A l'abbaye aux Dames de Caen fondée il y a plus de mille ans par Mathilde de Flandre et désormais siège du conseil régional de Normandie s'est tenue, le 2 mai 2019, une importante réunion de travail pour déterminer concrètement le lancement de la toute première politique publique régionale pour soutenir voire sauver le patrimoine immatériel culturel des parlers régionaux de Normandie qui témoignent de l'ancienneté d'une langue d'oïl fondatrice du français et de l'anglais modernes.

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La réunion présidée par Edouard de Lamaze l'élu référent du conseil régional et par Vincent Aubin le directeur du service du patrimoine historique et culturel à la région a rassemblé tous les principaux acteurs de la question de la langue normande, à commencer par les deux principales structures associatives qui sont sur le terrain: la FALE et la LOURE.

Ci-après, on trouvera un rapide compte-rendu de cette réunion, compte-rendu présenté ici à partir des notes prises par Rémi Pézeril qui représentait la FALE:

Etaient présents autour de la table:

 
Pierre Schmit et Fabrice Saint de la "fabrique des patrimoines"  
 Yvon Davy, le président de la Loure

Christophe Maneuvrier, historien, vice-président de l’Université de Caen, directeur adjoint de la Maison de la recherche en sciences humaines.

Rudy Niewiadomski, secrétaire du président Morin

Didier Patte, porte-parole du Mouvement Normand.

     

 

La première décision fut d'approuver le projet d'une convention pluriannuelle courant sur trois années avec l'emploi d'une subvention de 15 000 € pour la mettre en oeuvre. Cette première subvention sera versée en septembre 2019. Ce premier geste financier de la région a été apprécié par tous.

Le premier grand événement de promotion de la langue normande aura lieu à Montebourg dans le Cotentin à l'occasion d'une fête de la langue normande qui aura lieu les 21/23 juin 2019 avec le soutien de la municipalité et de la région: Hervé Morin a été invité à inaugurer cet événement.

Vincent Aubin suggère l'emploi d'un permanent  en service civique pour aider à l'organisation.

Il a été aussi question de la présentation et de la diffusion des jeux traditionnels normands auprès des jeunes: les professeurs d'EPS intéressés dans les lycées vont être contactés. Une démonstration est en projet dans le cloître de l'abbaye aux dames à Caen au siège de la région.

Du contenu de la convention en projet on retiendra les lignes de force suivantes:

  • L'URGENCE: SAUVEGARDER LA LANGUE NORMANDE

Mettre en place un groupe de travail pour superviser la réalisation d’un atlas sonore: la Fabrique des Patrimoines va s'en charger. P. Schmit précise qu'un matériel existe déjà, à savoir, les sons collectés par Patrice Brasseur déposés aux Archives Départementales de la Manche. Une réunion de lancement de ce projet aura lieu le 19 mai 2019 à St-Lô. C. Maneuvrier précise que la MRSH a aussi réalisé des atlas sonores avec des cartes. Un ingénieur va travailler à valoriser ces bases de données. Yvon Davy signale enfin le travail réalisé sur ce même sujet par Pierre Boissel, collectage mis en ligne avec le CEMU mais qui n'est hélas pas valorisé.

Rudy Niewiadomski ajoute que l'enjeu de cette nouvelle politique régionale sera d'assurer l'accès de ces trésors au plus grand nombre.

  •  Relancer et développer la recherche scientifique sur la langue normande:

C. Maneuvrier avoue que du côté de l’Université de Caen, depuis le départ de Catherine Bougy, la dialectologie en tant que discipline enseignée, a disparu. En outre, il n'était pas idéologiquement encore bien vu d'avoir une approche régionaliste à l'université: il faut espérer que cela puisse enfin changer. La priorité est le retour de la dialectologie à l'université car « une université doit être ouverte et intégrée dans un territoire ».

Vincent Aubin ne comprend pas ces pudeurs de gazelles normandes sur l'identité régionale: il fait remarquer que l'enseignement du breton se fait en formation initiale scolaire ou continue et pas seulement à l'occasion de colloques. Il ajoute que parler gallo ou breton est apprécié dans une crêperie.

C. Maneuvrier propose la création d'un Diplôme Universitaire en langue normande délivré par l'université de Caen pour valider des compétences à présenter dans un C.V.

