Dans un amphithéâtre de l'université qui lui était cher, des barres d'immeubles en béton noyés dans la verdure rayonnante du plateau de Mont-Saint-Aignan qui offre de beaux belvédères sur la ville de Rouen et ses cent clochers, nous étions réunis, nombreux, venus tant de Rouen que de Caen, du Havre ou de plus loin encore, pour rendre un bel hommage intellectuel à notre ami commun, ami du bien commun normand, le géographe engagé François GAY (1922- 2019) qui nous a quitté l'hiver dernier quelques semaines avant que ne nous quitte aussi Armand FREMONT, l'autre grand géographe normand humainement engagé dans son objet d'étude et de vie: la Normandie.

f-gay-4_25362510_20190520110121

A l'initiative d'Arnaud Brennetot et de l'ensemble des géographes enseignants chercheurs de l'université de Rouen Mont-Saint-Aignan, une journée d'études a permis de rassembler de nombreux témoignages et analyses au sujet de l'action de François Gay en tant que professeur mais aussi en tant qu'homme engagé dans les institutions, les forces vives de son territoire et dans les problématiques de son époque avec, au coeur et en esprit, la fidélité aux valeurs du christianisme social et de la paix retrouvée en Europe après les terribles épreuves de la Seconde Guerre mondiale: François Gay, professeur de géographie normand fut donc l'un des acteurs importants de la reconstruction et de la modernisation de la Normandie, dans sa partie rouennaise et séquanienne.

Pour connaître le programme détaillé de cette journée d'étude:

Annonce___Hommage___Fran_ois_Gay_1

Dans son mot d'introduction, le géographe rouennais Arnaud Brennetot salua "l'éternel jeune homme toujours tourné vers l'avenir" malgré son grand âge avec toujours une grande lucidité sur l'époque présente. La grande affaire de sa vie fut d'agir pour la réussite de l'aménagement de la vallée de la Seine, pour la renaissance d'un rayonnement rouennais et pour l'invention d'une action régionale dans la perspective d'un retour à l'unité normande qu'il aura eu le temps d'apprécier et de savourer de son vivant puisque la réunification de la Normandie fut aussi l'autre grand combat de sa vie.

D'où cette suggestion à l'adresse de l'actuel exécutif régional présidé par Hervé MORIN:

Qu'une salle du conseil régional site rouennais soit honorée du nom de François Gay et qu'il en soit de même avec le nom d'Armand Frémont à l'abbaye-aux-Dames à Caen puisqu'il est possible de considérer François Gay et Armand Frémont comme les pères intellectuels et spirituels de l'unité normande contemporaine.

Philippe GAY, l'un des fils de François fut le premier à prendre la parole pour saluer la mémoire de celui qui parlait toujours le premier dans les colloques... Il nous rappelle que son père fut toujours un militant d'esprit démocrate chrétien qui ne se concevait son travail intellectuel que dans la pluridisciplinarité, les relations humaines et les engagements: né au Havre, il se passionna déjà avant-guerre pour les recherches d'André Siegfried et d'Alfred Sauvy sur la psychologie des peuples européens. François Gay s'est intéressé à la pédagogie, le fils témoignant de son père qu'il eut aussi comme professeur réputé dans la communauté éducative française pour avoir écrit en 1959 un manuel de géographie, en son temps fort apprécié, destiné à la classe de 5ème.

https://eduscol.education.fr/fileadmin/user_upload/histoire_geo/PDF/Gerard_Granier_tx/Doc_3_Geographie_5eme_sous_la_direction_de_Francois_Gay.pdf

François Gay professeur c'est aussi une pédagogie pratique et expérimentale avec de nombreux projets et voyages avec ses étudiants qui se souviennent encore des voyages d'études en Algérie et en Angleterre en 1969 pour étudier sur place les villes nouvelles anglaises de la banlieue de Londres alors que le projet de créer une ville nouvelle au Vaudreuil agitait alors tous les esprits.

Antoine RUFENACHT prit ensuite la parole pour rappeler d'abord qu'il fut un élève de François Gay en 1950 et 1951 et qu'il a beaucoup apprécié son enseignement vigoureux consistant à enseigner "les bases de l'identité française et européenne" contrairement à ce qui se pratique trop hélas de nos jours... L'ancien député-maire du Havre, rappela que François Gay prenait toujours la parole le premier dans un débat public pour toujours porter la réflexion au plus haut d'intensité tout en respectant la parole des autres: c'était un modéré ayant l'esprit de synthèse toujours soucieux de ménager la capacité précieuse de pouvoir parler avec tout le monde. C'est devenu rare de nos jours...

