Billet de Florestan

Cette semaine, les abonnés et contributeurs qui ont permis le retour d'un média normand indépendant d'informations et d'investigation recevaient la première livraison du "Poulpe" (en Normand, la "pieuvre") avec pour ces premiers jets d'encre impertinents et bien informés quelques lignes fort instructives à lire sur les succès apparemment insolents de Jean-Louis Louvel qui, né au Havre et parti de quasiment rien, est devenu le roi européen de la palette de transport, le maître du rugby rouennais, le président du développement économique rouennais (Rouen Normandy Invest) avant de devenir le sauveteur de Paris-Normandie...

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Comme nous l'avons déjà dit ici, Jean-Louis Louvel qui ne fait pas mystère de sa fierté d'être normand, est devenu la coqueluche des notables rouennais depuis que l'ambitieux patron a fait savoir ses ambitions municipales pour la ville de Rouen en 2020.

Cette ambition politique de Monsieur Louvel n'est pas sans poser quelques questions notamment celle se savoir si c'est bien souhaitable pour la démocratie et le pluralisme que celui qui dirige la première entreprise de presse de Rouen puisse être, en même temps, le maire de la ville. L'enquête proposée par Manuel Sanson pour cette première livraison du Poulpe pose clairement et légitimement la question et soulève d'autres réalités  qui peuvent être problématiques au sujet du parcours plutôt exceptionnel de Jean-Louis Louvel. On vous invite à découvrir l'intégralité de cette enquête sous le lien suivant:

https://www.lepoulpe.info/

L'enquête du Poulpe sur Jean-Louis Louvel a beau être fouillée et instructive, il nous semble qu'elle omet un enjeu qui nous paraît essentiel et qui se situe au delà de la description des réseaux de pouvoirs chez les notables rouennais et les grands élus concernés et intéressés par le cas Louvel...

Cet enjeu est le suivant:

Jean- Louis Louvel a-t-il clairement proposé, présenté un projet pour l'avenir de Rouen?

A-t-il réfléchi à la relation entre Rouen, Le Havre, Caen et le reste de la Normandie?

A-t-il réfléchi au devenir d'un "Axe Seine" normand mais lié à  la région parisienne?

En a-t-il discuté avec sa femme puisqu'il nous dit attendre son accord pour se lancer dans le bain bouillonnant de la politique?

Compte tenu des informations que nous n'avons pas, on se permettra d'en douter!

Allons plus loin...

Est-ce encore pertinent d'avoir l'ambition d'être maire de la ville de Rouen en 2020 quand on connait l'état des finances municipales ou quand les compétences les plus essentielles (telle que celle de l'urbanisme) ont été transférées à la métropole de Rouen? Monsieur Louvel sait-il que Rouen n'est plus dans Rouen et qu'il s'agit d'élire en 2020 le maire du premier arrondissement de la métropole de Rouen? Le mandat qui compte désormais c'est celui de président de la métropole et c'est un certain Frédéric Sanchez (PS) qui est aux commandes.

Aux commandes d'une métropole dans le coeur rouennais manque de force et de stabilité. En effet, la commune de Rouen est affligée d'un pourcentage record en matière de mobilité résidentielle puisque 40% de la population rouennaise se trouve renouvelée entre deux élections municipales: cela veut dire que l'on ne reste pas suffisamment à Rouen pour y faire sa vie ou sa carrière. Rouen n'a donc pas les caractéristiques habituelles d'une métropole régionale en matière de mobilité résidentielle: à ce titre, elle ressemble plutôt à une ville de la banlieue parisienne.

Le fait que Rouen ne soit pas encore une vraie métropole régionale et le fait que la réunification de la Normandie soit la dernière opportunité historique qui se présente aux décideurs rouennais pour que Rouen en soit vraiment une, sont les vrais enjeux dont personne ne parle.

Sauf ici.

En attendant, pour revenir à la politique politicienne, on notera qu'il n'y avait aucune allusion dans les éditions du week-end du groupe de presse Paris-Normandie (19 et 20 mai 2019) sur le soutien affiché du patron de Paris-Normandie à liste "Renaissance" présentée par la majorité gouvernementale présidentielle macroniste pour les prochaines élections européennes: il n'y a donc pas que Jean-Louis Louvel à avoir quelques soucis de conscience!


