (les deux fois trente coudées de hauteur du temple de Salomon seront retenues par Maurice de Sully pour Notre Dame de Paris et le chiffre vertigineux des 144 coudées de haut ou de long sera l'objectif à atteindre pour les bâtisseurs français sous le règne de Saint Louis).

Concrètement, Suger adopte la croisée d'ogives normande et lui applique l'arc brisé en tiers-point et l'arc boutant extérieur venus de Bourgogne (Véselay, Cluny) qui permet de diviser par deux le poids de la voûte et d'atteindre, ainsi, des hauteurs vertigineuses et de remplacer les murs pleins par des murs de lumière.

Ce parti architectural extraordinaire va littéralement fasciner les contemporains et le nouvel "opus francigenum" ou "art français" va conquérir l'occident médiéval à commencer par la France au point d'être le vecteur idéologique de la reconquête politique de son royaume par le monarque capétien de Paris à partir du règne de Philippe Auguste.

A partir de 1204, la Normandie confisquée à Jean Sans Terre (commise) va devenir réellement "française" avec des cathédrales "normandes" qui vont être littéralement chemisées pour devenir des cathédrales "françaises" comme, par exemple, celle de Coutances à partir des années 1210 sous l'autorité de l'évêque Hugues de Morville dont une partie de la famille était restée fidèle au duc-roi anglo-normand:

C'est la raison pour laquelle cette cathédrale va garder  le principe d'une tour lanterne normande à la croisée des transepts mais rebâtie en style "français" dont la chambre haute a pu servir de phare symbolique (liturgie lumineuse pour les vigiles de Pâques, Pentecôte, Assomption et Noël) visible depuis la mer afin de garder le lien avec les paroissiens des îles... anglo-normandes!

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COUTANCES