François GAY lui-même nous adressa un message posthume dans le cadre d'une vidéo dont on retiendra la conclusion suivante: " à l'heure du tout numérique, rien ne remplacera la relation humaine et le contact direct avec les oeuvres". Belle leçon de sagesse de la part d'un nonagénaire qui avait réussi le tour de force d'être un pionnier de toutes les nouvelles technologies de l'information...

Nicolas PLANTROU, président du conseil de surveillance de la Caisse d'Epargne de Normandie nous entretint avec sérieux et exactitude de l'oeuvre finalement considérable de François Gay en tant qu'intellectuel engagé et d'influence pour reconstruire la matière grise rouennaise après le collapsus de la Libération afin de faire de Rouen une vraie métropole régionale. Dès 1950, François Gay participa au réveil intellectuel du patronat rouennais  autour de la question d'assurer l'expansion portuaire et industrielle de la ville sur de nouvelles bases car face à la puissance américaine (finance et organisation) le coton rouennais était foutu. Un voyage d'études aux USA fut organisé en 1948. Il faut un sursaut qualitatif qui ne pourra venir que d'une alliance entre le monde de la recherche universitaire, de la recherche-développement des ingénieurs et du patronat local dans une logique de progrès inspiré par la doctrine sociale de l'Eglise. Le livre de François Gravier sur Paris et le désert français paru en 1947, les recherches de Michel Crozier frappent les esprits des décideurs rouennais: François Gay participe alors de cette volonté forte d'agir localement.

C'est ainsi que se crée en 1950 le Cercle d'Etudes d'Intérêt Public de Rouen et de sa Région à l'initiative de Henri Van Effenterre, helléniste archéologue professeur à l'université de Caen et... chef scout!

https://www.persee.fr/doc/etnor_0014-2158_1959_num_33_119_3023

Au sein de cercle auquel participe activement François Gay, on réfléchit à un programme de formation continue pour les patrons et les ingénieurs rouennais. Des liens sont tissés avec le préfet de la Seine-maritime et le recteur de l'académie de Caen avec l'objectif de créer, à terme, une université de plein exercice à Rouen à partir de l'école d'études supérieures qui existait déjà. On réfléchit déjà aussi à l'aménagement de la vallée de la Seine et au périmètre d'une mission Basse-Seine ainsi qu'à la création d'une métropole du "Grand Rouen"... Voire: la création d'une autorité portuaire unique sur Rouen, Le Havre et Paris! Dans ce contexte d'effervescence intellectuelle, la revue "Etudes normandes" qui existe toujours, est créée en 1951. Le cercle d'études se penche aussi sur la question régionale normande (on disait à l'époque la "vie régionale"), sur l'ouverture des élites commerciales rouennaises à l'international (à l'initiative du géographe Gérard Morel) et sur l'analyse prospective de la vie économique locale à l'initiative de François Gay. Dans les années 1970, en lien avec Bernard Mercadal, François Gay fait découvrir à Rouen les problématiques des affaires à l'international et bien qu'il ne fit jamais officiellement membre du CESER de la Haute-Normandie, il y fut souvent invité en tant qu'expert notamment lors de la mise en oeuvre sous la présidence de Jean-François Hervieu de la démarche de prospective "Drakkar 2000" dont les conclusions servirent de préambule au Projet régional d'Aménagement du Territoire (PRAT) de la Haute-Normandie présenté en 1993... Il était, bien entendu, déjà question de réaliser la fusion normande.

https://www.aurbse.org/bibliographie/projet-un-d-amenagement-territoire-pour-haute-normandie/

D'ailleurs, François Gay devient l'aiguillon sur ce sujet essentiel auprès du CESER de la Haute-Normandie, notamment sous la présidence de Nicolas Plantrou. Il en parle dans tous les réseaux économiques et patronaux qui sont convaincus du potentiel  du retour à l'évidence de l'unité régionale normande, notamment auprès de Jean-Dominique Vagnet, le délégué régional Renault. François Gay popularise l'idée d'unité normande dans certains cercles: Normandie XXL, Entreprises leader pour la Normandie (ELAN). Pour finir son propos édifiant Nicolas Plantrou nous laissa avec cette confidence: "le 18 janvier 2019, je discutais encore avec François de l'avenir de la région et de Rouen. Trois jours plus tard, il nous quittait."