 Lire aussi cet entretien accordé à Normandie actu par les deux compères fondateurs du Poulpe:

https://actu.fr/normandie/rouen_76540/le-media-poulpe-debarque-normandie-nous-voulons-faire-linvestigation_23785328.html

Le média le Poulpe débarque en Normandie :

« Nous ne voulons faire que de l’investigation »

Gilles Triolier et Manuel Sanson, journalistes de Rouen, ont lancé début mai 2019, leur média le Poulpe, qui se place sur le créneau de l'investigation. Entretien.

« Enquête, investigation et exclusivité ». C’est ce que promettent les deux journalistes rouennais Manuel Sanson et Gilles Triolier. Les deux amis sont connus pour être respectivement les correspondants de l’Agence France presse (AFP) et du Monde, dans la région.

Gilles, 39 ans, et Manuel, 36 ans, les deux seuls actionnaires à hauteur de 60 % pour le premier et 40 % pour le second, ont mis à l’eau leur Poulpe, dans le grand bain médiatique normand, début mai 2019. Ces deux anciens journalistes de Paris-Normandie ont créé leur SAS, après avoir dirigé le média Filfax qui a mis la clé sous la porte en 2018. 

Même s’ils ne veulent pas « balancer » trop de chiffres concernant leur aventure, les deux compères se dévoilent sur leurs envies. Sans prétendre être des « Zorro de l’information », ils estiment que l’investigation est trop peu présente chez les « médias installés ». Avec une petite dizaine de pigistes répartis principalement dans les grandes aires urbaines de la région, ils espèrent bousculer le paysage médiatique local. Entretien.

« On veut faire moins, mais mieux »

76actu : Pourquoi avoir choisi de mettre en avant l’investigation, alors qu’il existe de nombreuses autres formes journalistiques ?
Manuel Sanson : De manière assez égoïste, parce qu’on aime ça. C’est aussi parce que dans la région Normandie, il n’y a pas de média qui en fasse sa ligne éditoriale. Il y a un créneau à prendre.

Gilles Triolier : Les autres médias en font aussi, mais nous voulons nous spécialiser sur ce créneau-là. Mais l’investigation est un grand mot. L’enquête journalistique n’est pas forcément un truc de « sniper » pour faire tomber les puissants. C’est aussi un papier long, fouillé. Pouvoir travailler un sujet pendant un mois, c’est ça de l’investigation.

Vous avez dépassé les 6 000 euros que vous demandiez dans votre campagne Ulule pour vous aider à vous lancer. Qu’est-ce que ça révèle selon vous ?
Gilles Triolier : Cela veut dire qu’on a choisi le bon montant et qu’il y a pas mal de monde qui doit souhaiter un paysage médiatique encore plus riche en Normandie.

Il y a avait donc une attente ?

Gilles Triolier : Avec 150 personnes qui nous financent, je ne sais pas si on peut parler d’une attente énorme, mais c’est déjà pas mal. Cela nous permet de partir avec un noyau dur d’abonnés. On a mis des sous sur la table, mais les 6 000 euros vont être précieux, pour payer les pigistes, notamment.

Manuel Sanson : Des gens ont envie de ces objets médiatiques et de ces projets qui se développent dans pas mal de régions. J’ai l’impression que ça correspond à un truc qui est dans l’air du temps.

Vous avez prévu de couvrir toute la Normandie. Comment vous êtes-vous organisés pour pouvoir prétendre couvrir les cinq départements ?

Manuel Sanson : On ne prétend pas couvrir de manière exhaustive toute la Normandie. Ce n’est pas possible. Nous sommes deux journalistes permanents et quelques pigistes. L’idée est de ne rien s’interdire. Si on trouve qu’il y a un très bon sujet à Cherbourg (Manche) ou Évreux (Eure), on le fera aussi. Il y aura plus de sujets rouennais, parce que nous sommes d’ici et aussi parce que c’est la capitale de la Normandie. Mais on a envie de s’intéresser à d’autres territoires. D’abord dans les centres urbains comme Caen (Calvados) et Le Havre, où nous développons notre réseau de pigistes.

En montant votre projet, avez-vous imaginé ce qui pourrait être un écueil : se concentrer sur les centres urbains déjà bien couverts par les médias, alors que les enjeux sociétaux sont nombreux en zone rurale ?

Gilles Triolier : Non, on ne s’est pas dit ça. Notre lectorat est plutôt urbain. Nos lecteurs sont plutôt intéressés par la presse. Ils sont prêts à payer pour aller plus loin que ce que propose la presse classique. Trouve-t-on ce lectorat plus facilement dans le monde rural que dans le monde urbain ? Je ne pense pas.

