POUR UNE REVOLUTION PATRIMONIALE CAENNAISE, ECOLOGIQUE, CULTURELLE ET CITOYENNE

Adrien Goetz: "la ville de Caen est devenue invisible et banale."

« Caen en images » l'exposition organisée au château de Caen par le musée de Normandie et visible jusqu’en janvier 2019 est un événement exceptionnel car, pour la première fois à Caen, une institution publique assume une question qui fut trop longtemps repoussée de la réflexion autorisée et niée dans le débat public sous prétexte que la nostalgie fut longtemps moralement stigmatisée en tant qu’opposition critique inutilement réactionnaire d’un progrès moderne trop longtemps perçu comme un bienfait évident.

Pour le dire vite : Caen, autrefois, était une très belle ville mais elle puait et rendait malades ses habitants les moins fortunés. Pour le dire plus vite encore : Caen, aujourd’hui, est une ville aussi moderne qu’enlaidie mais qui dispose de toutes les commodités d’hygiène et de confort pour l’immense majorité de ses habitants.

Cette exposition permet, enfin, de contempler, d’admirer ce qui était admirable autrefois dans notre ville et de prendre conscience, en conséquence, de la disparition presque totale d’une identité esthétique, d’une image pittoresque qui avait fait de Caen une ville célébrée, admirée par les poètes, les écrivains et peinte par les artistes, notamment au XIXe siècle lorsque l’imaginaire romantique mais aussi la redécouverte du passé médiéval prestigieux de la Normandie avait inventé chez nous, de façon expérimentale, le tourisme urbain patrimonial.

Depuis 1944 et son bombardement "libérateur" suivi d’une Reconstruction qui ne fut surtout pas à l'identique (sauf pour les monuments historiques les plus emblématiques), notre petite ville de province normande, belle et charmante, est devenue une grande ville moyenne moderne pour le meilleur (l’eau chaude, les sanitaires et les salles de bain dans tous les logements) mais aussi pour le pire dénoncé encore récemment par le critique d’art d’origine caennaise Adrien Goetz après avoir vu la belle exposition « Caen en images »…

Le constat dressé par Adrien Goetz est sévère : Caen est devenue une ville « invisible et banale ».

On ne pourra que lui donner raison : la modernisation massive et radicale subie par Caen depuis 75 ans a banalisé la ville avec l’introduction des normes et des méthodes de standardisation industrielles dans la mise en œuvre des bâtiments dès l’époque même de la Reconstruction.

Malgré une première phase, au début des années 1950, qui avait su préserver une certaine typicité locale par le choix des matériaux (pierre calcaire en façade principale, ardoise et tuiles pour des toits à double pente) et par le gabarit des immeubles (style néo-hausmannien laissant le ciel aux clochers rescapés de la Guerre), on en est venu assez vite, pour des raisons idéologiques et financières, à élever des immeubles barres et tours en béton armé implantés jusque dans le coeur même de la ville ancienne (par ex: le quartier dit des "Quatrans").

Durant les 50 dernières années qui suivirent la Reconstruction, la promotion immobilière ne fit qu’aggraver la destruction de la personnalité urbaine caennaise en terme d’authenticité formelle et esthétique :

Disparition des toits à double pente, disparition de la pierre calcaire, disparition des arts décoratifs, banalisation et standardisation du second oeuvre, appauvrissement général du vocabulaire architectural, désordre des formes et des couleurs sur les façades de la ville en raison d’une pollution publicitaire mal maîtrisée.

Mais aussi : destruction de la ceinture horticole et maraîchère qui existait autrefois autour de la ville, destruction des jardins de coeur d’îlot et des vieux murs en pierre de Caen en raison de la pression immobilière, abattage d’arbres, artificialisation des sols en périphérie de la ville comme dans le centre, minéralisation et banalisation des rues du centre piéton selon l’esthétique dominante du « shopping center ».

Malgré une certaine prise de conscience survenue à la fin des années 1970 grâce à la vigilance des fonctionnaires de l'Etat qui étaient, à l'époque, en charge de l'intérêt général de l'art et de l'architecture en ayant stoppé l'éventrement de la rue Caponière qui était alors destinée à être transformée en "pénétrante routière" et en ayant mis en oeuvre un Site inscrit et ses recommandations officiellement toujours en vigueur, le bombardement de Caen n'a, semble-t-il jamais cessé depuis 1944!

Adrien Goetz a raison  en affirmant que « Caen est une ville devenue invisible et banale » et sa nostalgie du passé se teinte d'amertume car nous savons aujourd’hui enfin que le progrès moderne a un coût :

L’ONU, l’UNESCO jusqu’à un président de la République pérorant sur son perron, s’en alarment : des milliers d’espèces végétales et animales sont en train de disparaître en raison de la pollution mais aussi et surtout en raison de la disparition des biotopes naturels authentiques par excès d’artificialisation.

La nostalgie qui veut conserver n’est donc plus réactionnaire : elle devient salutaire car il ne s’agit plus, pour reprendre un peu les mots d’Albert Camus, de changer le monde mais d’éviter qu’il ne se défasse et nous avec.

La révolution qui se présente à nous risque d’être encore plus paradoxale que les précédentes : il s’agit de sauver le progrès moderne de lui-même en lui assignant des limites pour que les harmonies sociales, culturelles et naturelles puissent être sauvées.

Désormais, faire la révolution c’est se battre contre tous les puissants promoteurs de l’absence de limites pour conserver, ici et maintenant, toute la vie et toute la beauté du monde.