Jean-Pierre CHALINE, le grand historien rouennais rappelle le rôle éminent joué par François Gay pour créer une matière grise normande et une curiosité intellectuelle scientifique pour la Normandie. C'est ainsi que la revue "Etudes normandes" fut créée en 1951 à l'initiative de Roger Etienne d'Henri Van Effenterre. Comme nous l'avons dit plus haut, cette belle revue normande existe toujours (actuellement diffusée par les éditions OREP) avec une exigence de traiter la Normandie de façon exhaustive avec un regard critique et scientifique qui a fait et fait toujours l'intérêt de cette revue contrairement aux Annales de Normandie créées elles aussi en 1951 à partir de l'université de Caen mais qui, contrairement à la revue rouennaise, ont eu le tort de se limiter à la seule Basse-Normandie puis au seul (grand) sujet de l'archéologie médiévale normande tandis que la Normandie contemporaine a toujours été abordée dans les pages de la revue universitaire rouennaise.

On trouve, depuis peu, la quasi totalité des anciens numéros d'Etudes Normandes en ligne. Cette collection exceptionnelle forme en quelque sorte les archives privilégiées d'une histoire contemporaine de la Normandie depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. Le lien internet vers cette collection mise en ligne est à retrouver en page d'accueil de l'Etoile de Normandie.

Paul ASTOLFI rappelle brièvement que François Gay s'était beaucoup investi avec l'économiste Jean Lévêque pour la création de l'association Normandie métropole (1993) afin d'instaurer un espace commun de coopération entre les agglomérations de Caen, Rouen et du Havre. On sait, hélas, ce qu'il est advenu de cette initiative qui n'a pas résisté au localisme municipal délétère d'une ancienne maire de Caen...

http://normandie.canalblog.com/archives/2016/02/28/33442481.html

Yves GUERMOND prend ensuite la parole pour faire le portrait de François Gay en tant qu'universitaire avec cette formule qui résume tout: "François Gay n'avait pas pour ambition de progresser dans l'université pour y faire carrière mais de faire progresser l'université dans la société." En 1951 à 29 ans, il intègre l'école supérieure des sciences et lettres de Rouen et se donne comme mission de contribuer à sa transformation en université de plein exercice. Ce sera chose faite en 1966. En 1967 a lieu au théâtre des Arts la première rentrée solennelle universitaire de toute l'histoire rouennaise en présence d'Alain Peyrefitte alors ministre de l'Education nationale: ce fut aussi la dernière car l'année suivante c'était 1968. A l'université, François Gay eut plusieurs chevaux de bataille: l'innovation et l'expérimentation pédagogique, l'interdisciplinarité et l'ouverture de l'université sur la société civile et, bien sûr, la question régionale normande. Ce dernier engagement ne fut d'ailleurs pas toujours compris par certains de ses collègues qui voyaient d'un oeil douteux qu'un universitaire de province prenne sa province pour objet d'études. En 1991, François Gay professeur émérite de géographie, participa activement à l'organisation du 25ème anniversaire de l'université de Rouen-Mont-Saint-Aignan.

Michel BUSSI témoigne de son arrivée à la fac de géographie du Mont-Saint-Aignan en tant qu'étudiant en précisant qu'il n'a pas eu François Gay comme professeur, comme tant d'autres, il était déjà à la retraite. Mais il fut pour lui un modèle moral, celui d'un professeur humainement engagé, proche de ses étudiants et toujours soucieux de l'intérêt général. Michel Bussi témoigne aussi de l'engagement de François Gay dans la mise en forme du collectif des géographes universitaires normands qui va agir intellectuellement dans le débat public régional à partir de 2010 pour obtenir la réunification normande qui arrivera cinq années plus tard. François Gay fut donc pour la Normandie depuis Rouen ce que fut Michel Phlipponneau fut pour la Bretagne depuis Rennes: un éveilleur des consciences à la question régionale.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Michel_Phlipponneau