Manuel Sanson : Il y a aussi un effet masse : si tu fais un sujet sur Rouen ou Le Havre, potentiellement, tu intéresses plus de monde que si tu fais un sujet au fin fond de l’Eure, même si évidemment il y a de très bons sujets sur le petit bled au fin fond de l’Eure. Ça dépendra de l’intérêt du sujet.

Qu’avez-vous retenu de votre aventure Filfax, d’un point de vu éditorial ?

Manuel Sanson : Nous sommes plutôt satisfaits. On a vu qu’il y avait un public pour ce type de journalisme.

Gilles Triolier : Ce qui n’était pas évident, c’était de reprendre un média qui était déjà implanté localement. Avec Filfax, nous étions liés par le passé, tout en voulant bousculer les choses. C’était compliqué de se positionner en voulant contenter les anciens abonnés, tout en donnant envie aux nouveaux. Avec le Poulpe, on part d’une page blanche.

« On ne prétend pas avoir le monopole de l’investigation »

En creux, votre projet apporte une critique des médias normands. Quel est votre regard sur le paysage médiatique de la région ?

Gilles Triolier : Je pense qu’il est à améliorer, mais on ne prétend pas inventer la poudre et apporter LA solution. Un titre de plus ne fait jamais de mal. Nous ne sommes pas dans la critique frontale des médias. Mais notre indépendance financière nous permet de traiter absolument tous les sujets. C’est parfois compliqué dans les autres titres de presse, où les intérêts financiers sont présents. Il y a de la censure et de l’autocensure.

Manuel Sanson : On s’inscrit en complément. Pour avoir travaillé à Paris-Normandie, je sais très bien qu’il est difficile de s’investir sur des sujets, de les fouiller. C’est un état de fait. Les médias déjà présents sont sur une couverture exhaustive de l’actualité. C’est un autre créneau.

La presse installée fait déjà de l’investigation, comme l’affaire Luc Lemonnier, la crise à l’hôpital du Rouvray, l’appétit de l’entrepreneur Jean-Louis Louvel ou encore l’affaire de l’adoption par les couples homosexuels…

Manuel Sanson : Évidemment, les médias « installés » en font aussi. On ne prétend pas avoir le monopole de l’investigation. Nous, nous ne voulons faire que ça.

Donc votre arrivée est plus liée à une envie personnelle de votre part qu’à un manque dans le paysage médiatique…
Manuel Sanson : Les deux. Les autres médias font trop peu d’investigation.

Viser l’équilibre « en 3-4 ans »

Votre indépendance vis-à-vis de tous les pouvoirs est forcément corrélée à votre système économique. Vivre uniquement des abonnements et de cette campagne de dons suffira-t-il à vous ancrer dans la durée ?

Manuel Sanson : On l’espère (rire). L’idée est d’arriver à l’équilibre en 3-4 ans. 

Gilles Triolier : Avec 2 000 abonnés nous commencerions à gagner de l’argent. L’équilibre serait à 1 200 abonnés. La première année, nous n’allons pas nous payer. Mais à côté, nous pigeons pour d’autres titres. On n’a pas une obligation de rentabilité immédiate. Avec notre business plan, on sait qu’on ne cassera pas notre pipe au bout d’un an et demi.

Avez-vous retenu des leçons de vos erreurs économiques avec Filfax ?

Manuel Sanson : On avait beaucoup trop de frais avec six salaires, un loyer, etc. Ça nous a mis dans le rouge. Avec le Poulpe, l’idée est de tout réduire pour ne concentrer l’argent que sur l’achat de contenus et sur la promotion. Ce sont nos deux postes de dépense.

Gilles Triolier : Le projet est conçu pour que ça réussisse. Ces derniers mois, j’ai davantage pensé en businessman qu’en journaliste. Avec Filfax, nous étions arrivés la fleur au fusil, nous avons été très naïfs. Nous avons maintenant les codes de la conduite d’une entreprise. Nous sommes prêts à tous les niveaux.

Des révélations sont à venir ?

Manuel Sanson : De belles enquêtes vont arriver jusqu’à cet été. On est en train de bosser pour septembre. On ne travaille pas sur une « affaire Bettencourt », mais des révélations et infos exclusives, il va y en avoir pas mal, c’est clair.

Gilles Triolier : Il y a un ou deux sujets, dont on ne parlera pas maintenant, qui vont faire jaqueter (sic).