 En conséquence de quoi, les participants à la réunion ont validé la création d’un comité scientifique et culturel plutôt qu’une « académie » et qui doit avoir une autorité morale déontologique: il va falloir penser à une méthodologie et à une composition de personnalités pertinentes. Des noms sont avancés: Geraint Jennings, Yann Marquis de Guernesey, Jean-Pierre Montreuil. Une réunion de travail et un calendrier seront prochainement discutés.

  • Valoriser et développer l'usage de la langue normande:

 Vincent Aubin résume les 5 méthodes qui pourraient permettre une sensibilisation à la langue normande à destination du grand public régional: des cafés et des veillées pour partager histoires et contes. Cibler les enfants avec un esprit didactique et ludique: les jeux traditionnels normands ont un rôle décisif à  jouer. Continuer le travail de collectage sonore et des écrits. Etre aussi les ambassadeurs du Rollon, la monnaie normande, à l'occasion des fêtes promouvant la langue normande.

On évoque LE point dur: développer la sensibilisation et la transmission de la langue normande à l'école... L'Education Nationale est rétive. Inutile d'insister d'autant plus que les principaux interlocuteurs institutionnels ne cessent d'aller et venir. Nous avons une nouvelle rectrice qui vient de l'académie de Limoges (NDLR: et qui remplace le recteur Denis Rolland qui était originaire du Cotentin). C. Maneuvrier, conscient que travailler avec l'Education nationale ne sera pas évident, avance deux arguments: « la réussite des élèves est facilitée par une prise de conscience des enseignants: ce n’est pas français! c’est du normand !». « Apprendre à manier des niveaux de langue permet d'augmenter son vocabulaire et l'ensemble de ses compétences ». Il faut déculpabiliser.

(NDLR: et susciter la curiosité intellectuelle des élèves en leur révélant le rôle historique essentiel joué par la langue normande pour fabriquer l'anglais moderne. Apprendre le normand joue d'ailleurs le même rôle que le latin à l'égard de l'apprentissage de l'anglais. Une évidence qui avait été récemment rappelée par Edouard de Lamaze.)

D. Patte s'agace non sans raison des réticences de l'Education nationale à l'égard de la promotion des langues régionales à l'école et rappelle que la circulaire qui permet cet enseignement existe depuis... 1982!

 Edouard de Lamaze, qui participe à cette réunion en visio-conférence depuis Paris suggère de privilégier la dimension ludique pour ne pas fuir le public ni entretenir les préjugés négatifs à l'égard de la culture régionale. Le sauvetage de la diversité culturelle patrimoniale concerne tout le monde que l'on soit cultivé ou non. Il faut « sauvegarder, valoriser, communiquer» et ne pas créer un machin de plus.

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  • Faire connaître la langue normande auprès du grand public régional:

Le bilan de la première édition 2019 de la Fête de l'Excellence Normande (Fêno) qui vient de se dérouler à Caen en avril dernier est en cours : il faut faire remonter les axes d'amélioration à la région.

(NDLR: le moment privilégié de promotion de la langue normande c'est aussi et surtout la fête des Normands à l'occasion de la Saint Michel, chaque 29 septembre).

En terme de visibilité, le panneautage en normand des noms de communes là où c'est pertinent est efficace: il faut cibler les les maires volontaires et les accompagner dans la démarche pour les rassurer face aux préjugés et leur faire connaître le patrimoine toponymique normand. L'initiative d'un panneautage normand doit partir du conseil municipal. Déjà, une dizaine de communes normandes ont choisi d'afficher leur nom de commune dans la langue normande locale.

C. Maneuvrier ajoute qu'il y a une urgence à sauver le patrimoine toponymique normand car ce patrimoine essentiel disparait avec les noms plus que hasardeux des communes nouvelles!

D. Patte précise enfin que la politique de panneautage n'est pas essentielle pour la défense langue normande: si on précise le normand "Bocachard" sous le français "Bourg-Achard" on risque le ridicule.  Didier Patte préfère au contraire la création d'un dictionnaire normand-anglais pour promouvoir l'enseignement de l'anglais à partir du normand dans les écoles normandes.

Enfin, Vincent Aubin précise que le site internet officiel de la région est à la disposition des associations promouvant la langue normande: il faut signaler les manifestations consacrées à la promotion et à la valorisation de la langue normande au service communication car l'onglet "parler normand" a été créé.

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