François Gay pensait global et cherchait local, il se contrefichait du progrès de sa carrière universitaire évaluée par un nombre de publications référencées. En revanche, il tenait au rayonnement scientifique de la revue Etudes normandes comme à la prunelle de ses yeux. Sauf que la revue Etudes normandes ne compte pas pour évaluer la qualité d'une recherche universitaire ou d'une carrière... pour obtenir des financements. François Gay fut traversé par ce dilemme: travailler en citoyen ou ne faire qu'un travail académique? Il fut un passeur d'idées auprès de ses étudiants mais aussi auprès des décideurs de la société civile rouennaise et normande: il contribua ainsi à la création du DESS de développement local en 1990. François Gay est parti trop vite à la retraite! Mais en tant que géographe engagé il n'a jamais cessé d'être "le conseiller du prince" sur les sujets "technos" les plus arides: il tutoyait le préfet et avait toujours une charge émotionnelle dès qu'il s'agissait de la Normandie.

Bruno LECOQUIERRE nous invite ensuite à redécouvrir une grande figure intellectuelle de la recherche géographique contemporaine un peu oubliée de nos jours: le géographe français Jean GOTTMANN (1915-1994) dont François Gay fut l'ami proche. Pourtant la géographie contemporaine de la mondialisation et de la métropolisation trouve ses racines intellectuelles dans le livre de Jean Gottman publié en 1947 avec ce titre d'anticipation prophétique: "Mégalopolis" au sujet de l'urbanisation de la côte Est des Etats-unis. Ce géographe français qui affirmait que "la circulation est la base de toute géographie et de toute politique" n'est pas très connu en France puisqu'il a fait l'essentiel de sa carrière aux Etats-unis (Princeton) et à Cambridge. Il faut dire que cette conception plutôt libérale de la géographie n'a pas toujours eu un bon accueil idéologique dans les universités françaises notamment dans les années 1970...

http://sciences-po.macrocosme.net/lectures/GottmannMegalopolis.pdf

François Gay rencontra pour la première fois Jean Gottmann dans les ruines du Havre en 1947. Depuis, une amitié intellectuelle s'est créée entre le géographe normand et le géographe à l'américaine avec pour objectif de faire connaître en France les concepts de "mégalopole" de "territoire" dont on nous rebat tant les oreilles aujourd'hui... Dès 1952 Jean Gottmann propose une définition politique du territoire qui symbolise la stabilité sinon l'identité dans une civilisation matérielle et une société humaine toujours en mouvement. Les villes jouent un rôle essentiel comme lieu d'ancrage d'un système civilisationnel devenu mondial, telle était la conclusion de Jean Gottmann en 1993. Grâce à Jean Gottmann, François Gay découvre l'Amérique. Grâce à François Gay, Jean Gottmann découvre la Normandie avec une passion commune pour Le Havre la ville triplement nouvelle: en 1517 lorsque François 1er la fonde à partir de rien, après 1815 lorsque Le Havre devient le port français pour l'Amérique et après 1944 lorsqu'il faut reconstruire intégralement et de façon totalement nouvelle la grande ville portuaire normande. Les deux géographes, de part et d'autre des rives de l'Atlantique, se passionnèrent pour la géographie urbaine à la lumière d'une intuition poétique de Baudelaire qui chantait déjà "le chaos désordonné des vivantes cités" où les individus s'émancipent de toutes les clôtures sociales traditionnelles. A sa mort en 1994, Jean Malaurie rendit un bel hommage à Jean Gottmann, dans un papier du Monde Diplomatique resté mémorable: "honneur à l'homme seul."

https://www.monde-diplomatique.fr/1994/06/MALAURIE/7199

Loïc VALDELORGE rappelle que François Gay était apprécié pour ses grandes qualités humaines notamment dans l'accueil des nouveaux étudiants à l'université de Mont-Saint-Aignan. Il fut aussi l'organisateur d'un colloque remarqué sur l'économie de marché et le développement des pays du Tiers-monde. Mais il fut aussi et surtout rappelé que le géographe normand engagé que fut François Gay fut confronté à deux graves échecs dont on subit encore les conséquences jusqu'à aujourd'hui. François Gay ne put empêcher le refus de l'Etat de faire de Rouen la métropole régionale d'équilibre pour le Nord-Ouest en 1963 et le refus, en 1966, des élus locaux tant à Rouen qu'au Havre de s'engager dans la construction de communautés urbaines.