En conséquence, sur le territoire de la communauté urbaine de Caen, le combat pour la conservation du patrimoine culturel (grands monuments, architecture urbaine, œuvres d’art, places publiques, cimetières) est le même que celui qui doit être mené pour la conservation du patrimoine naturel (arbres, prairie humide, jardins, terres agricoles, mielles et dunes avec toutes les espèces animales associées).

Il ne s'agit pas de mettre "la ville sous cloche" comme le prétendent faussement ceux qui font métier de ne surtout pas avoir d'imagination, mais de la sauver.

De sauver aussi la poule aux oeufs d'or avant que les boutiquiers et les affairistes ne la tuent...

La question se pose à nous avec une particulière acuité à Caen et ce pour deux raisons :

1) Depuis 75 ans, la ville de Caen a subi et subit encore une modernisation massive et violente de sa forme urbaine : il reste moins de 50 % du bâti qui existait encore en 1944. La destruction de tout immeuble ou maison datant d’avant la guerre devrait faire l’objet d’un moratoire et d’une réflexion poussée pour que soient privilégiées toutes les autres alternatives possibles à la table rase. (exemple: rue de Falaise).

2) La ville de Caen avait une très forte personnalité de ville « agreste » avant la Guerre avec une interpénétration très grande des éléments urbains et des éléments naturels au point d’avoir eu l’image d’une « ville à la campagne » (Alphonse Allais) :

Cette authenticité caennaise existe encore mais elle demeure à l’état de vestiges de plus en plus isolés et menacés par la pression des aménageurs. La Prairie est, certes, toujours là mais le reste, à savoir, de nombreux jardins, vergers et maraîchage, ont disparu ces quarante dernières années. (ex: bd Clémenceau, aménagement futur du clos Vaubenard ex CHR).

Que faire ?

Cesser de détruire et de menacer tous les éléments de la typicité caennaise qui ont eu le courage et le bon goût de survivre jusqu’à nous.

Concrètement :

Stopper la destruction des vieux murs en pierre et arrêter l’abattage des arbres. Interdire le curetage et l’excavation des coeurs d’îlots. Interdire la pratique de la « table rase » ou de l’immeuble sur dalle de béton sur l’ensemble d’une parcelle disponible. Respecter les architectures et les façades qui existent déjà.

Valoriser la pierre de Caen.

Sauver les vieux cimetières de la friche. Réintroduire les jardins, créer des vergers et des potagers urbains, planter des arbres notamment là où l’architecture est laide.

Déminéraliser les sols au pied des murs, enlever l’asphalte noir des trottoirs, remettre des pavés. Embellir nos espaces publics avec des arbres, avec des œuvres d’art (rétablir la statuaire publique décimée par la Guerre). Faire réapparaître l’eau, créer ou remettre en eau des fontaines publiques (par ex : la fontaine de style rocaille de la place Fontette).

Plus concrètement : ne pas abattre les 49 tilleuls de la place de la République. Ne pas construire une boîte de plus pour abriter un centre commercial de plus.

Encore plus concrètement : changer les documents d’urbanisme et le cadre légal contraignant pour que les professionnels funèbres de l’aménagement urbain soient contraints d’agir et de penser autrement la ville.

Prendre le pouvoir en tant qu’usagers éco-citoyens électeurs et habitants de la ville pour que les élus soient réellement convaincus qu’ils ont politiquement intérêt à construire les projets de la ville avec les citoyens en consultant réellement et concrètement la population plutôt qu’en se faisant seulement les auxiliaires zélés des intérêts privés les plus puissants.

C’est en mettant en œuvre cette révolution patrimoniale, à la fois écologique, culturelle et citoyenne que la ville de Caen pourra, à nouveau, être visible et authentiquement belle.

Lire, ci-après, le billet d'Adrien Goetz paru dans le Figaro (07/05/19). Puis on pourra apprécier ce qui fut et ce par quoi ce qui fut a été remplacé ou plutôt dissimulé au nom du progrès: on ne peut que regretter l'absence totale de l'eau sur ce futur plateau piéton en granit gris hyper-minéral alors que le grand Odon continue de couler en dessous...

On aurait pu imaginer un plan d'eau en forme de miroir allant de la cuve actuelle au pied du chevet Renaissance de l'église Saint-Pierre au pied de la tour Leroy pour citer l'ancienne et si belle image qui avait fait la réputation esthétique de la ville.

Les paysagistes du cabinet parisien ATTICA qui ont conçu pour la ville de Caen les nouveaux aménagements urbains consécutifs à l'installation du nouveau tramway connaissaient-ils ce patrimoine esthétique associé au chevet de l'église Saint-Pierre et à la tour Leroy pour essayer de s'en inspirer?

Compte tenu des visuels disponibles et de ce que l'on peut d'ores-et-déjà voir sur place, on craint d'avoir à répondre par la négative!

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De la tour Leroy au fond au chevet de l'église Saint-Pierre au premier plan, on aurait pu installer un bassin peu profond à eau circulante pour rappeler la présence essentielle de l'eau devenue totalement invisible...

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La composition générale du traitement des sols imposée par le cabinet ATTICA consiste à plaquer au sol une géométrie qui ignore totalement la géographie locale et son histoire: l'axe aquatique unissant la tour Leroy au chevet Saint-Pierre est invisible. Cet aménagement tiendra trente ans tout au plus...

Rendez-vous en 2044 par exemple pour celles et ceux qui seront encore là pour une nouvelle ville en chantier à l'occasion du 100ème anniversaire du bombardement de 1944!