Pierre ALBERTINI, ancien maire de Rouen répond à Loïc Valdelorge en précisant que François Gay n'a jamais voulu entrer dans l'engagement politique partisan car il voulait rester libre de ses jugements citoyens: il croyait qu'il était plus efficace en étant l'homme qui était capable de parler à tout le monde pour proposer la synthèse plutôt que la division. Derrière cette posture, il y a, bien évidement, la position morale du chrétien engagé.

Bruno LECOQUIERRE reprend la parole pour nous rappeler que François Gay fut le témoin sinon l'acteur privilégié de 50 années d'aménagement du territoire dans la Basse-Seine normande, ce laboratoire qui est à l'origine de l'actuel projet d'Axe Seine mais qui fut aussi une tentative de mettre le développement régional d'une Normandie utile au service de la région parisienne, chose que François Gay a toujours déploré. En 1969 le schéma d'Aménagement du territoire de la Basse-Seine privilégie l'axe Vernon-Le Havre comme axe privilégié de desserrement urbain et industriel de la région parisienne dans la vallée de la Seine. Le développement global de la Normandie n'étant jamais abordé, la région administrative de Basse-Normandie réagit vivement en 1972 en publiant un livre blanc dans lequel est évoqué la question de l'unité normande. Ce schéma prévoyait la création d'un grand complexe industrialo-portuaire qui devait occuper toute la plaine alluviale centrale de l'estuaire entre Port-Jérôme, Tancarville et Le Havre. Etait prévu la création d'une autoroute jusqu'à... Deauville puis Caen ainsi que la création d'un pont autoroutier à la hauteur de Honfleur. Fort heureusement, un préfet vigilant, Pierre Chaussade, et le choc pétrolier de 1974 eurent raison de ce plan monstrueux d'aménagement de l'estuaire: la question écologique n'était pas prioritaire à l'époque mais elle commençait à poindre. La création du parc Naturel des boucles de la Seine normande a sauvé la Basse-Seine normande d'un massacre général!

Michel BUSSI reprend la parole pour évoquer l'engagement particulier de François Gay pour la création de la ville nouvelle de Val-de-Reuil, une utopie urbaine qui s'est trouvée confrontée à la réalité comme toutes les utopies. François Gay fut un ardent défenseur de la ville nouvelle de Val-de-Reuil même s'il en vit avec lucidité tous les défauts. Et Michel Bussi de nous confier qu'étant gamin habitant non loin de là, il avait vu pousser ces immeubles modernes étranges dans les champs "juste en face de chez moi." Arrivé à l'université de Rouen comme étudiant en thèse de géographie, Michel Bussi souhaita travailler sur cette ville nouvelle qui avait poussé chez lui et qui l'intriguait... Yves Guermond lui proposa, au contraire, de travailler sur un sujet plus sérieux: la géographie électorale. Il est probable que François Gay aurait appuyé avec enthousiasme le premier choix de celui qui est aujourd'hui davantage connu comme romancier plutôt que comme géographe...

vdr_aerienne_82_2

Val-de-Reuil est une utopie urbaine des années 1960, la seule ville nouvelle qui ne soit pas un satellite de la mégalopole parisienne. Elle était programmée pour accueillir... 100000 habitants tandis qu'on s'attendait à ce que la ville de Rouen atteigne les 600000 habitants au coeur d'une agglomération d'un million d'habitants! Cet optimisme démographique était quelque peu exagéré... Val-de-Reuil ne dépassera jamais les... 15000 habitants dans une zone inondable déclarée inconstructible.

Val-de-Reuil, était-ce donc qu'une sorte de Zone à Urbaniser Prioritaire de plus, tombée sur terre au milieu de nulle part depuis le ciel technocratique de l'Etat? Non. Ce fut bel et bien la première ville de France avec un centre-ville sans voitures, entièrement réservé aux piétons avec un urbanisme sur dalle aujourd'hui totalement décrié. La ville nouvelle a pris son envol dans les années 1970 dans un contexte qui avait radicalement changé par rapport à celui qui avait présidé à sa conception. Les enthousiasmes militants des débuts ont rapidement cédé la place à la réalité: occuper les immeubles quasi vides par des populations paupérisées étrangères issues de l'immigration de travail ou protégées à titre humanitaire. C'est ainsi que plus de cent nationalités cohabitent aujourd'hui à Val-de-Reuil ce qui suscite la méfiance et la crainte des populations voisines à commencer par celle de Louviers, la vieille ville d'à côté: Val-de-Reuil devient alors la ville repoussoir où personne ne veut aller, où l'on mange du chien (en raison de la présence d'une communauté asiatique importante) mais où l'on trouve aussi tous les équipements socio-culturels (théâtre, médiathèque, cinéma, sports) que l'on ne trouvaient pas à... Louviers. Au final, quarante ans plus tard, Val-de-Reuil ville nouvelle utopique, s'est banalisée en devenant l'une de ces nombreuses petites villes moyennes normandes avec un centre-ville en panne d'attractivité entouré d'une zone pavillonnaire et de zones commerciales et mis en tension avec la petite ville moyenne d'à côté...

Nicolas GOUIN, étudiant en thèse de géographie prend la parole pour replacer l’action de François Gay dans la perspective de la question de l’aménagement de la vallée de la Seine dans l’après- guerre. Cette question est véritablement géopolitique.

Au point de départ de la réflexion, il y a l’oubli par la DATAR de la question de l’aménagement du territoire à l’échelle non pas de la région parisienne mais de l’ensemble du Bassin parisien : la vallée de la Seine normande n'était pas concernée. Le plan Delouvrier de 1965 ne concernait au départ que l’aménagement de la banlieue de la métropole parisienne. Très rapidement, la question se pose d’anticiper la croissance parisienne et d’aménager son desserrement dans le Bassin parisien, à commencer par l’axe naturel privilégié de la  vallée de la Seine : c’est le préfet de la Seine-Maritime Pierre Chaussade qui réussit à obtenir l’intégration de la vallée de la Seine dans la réflexion de l’Etat… (NDLR : avec le recul de l’Histoire, était-ce franchement une bonne idée ?)

Dans l’optimisme de la croissance démographique des années 1960, la méthode pour dimensionner les projets était de projeter ladite croissance dans le temps : avec le recul on ne peut constater que l’on a été trop optimiste puisqu’on envisageait une agglomération rouennaise peuplée de 1,2 millions d’habitants en l’an 2000 !

C’est dans ce contexte qu’émerge le projet de créer une ville nouvelle sur le site du Vaudreuil près de Louviers, une zone urbaine à aménager mais sans réelle intervention économique. Dès 1976, J.P. Lacaze, l’urbaniste polytechnicien qui fit les plans de Val-de-Reuil dira, lui-même, que l’expérience de cette ville nouvelle était un échec. Il est vrai que l’on a transporté en Normandie, au milieu de nulle part ou presque, un projet de ville nouvelle qui devait d’abord être adossé au sud de Mantes-la-Jolie dont la taille démographique aurait ainsi sensiblement augmenté jusqu’à concurrencer l’agglomération rouennaise : c’est sous pression des élus rouennais que l’Etat accepta, finalement, d’expérimenter le site du Vaudreuil mais au risque d’attiser une querelle normande déjà bien vive entre élus du département de la Seine-Maritime, ceux de Rouen et les élus du département de l’Eure sur fond de dispute autour de la question de l’unité normande.

En effet, la ville nouvelle de Val-de-Reuil sort de terre dans le département de l’Eure avec une charge financière qui affecte le budget du conseil général de l’Eure alors que la future ville a pour objectif de renforcer la dynamique démographique et urbaine de l’agglomération rouennaise située dans la Seine-Maritime voisine. En 1972, Gustave Héon, le président du conseil général de l’Eure et, par ailleurs, grand pourfendeur de la division néo-régionale entre Haute et Basse-Normandie, dira au sujet de Val-de-Reuil : « L’Eure est une fille séduite avec un enfant sur les bras ! »

Ainsi, au tournant des années 1972/1974, Val-de-Reuil devint la pomme de discorde dans la pomme de discorde normande.

Pierre ALBERTINI confirme et précise le propos précédent en affirmant que Jean Lecanuet (Rouen) et Tony Larue (Grand-Quevilly) s’étaient alliés pour saboter le projet de Val-de-Reuil, un projet technocratique imposé par l’Etat. En outre, le projet de Val-de-Reuil est arrivé trop tard dans sa phase de réalisation concrète : la décision de construire cette ville nouvelle est prise en 1968 mais les premiers immeubles sortent de terre en 1975. Le contexte a totalement changé : c’est la crise économique résultant du choc pétrolier tandis que la croissance démographique prévue n’est jamais arrivée.

Loïc VALDELORGE souligne le fait que François Gay fut l’un des acteurs privilégiés de l’aventure intellectuelle de la question de l’aménagement de la vallée de la Seine dans les années de l’Après-guerre. Son rôle est important, l’étude des archives laissées par François Gay pourrait être intéressante.

Bruno LECOQUIERRE ajoute que l’architecte de la reconstruction du Havre, Auguste Perret avait envisagé dès 1945 la construction d’une immense dalle de béton pour créer un nouveau centre-ville entièrement piéton avec les réseaux techniques et de circulation sous la dalle. Les réalités financières en décidèrent autrement… Tous les élus de la nouvelle région de Haute-Normandie étaient aussi contre le projet de ville nouvelle de Val-de-Reuil qui leur était imposé par un préfet de région très jacobin.

Nicolas PLANTROU, non sans raison, déclare que le bilan de l’aménagement du territoire normand des années 1960/1970 est plutôt médiocre.

Arnaud BRENNETOT lui répond que la querelle de la division normande n’a fait qu’empirer les choses.

Pierre ALBERTINI prend, ensuite, la parole pour présenter l’engagement civique de François Gay, ce professeur d’université qui disait de lui-même : « maître de rien, assistant de personne » et qui croyait à une citoyenneté à vivre à toutes les échelles géographiques du plus local ou plus global suivant en cela le philosophe et théologien protestant Jacques Ellul auteur de la fameuse formule : « penser global, agir local ». C’est ainsi que de 1968 à 1972  François Gay dirigea, à Mont-Saint-Aignan, le centre culturel et social Marc Sangnier du nom du fondateur du mouvement du Sillon qui fut aux origines de l’action chrétienne sociale en France. Avec bien des difficultés, François Gay essaya d’y mettre en pratique une authentique politique de convivialité quitte à batailler contre certains « professionnels de la culture qui ne vivent que des subventions qu’ils reçoivent pour imposer leurs goûts au public » (dixit François Gay lui-même…) pour garder le nom de Marc Sangnier!

marcsangnier01

https://fr.wikipedia.org/wiki/Marc_Sangnier

L’idée qui tenait à cœur à François Gay était que le public populaire qui fréquentait le centre devienne acteur non pas consommateur de culture : les ateliers de théâtre et l’apprentissage des instruments de musique furent développés. Puis vint une crise profonde entre les animateurs culturels et sociaux du centre et les élus du conseil municipal de Mont-Saint-Aignan. Le militant chrétien François Gay tenta, en vain, de réconcilier tout ce beau monde… En vain : en conséquence, il démissionna de la direction du centre, la mort dans l’âme.

Gérard GRANIER nous présente, ensuite, les nombreuses activités de François Gay en tant que membre de l’Académie des Sciences Arts et Belles lettres de Rouen : il y fut reçu à l’âge de 62 ans. Dans son discours de remerciement, il proposa un portrait de la ville de Rouen vue par un géographe normand né au Havre. A cette occasion, il affirma que Rouen ne retrouverait son destin historique qu’en se réappropriant son fleuve et quand Rouen sera devenue le Grand Rouen dans une Normandie réunifiée. On retiendra des activités de François Gay en tant qu’académicien une mémorable conférence sur l’unité normande le 11 mai 1985 avec l’historien médiéviste caennais Lucien Musset et son rôle dans l’organisation des commémorations du 250ème anniversaire de la création de l’académie rouennaise en 1994. François Gay interviendra aux séances de l’académie jusqu’en 2016.

Bernard DELACLERIERRE, ancien président de la section de Seine-Maritime du Mouvement européen évoque, pour conclure cette après-midi d’hommage à François Gay, l’engagement de ce dernier pour la cause de la construction européenne : la lucidité de François Gay sur ce grand et beau sujet est presque prophétique et les témoignages et citations qui ont été partagées prenaient toute leur dimension à quelques jours du scrutin des élections européennes du 26 mai dernier…

Au début de son engagement européen François Gay fut un ardent « fédéraliste européen », à condition et c’était essentiel pour lui, que l’on prît enfin au sérieux le principe juridique et politique d’une « subsidiarité ascendante ». L’Europe était pour lui l’occasion d’échapper au jacobinisme parisien, un centralisme autoritaire pour avoir, enfin, la responsabilité et la liberté de pouvoir aborder les vrais problèmes là où ils se posent et avec les gens concernés.

Bien entendu, il faisait le lien entre le projet européen et la décentralisation qui était pour lui une expérience de responsabilisation des élus locaux et des citoyens. En 2011, à l’occasion du 1100ème anniversaire de la fondation de la Normandie, François Gay déclarait : « il faut des régions vivantes et fortes. »

Mais à partir de 2005, François Gay commença à douter sérieusement de l’avenir de la construction européenne. A l’occasion du référendum sur le projet de constitution européenne, il dit : « je n’exclue pas le NON ». Il avait, bien entendu, raison.

En 2007 il s’insurgea contre le mauvais coup du traité de Lisbonne qui foulait aux pieds la volonté civique exprimée au fond des urnes deux années plus tôt : « Le traité de Lisbonne ? Il faudra se résigner à en gérer toutes les conséquences ! »

Quand on voit dans quel état se trouve aujourd’hui le projet européen, François Gay avait une nouvelle fois raison. Comme tous les observateurs lucides de la matière européenne, François Gay avait, bien évidemment, dénoncé un élargissement sans approfondissement réalisé avec un engagement minimum tant du point de vue financier (organiser la concurrence sociale et fiscale entre les états membres) que du projet (organiser un marché commun et une monnaie unique).

L’Europe est une civilisation et ne serait être seulement qu’une vaste zone de libre-échange. François Gay se fait alors de plus en plus critique : contre la signature du traité de libre-échange du TIP et TAFTA  « j’y suis hostile ! » (mars 2015), contre la mise sous tutelle stratégique de l’Europe par les Etats-Unis dans le cadre de l’OTAN avec le retour d’une stratégie de la tension avec la Russie « c’est une pente dangereuse, il faut renforcer l’Europe ! » Contre une bureaucratie bruxelloise devenue envahissante, contre le sort réservé aux Roms, dernier peuple nomade d’Europe, maltraités partout en Europe. François Gay s’inquiète aussi de la conséquence de certains choix européens sur l’avenir de la Normandie. En 2012 il déclarait : « Le canal Seine Nord ne se fera que parce que l’Union européenne y met 3 milliards au lieu de penser à un aménagement du territoire européen sur l’axe Ouest-centre Allemagne. Il va falloir reconstruire une Europe des Nations sur de nouvelles bases, plus réalistes ! »

Le 26 décembre 2016, François Gay décide de mettre un point final à son engagement militant au sein du mouvement européen duquel il démissionne : « Je quitte le combat européen car il faut savoir abandonner de fausses bonnes idées ».

Au vu des résultats catastrophiques des dernières élections européennes du 26 mai dernier, on ne saurait mieux dire !


 Commentaire de Florestan:

Nous saluons la mémoire de François Gay qui fut donc un grand militant de l'intérêt général de la Normandie et de la projection dans l'avenir de notre province  millénaire. Il s'est engagé sur tous les grands sujets avec lucidité et il eut à subir l'éternel dilemme que doivent subir tous celles et ceux qui s'engagent: confronter ses rêves avec la dure réalité.

Dans cette confrontation, François Gay resta toujours fidèle à ses valeurs issues du christianisme social, valeurs qui recoupent aussi nos valeurs normandes. Il fut donc fidèle à la Normandie vue comme le laboratoire territorial pour mettre en pratique concrète ces valeurs.

Nous saluons donc tout particulièrement cette fidélité qui encourageait aussi toutes les bonnes volontés sur le sujet. François Gay disait volontiers, presque par provocation, lui nonagénaire: "place aux jeunes!"

C'est ainsi qu'il nous encouragea fermement à créer le séminaire "Normandie" de l'université populaire de Caen en 2008 ou qu'il devint au cours de ses dernières années un lecteur assidu et attentionné de l'Etoile de Normandie en contribuant régulièrement à notre veille numérique normande et en nous suggérant très régulièrement des sujets à discuter et à mettre en ligne sur notre webzine.

C'est ainsi qu'à la fin du mois de novembre 2018, nous échangions avec François Gay sur la signification de la crise des Gilets Jaunes et sur l'avenir de la gouvernance politique de la métropole de Rouen...

Colline-Ste-Catherine2